IO AOUT
encore blanche sous le ciel bleu et nimbée d'or par TindifFérent soleil. Quand, tout à Theure, je la regardais de loin, du pont du Magnus^ comment imaginer que, parmi tant de blancheur et dans la fête de ce rayonnement blond, ij. était possible que ' tant de sang eût coulé !
Tout de suite, je Tai parcourue, cette ville des légendes pourpres. Elle est vaste, enclose d'une vieille muraille, et ses maisons agglutinées s'écartent à peine pour laisser passer entre elles les minces serpents de ses rues exiguës. C'est partout le désert et un silence pathétique de cimetière. Les indigènes ont fui, ou complices des tribus ou terrorisés par elles, épouvantés de l'affreux désordre de leur ville, livrée successivement aux pillards et à la répression française, deux fois violée. Quelques-uns pourtant sont demeurés, mais ils se terrent dans leurs logis épargnés, et ils y mourraient de faim plutôt que de se montrer. Les seuls êtres vivants que l'on rencontre sont des groupes de juifs faméliques, qui furent pillés, ruinés et battus, qui pillèrent à leur tour, mais trop tard, quand les objets de prix avaient disparu et que les Français, maîtres de Casablanca, avaient résolu d'y établir Tordre. De-ci, de-là, incorporé à la muraille, un Arabe est accroupi sur le seuil. Il est silencieux et médite, et votre pas qui résonne dans le silence ne trouble pas son rêve.
io8 LES JOURNÉES DE CASABLANCA
Tout le long du jour et de la niiit, circulent des patrouilles de matelots ou de tirailleurs. Parfois aussi, vous croisez la corvée des cadavres. Car il y a, en permanence, une corvée de cadavres.
— Eh ! les garçons, cria tout à Thevire, sous ma fenêtre, le quartier-maître d'un poste de matelots du Du Chayla^ un homme de bonne volonté pour lu corvée des « machabêes » ?'
La corvée, c'est une charrette que trois matelots escortent. Ils réquisitionnent en ville les juifs qu'ils rencontrent, les poussent dans les brancards, et, guidant leur troupe, fouillent la ville à la recherche des cadavres... Besogne nécessaire, besogne affreuse. D'infaillibles statisticiens prétendent fournir le bilan de ces funèbres opérations, et j'admire leur assurance. Nul ne le connaît. On Tignorera toujours, car la corvée des cadavres ensevelit immédiatement ceux qu'elle ramasse, et ne compte pas. Le chiffre exact, au dire des experts, est compris entre six cents et quinze cents. Voilà tout ce que l'on peut dire. Comme les abeilles cachent leurs morts, Casablanca garde le secret de ses plaies.
Partout, on retrouve, vous poignant la gorge, cette abominable odeur de pourriture humaine dont il m'est impossible de chasser de nia bouche le goût pestilentiel. Sur les pavés durs, on voit, de place en place, la marque pourpre de flaques de sang. On s'est battu partout.