‹ Les journées de CasablancaChapitre 19 sur 139 · AOUT · texte numérisé non relu

AOUT

On s'est tué. partout. On a tué partout. Pour se faire un passage jusqu'au consulat, la compagnie du Galilée a tué. Les matelots du Du Chayla, les Espagnols de VAlvaro de Ba^an, ont tué. Les hommes du Forbin sont venus à la rescousse. Les pillards, maîtres de la ville, ont tué, de leur côté, pêle-mêle juifs et arabes, les juifs de préférence... Les troupes d'occupation, débarquant avant-hier et se saisissant de la ville pour y restaurer l'ordre, se sont jetées sur elle, avec un indomptable courage, baïonnette au canon ; mais contre des maisons écroulées ou désertes, et dans des rues vides, comment s'employer ? Enfin l'œuvre de bombardement, poursuivie dans un magnifique besoin de perfection, a crevé des murailles et étendu sa part de cadavres.

Quand ce n'est pas du sang qui rougit les rues, on y foule des papiers dispersés, des étoffes. On y enjambe des caisses éventrées, des serrures, des portes, des cartons, des comptoirs, des tables, des débris de meubles, des fruits écrasés, des flacons, des bouteilles, des morceaux de tapis, des casseroles, des jarres, des paniers, des amas informes de mille objets abandonnés par les pillards surchargés ou jetés par eux à travers portes et fenêtres, dans une fureur de carnage. Les maisons n'ont plus de fenêtres ; leurs moucharabiés sont tordus. On s'est acharné contre leurs escaliers, contre leurs portes. Tout ce qu'il était

no LES JOURNÉES DE CASABLANCA

possible d'y détruire a été détruit, d'en emporter a été pris. Les boutiques ont principalenlent souffert. De inarchandises, plus une trace ; les rayons mêmes qui les supportaient ont été arrachés et gisent à terre en morceaux. Les nattes qui en garnissaient le sol, et sur lesquelles s'accroupissait le marchand, ont été dépecées, quand on ne les a pas enlevées.

D'argeût, il n'est rien resté. Tous les coffresforts gisent é ventres en travers des rues, forcés par des instruments certainement puissants.

Avez-vous jamais entendu dire que les Marocains de la Chaouïa usent de la pince-monseigneur ou du levier d'acier ? Alors d'où venaient ceux qui, sans nul doute, ont servi à l'ouverture de ces coffres?... .

Hélas ! Casablanca, vidée par les Visigoths de la Chaouïa et partiellement occupée par d'insuffisants contingents de matelots^ fut dès lors aux mains de ceux qui n'avaient pu la fuir, et, pendant le temps qu'il fallut aux troupes de débarquement pour prendre possession de la ville, la reconnaître, s'y installer, y instituer une police, les juifs s'en donnèrent à cœur joie, aidés de nombreux Espagnols réfugiés à Casablanca, où ils exercent de bas métiers, et dont beaucoup, ayant fui la mère patrie pour des causes qu'il est sans doute préférable de ne point rechercher, ne sont pas de ceux dont l'Espagne peut s'enorgueillir.

Puis sont là-dessus arrivés des légionnaires.

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