‹ Les journées de CasablancaChapitre 20 sur 139 · AOUT ' III · texte numérisé non relu

AOUT ' III

braves soldats, mais de vertu peu intransigeante, qui ont, selon leur langage, « chapardé », distraction qui vaut à neuf d'entre eux, pris sur le fait, d'être actuellement en instance de conseil de guerre.

Bref le pillage a été total, et il faut prendre ce mot au pied de la lettre. Nous avons sous les yeux l'image exacte d'une de ces villes où venaient de passer les hordes sauvages d'un Attila bu d'un Tamerlan. Rien n'y a manqué, pas même l'incendie. Car tout un quartier de Casablanca — environ un cinquième de la

ville — est brûlé et ne montre plus qu'une

longue suite de murs noircis, dont les toits sont effondrés, et qui laissent encore filer entre eux, vers le ciel mat, des spirales de fumée grise. Ici, la dévastation est complète et l'horreur sans trêve, car, sous ces décombres, il y a des cadavres aussi, que l'on n'y est point allé

chercher. Mal carbonisés, ils achèvent de se corrampre, et l'affreuse odeur qu'ils dégagent, mêlée à celle de l'incendie, est une chose sans nom.

Débarbouillée de ce sang et de tant de souillures, débarrassée des cadavres et des ruines, Casablanca, tu usurpes ton renom tragique.

Florefice et Vérone sont des cités pathétiques ; Constantine est un magnifique décor de guerre et de meurtre ; Athènes, farouche, gracieuse

et souple, la luxurieuse et cruelle Byzance, Rome sombre, soufflaient, par toutes les bouches de leurs dieux, l'amour, la domination et la mort ; et je vois que Tanger, âpre et tortueuse, pourrait faire un cadre à un fort spectacle de barbarie. Mais toi, Casablanca !... N'est pas digne qui veut d'une destinée héroïque.

De loin y mince ligne pâle qui borde l'horizon de la terre jaune, tu semblés un vermisseau qui se chaufferait au soleil, et il faut arriver sur toi pour te distinguer enfin. Tu es plate et monotone. Tii t'étales, comme une limande molle, sur un sol sans relief ; comme il n'a pas d'inclinaison, les minarets de tes mosquées, les arêtes de tes miradors, les plates-formes de tes terrasses se découpent crûment sur le ciel d'argent, et l'on n'aperçoit de toi qu'une façade en dents de scie. Tu es dénuée de grâce, Casablanca. Tu n'évoques ni la volupté lasse d'une Tunis ou d'une Bône, ni la rude majesté d'un Kairouan. En cet Islam dont tu es la sentinelle avancée, à moins que tu n'en sois l'arrière-garde, tu semblés une étrangère.

J'entends bien ce que tu me répondras :

Etrangère, je le suis, et l'avidité des gens dp ta race m'a éternellement arrachée à mon destin. Vous n'innovez rien. Aujourd'hui répète hier. Les Portugais m'ont conquise, m'ont détruite, m'ont reconstruite à leur façon, qui

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