‹ Les journées de CasablancaChapitre 22 sur 139 · AOUT · texte numérisé non relu

AOUT

fracas, veut bien me diriger jusqu'à la maison de M"" Cavaillé.

Dans un enfoncement de la rue, il me désigne une porte brisée, au bas d'un étroit escalier de marbre, où s'étalent de larges gouttes de sang desséché : cela commence* bien. Nous montons un étage :

— Voici, fait M. Zagury, un hôte que le consul vous recommande.

Uue petite femme dodue, qui a la figure ronde, le teint blanc, les yeux pétillants et vifs, le. verbe sonore, agressif et déplaisant, et qui ne s'est pas dérangée de l'escabeau où elle est affalée, s'esclaffe en faisant de grands gestes, avec un entrain désespéré :

— Mais où voulez-vous que je vous mette, mon pauvre monsieur ! Mes lits sont brisés, mes matelas crevés, mes armoires emportées ou démolies. Je n'ai plus de draps, je n'ai pas une seule serviette, pas un oreiller, pas un couteau, pas une assiette, pas une bouteille. Rien, rien, rien.

Je dis :

— Voyons ! il faut bien que je me couche quelque part. Trouvez-moi un coin.

— Cherchez vous-même. Regardez.

Je regarde.

Des portes défoncées, des fenêtres sans vitres ; tout ce qu4l reste de meubles, armoires, commodeSj chaises, brisé, en trop mauvais état pour avoir tenté la convoitise de ces messieurs

ii6 LES JOURNÉES DE CASABLANCA

de la Chaouïa. Sur les carreaux du sol, des débris de bois, de linge, de vaisselle ; du sang*. Aux murs, dans Tescalier, dans les chambres, partout, des traces de balles.

Je m'apprête à monter au second étage. J*ai un haut-le-cœur et j'hésite un instant. Par l'escalier de marbre, a coulé une rivière de sang. Oui, une rivière: Le sang, de degré en degré, s'est formé en nappe, a dégoutté, et tout cela s'est finalement coagulé. Ainsi du haut en bas. Et il faut marcher là dedans. Làhaut, même spectacle. Les petits trous ronds des balles dans les vitres. Des doigts écartés qui se sont posés sur les murs, de chaux et y ont laissé leur silhouette écarlate. Dans les chambres, des balles encore, des étuis de cartouches roulés à terre, et du sang. Quel drame mycénéen s'est joué dans cette maison ? Quelles fureurs s'y sont déchaînées ? Quelle orgie de violence? Je me suis renseigné, et voici l'histoire.

La maison est, d'abord, pillée, saccagée par les Mediouna. C'est le rite du début. Puis, durant les deux jours de siège, quelques coups de feu ayant été ensuite tirés, du haut de sa terrasse, sur le consulat d'Espagne, qui y touche presque, le consul, bien qu'il ait à sa disposition des matelots du navire espagnol Alvaro de Bazan, demande au commandant Mangin, qui dirige la défense, de faire fouiller et vider la maison. Le lieutenant de vaisseau

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