AOUT
Dupetit-Thouars y envoie de.s matelots du Du Chayla^ auxquels se joint, par plaisir, le chanteur guerrier Mercié, ce jeune Français de Casablanca dont la • bravoure émerveilla la colonie. Ceci se passait le 6 août, dans l'intervalle qui sépara le débarquement du Galilée de l'arrivée du général Drude. Il y avait, en effet, des Arabes dans la maison : des hommes, des femmes, des enfants, les uns avec des fusils, qui faisaient bêtement le coup de feu, les autres, qui avaient, eux aussi, été pillés, et qui, chassés par la peur de leurs lointains quartiers, se rapprochaient du centre, où candidement ils espéraient plus de sécurité.
Voilà les matelots et le chanteur là-dedans.
L'escalier est étroit. Deux hommes suffisent pour le bloquer. Les fenêtres sont hautes. Impossible de se sauver. Les Arabes se réfugient à l'étage supérieur, dans une sorte de patio. Nos hommes les y pourchassent. L'un de ceuxci reçoit au front une balle marocaine. Alors les autres hurlent qu'ils vont le venger. Ils le vengent. Et c'est leur vengeance qui s'égoutte tout le long de l'escalier de marbre.
La ronde JV!"* Cavaillé contemple ce désastre sans larmes ni geignements. Au contraire, elle en parle avec une sorte de bonne humeur brave. Il y a de l'énergie en cette femme remuante, et, dans l'énormité de cette dévastation, elle découvre des motifs de s'émerveiller. Elle, durant ces prodiges, était réfugiée au consulat
ii8 LES JOURNÉES DE CASABLANCA
de France. Elle raconte drôlement son aventure, de sa voix aigre, avec un fort accent ardennais :
— Après l'assassinat des ouvriers, le consul me dit : « Madame Cavaillé^ on va vous assassiner ; allez vite sur le bateau anglais. » J'y vais, sans prendre le temps de me changer.
Voilà que, trois jours après, le consul vient nous dire : « Ça va bien maintenant. Vous pouvez descendre. — Bien vrai ? — Oui, oui, madame Cavaillé, il n'y a plus de danger. »
Me voilà à terre. J'arrive ici. Je me débarbouille. Je me couche. C'était bon de se coucher dans un lit; il y avait quatre jours que ça ne m'était arrivé \ A minuit, on tambourine à ma porte. Je dégringole. Je vois le docteur Merle avec un autre, qui me crie : «Vite, vite, madame Cavaillé, venez au consulat tout de suite. — Mais qu'est-ce qu'il y a ? — C'fest l'ordre du consul. Venez au consulat avec votre petit garçon. Dépêchez- vous. Venez-y comme vous êtes. — Je ne vais pas y aller en camisole, voyons ! — Ça ne fait rien. Il faut que vous y soyez dans cinq minutes. » Et le docteur me laisse ahurie, pour courir dans une autre maison. Je passe tout de même une jupe, je vais au consulat. Et quand je suis revenue ici, trois jours plus tard, voilà ce que j'y ai trouvé ! . . . Ah! bien, vrai, quel ouvrage !
Ev^idemment, c'est trop de sang pour moi, et je ne puis loger ici. M. Zagury me conduit