‹ Les journées de CasablancaChapitre 24 sur 139 · AOUT · texte numérisé non relu

AOUT

à l'hôtel de M™^ David Elle n'a pas été, elle, systématiquement pillée, parce qu'elle est voisine du consulat de France, qui protégeait sa maison. Mais les chapardeurs ont visité tout de même son logis. Il a ceci de particulier que lès cabinets d'aisances y donnent directement sur la salle à manger, d'où ils reçoivent le jour et l'air, par le moyen d'une imposte vitrée ; le tout-à-l'égout étant inconnu à Casablanca, ils rendent en échange des parfums suaves, et ainsi les hôtes des deux pièces ne se doivent rien mutuellement. Chez M"* David, il reste un drap, qu'on me donne. Mais il n'y a pas de serviettes ni de pain. Deux sous de pommes de terre se vendent un douro (cinq francs). Le vin coûte le prix du mercure. L'eau minérale est introuvable. J'arrive tout de même à dîner, sans pain, sans serviette, sans eau, sans viande, d'un plat de macaroni plus précieux que des chaînes d'or, et d'un ragoût de pommes de terre que je fends avec respect, comme si, avec l'agrément des dieux, je coupais, d'un couteau magique, des perles d'Orient...

Samedi 10 août.

Dans cette ville vouée à la Mort, et qui, sous le soleil impassible, silencieuse et funèbre, montre ses plaies prodigieuses, deux seuls points où palpite la vie : le consulat de France et le consulat d'Espagne. Le premier est en

outre un centre nerveux. Il agit et réagit. Il abrite le pouvoir exécutif. Sur les cadavres, dans TefFroi et dans le^ sang, il essaye d'installer de Tordre, de la sécurité, de la paix, de Thumanité. Base fragile.

Le consulat d'Espagne est une maison sans style, qu'on découvre au fond d'une sorte de cour étroite et longue, où Ton entre comme dans un goulot de bouteille, par une fente qui s'ouvre sur une petite rue, entre deux maisons. Du matin au soir, et aussi une partie de la nuit, c'est là dedans un grouillement de misère. Il y a à gauche un barbier, qui, pout l'instant^ ne tient comptoir que de propos. Sa boutique ne désemplit pas. En face et dans la cour, deux bancs verts de jardin, des chaises sont disposés devant le local d'un cercle.

Des loques, quelques vestons s'y groupent.

Les gens qui les habitent devisent, sifflotent, doucement. Que font-ils? Ils sont là. Ils gênent le passage, encombrent le vestibule du consulat, s'asseyent sur les marches et au bas des murs : ils sont là. Quelques femmes se mêlent aux hommes, et il en est peu qui soient seules : la plupart traînent dans leurs jupes ou au bout de leurs stériles mamelles une marmaille. Le secret de ces gens-là est qu'ils ont faim. Ne leur offrez pas d'argent ; qu'en feraient-ils ? Les épiceries, comme toutes les boutiques, sont pillées, et il n'y a plus ni boulanger pour allumer un four, ni froment pour faire de la farine.

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