‹ Les journées de CasablancaChapitre 25 sur 139 · AOUT · texte numérisé non relu

AOUT

Ils demandent du pain cependant. Leur consul, qui se prodigue et ne peut que gémir avec eux, n'en a pas; nul n'en a. N'importe! Ils viennent là, s'agrippent à ce logis qui est leur maison, s'y agglutinent en grappes, se collent à ses murailles, comme si pour eux un chemin allait s'y ouvrir soudain vers les palais merveilleux de la chimère, du diamant et de la charcuterie. Ils attendent le miracle ; ils l'attendent du dieu terrestre, qui est présentement leur consul ; en eux, le besoin et le désespoir dressent incessamment à leur crédulité des autels nouveaux.

Moins de résignation, moins de fatalisme, plus d'action et de fermeté, à la maison de France. On y élabore de la volonté. Comme dans la cité antique, la chose publique s'y débat sur l'agora. C'est en plein air que se tiennent les conférences, que les décisions sont prises et transmises. Dans un coin du jardin, contre un mur, une vaste table de bois noir est celle des grands conseils. C'est autour d'elle que l'on voit, certains matins, se chuchoter à l'oreille, les coudes à ses bords, le consul, le général et l'amiral, triumvirs.

Une maison carrée à un étage, un jardin qui la précède et l'enveloppe en partie, c est le consulat. Mais, pour l'instant, le jardin est tout ce que l'on en peut utiliser. L'habitation est bouleversée. Depuis quatre jours, le rezde-chaussée est transformé en ambulance. On

y a coupé le bras d'un matelot, enterré par là, quelque part, au pied d'un arbre, on y a bandé des membres et fait couler des ^plaies. Aujourd'hui même, le major, M. Poulain, transporte son hôpital ailleurs, dans la maison d'un ancien caïd, et voici, sur des brancards, des blessés que l'on y dirige.

Mais quel désordre et quelles odeurs !... Les meubles ? Où sont les meubles ? Poussés ici, jetés là, envoyés à la volée au fond du jardin, dans la hâte de faire de la place. Car, avant que d'être ambulance, le consulat fut un refuge. Avant de recevoir des blessés, il a abrité de pauvres êtres affolés, qui appréhendaient la mort et à quille trouble de l'heure montra des images de massacre. L'émotion ne se mesure pas toujours, ne se mesure jamais à la réalité de ses causes : celle qu'ils éprouvèrent fut immense. C'est ici que, pendant cinq jours, ils ont vécu, que, pendant cinq nuits, ils se sont allongés. Les chirurgiens sont venus ensuite. Derrière eux, ils laissent des linges sanglants, des bandes corrompues, des traces de giclement de sang, une affreuse odeur de phénol et d'iodoforme.

Toute cette maison a été pillée, pillée par des mains fraternelles, .comme si une bande de Mediouna y avait passé. Pour mettre dans la terre, à quelques pas d'ici, un des pauvres matelots du Du Chayla^ on a pris chez le consul un tapis, un beau tapis de Perse, tissé

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