AOUT
jadis par des doigts industrieux et lents, sans réfléchir que la perte de ce riche tapis n'ajouterait rien au deuil et ne compenserait pas la peine d'une pauvre maman gémissante.
Je n'oublierai jamais mon entrée atterrée dans cette cour du consulat. C'était hier; j'arrivais tout droit de la Marine. Il fallait deviner que cette cour avait été un jardin ; des plantes, du géranium, du lierre, en tapissent les murs ; des arbres s'y dressent, palmiers, bananiers, acacias, caroubiers, poivriers, camélias, etc.. Mais du sol, comment deviner s'il a reçu jadis des parterres ou des platesbandes? Imaginez un fouillis innomable et incohérent : des couvertures, des matelas, des tapiâ, jetés pêle-mêle de tous les côtés, maculés de sang. Du sang partout, dans la terre grenat et sur les troncs des arbres. Un piano, une table de salon, un fauteuil tapissé de toile imprimée, des brancards d'infirmerie, souillés de sang, eux aussi, une lourde porte sanglante ayant servi à transporter des blessés, et dont les ferrures sont à demi arrachées, etc. Dans un coin, en plein air, à l'ombre du mur, sur un lit improvisé, *un indigène blessé geint, frissonne et appelle : personne n'entend. De toutes parts, ce sont des caisses défoncées, du linge, des meubles, un tonneau, une malle, une poêle à frire, que sais-je encore, tout le tohu-bohu d'un siège, d'une invasion, d'un
pillage, d'un incendie, de quelque cataclysme splendide et effarant. Cependant, à Técart, une escouade de placides tirailleurs, accroupis, chéchia en tête, soufflent sans hâte sur lé feu de leur cuisin^.
Mais dans un angle, contre le mur, cinq renflements gonflent le sol. Deux croix de bois blanc, un drapeau tricolore fiché en terre les surmontent. Des rameaux cassés leur font une bordure. Qu'est-ce? Le consul fit un geste accablé :
— Nos morts : les trois ouvriers du port massacrés le 30 juillet, et les deux matelots du Du Chaylà tués depuis. Ils sont là provisoirement. Nous les enterrerons plus tard.
Ils dorment là, les cinq innocents, tristes et humbles victimes de combinaisons qui leur échappèrent, martyrs d'un devoir sans lustre, et les piétinements pressés qui, tout autour d'eux, ébranlent le sol, ne les réveilleront pas.
Des militaires, des marins, des arabes^ des juifs, des civils : c'est, du matin au soir, en ce jardin, un va-et-vient sans répit. On s'interpelle, on se bouscule, des confidences s'échangent, des controverses s'établissent. Palais du gouvernement, palais de justice, commandement militaire, mairie, poste de police,. agence de renseignements, bureau des postes et téjé-