‹ Les journées de CasablancaChapitre 27 sur 139 · AOUT · texte numérisé non relu

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graphes, sous ces palmiers, ces bananiers et ces poivriers, voilà ce qu'en vérité l'on peut voir durant ces jours, car on y gouverne, on y décide, on y juge, on y instruit, on y inculpe, on y administre, on y reçoit des lettres qui partiront Dieu sait quand, on y vend des timbres...

Casablanca a déjà son autocrate, le commandant Mangin, équitable et bienveillant potentat, qui, commandant de la ville, centralise en sa personne les pouvoirs municipaux, judiciaires et militaires. Officier jeune et intelligent, familier de l'âme arabe, lui parlant sa langue, il arrive d'Algérie, et, désigné pour organiser la police à Tanger, ou il se trouvait déjà, il a été envoyé ici à la première annonce des troubles, afin de mettre un peu d'ordre en cette ville. Je m'émerveille de son activité, de sa lucidité, de la précision et de la méthode avec lesquelles il se gouverne, du sens exact qu'il a de la nécessité de traiter les indigènes avec une stricte justice et de contraindre le corps expéditionnaire, où se découvrent certains éléments douteux, à une inattaquable probité.

De temps en temps, un tirailleur survient, poussant devant lui une loque humaine, un marocain sordide ou un juif, enveloppé, pour tout costume, d'un sac de toile d'emballage.

Le misérable a des yeux épouvantés, un regard apeuré de bête anxieuse, qui se coule de côté,

une fg.çon peureuse de s'incliner tout de suite très bas devant qui le dévisage et de lui envoyer des baisers supplicateurs, Veffacement d'épaules des êtres battus, et il porte à la main un bâton où flotte quelque chose qu'il croit blanc et qui fut son sauf-conduit à travers les lignes.

Victime, transfuge ou espion, il vient de l'intérieur et sera interrogé. Le tirailleur dit un mot au commandant Mangin, qui indique à l'homme un coin. L'homme s'y rend, s'assied sur le sol, les jambes croisées. Il attend son tour. Si son tour ne vient que dans trois heures, pendant trois heures il restera là, sans lâcher le bâton qui est son talisman, sans proférer un son, sans autre geste qu'un doux mouvement de la main pour chasser sur son visage les mouches.

Un peu plus loin, un groupe. Plusieurs indigènes sont assis. Un des diables porte le pavillon des parlementaires. Devant eux, un officier, accroupi, lui aussi, et assis sur ses talons, leur parle confidentiellenlent. Il semble les interroger et noter des réponses sur un carnet. Parfois les témoins ne sont pas d'accord. Alors des cris éclatent, dés gorges rauques précipitent des sons insaisissables sur le mode furieux, des gestes fendent l'air, et le visage, tout à l'heure immobile, de ces êtres se crispe pour la menace et l'invective. '

Mais le capitaine Huot, de sa main noncha-

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lante et molle, fait un geste, le répète s'il le faut, et, d'un coup, tombe la bourrasque. Il est charmant, le capitaine Huot. Ironique et fin, volontiers silencieux, chef du service des renseignements et, comme tel, attaché à Tétatmajor du général Drude, dénué de toute raideur et de toute morgue, il accomplit en conscience une tâche utile, et, quoique dévoué à S09 état, il en parle cependant en philosophe que n'aveuglent pas les prestiges d'une éphémère et fragile autorité. Dans la petite armée de Casablanca, il est Thomme politique et le diplomate de Tétat-major, — je veux dire que son rôle est de se renseigner non seulement sur l'importance des tribus et leur capacité guerrière, mais sur leurs, dispositions, sur leurs rivalités, sur leurs querelles et, au besoin, de faire dire à propos les mots qui les pourront diviser. •

Allant et venant, le consul est partout à la fois. M. Malpertuy est un Marseillais actif et remuant, autoritaire, énergique. Mince et sec, avec un visage anguleux, des yeux vifs, des lèvres serrées, un menton rude, il ne cesse pas de se montrer en action, et le geste chez lui accompagne toujours le regard, s'il ne le précède. Dans le désarroi de la première heure, tous ces nouveaux venus sont heureux de le rencontrer ici, qui les renseigne. Il est un praticien du Maroc déjà ancien. Depuis quatorze années il y réside ; doyen du corps con-

sulaire, il a neuf ans de Casablanca. Le drame qui i^ous a amenés ici s'est noué alors qu'il soignait en France sa santé éprouvée par le climat humide et déprimant de cette côte, et il n'est revenu à son poste que -mercredi, avec Tescadre qui amenait en même temps les troupes. '

Il montre une activité exemplaire. Son rôle, dans les conjonctures où nous sommes, n'est pas négligeable, puisque, en face des pouvoirs militaires, il représente l'autorité civile et incarne la République ; mais il ne faut pas redouter qu'il oublie ou néglige les devoirs que le destin lui a conférés, car il est homme de conscience. Il est aussi de l'école de ceux qui ne conçoivent la représentation moderne de l'Etat que sous la forme d'un sphinx, et, désormais, tout, au consulat de France de Casablanca, sera mystère, jusqu'à la couleur du temps. M. Malpertuy est homme d'ordre, et, dans les malheurs publics, fait une part à sa déconvenue personnelle. Il s'attriste sur sa maison ravagée, sur ses meubles dispersés et brisés, sur son piano inutilement traîné à travers le jardin pour fournir la pièce de résistance d'une barricade que l'affolement s'obstina . à ériger contre la porte. Il n'a pas un bureau où écrire, pas une chaise où s'asseoir. Il se tient sous les arbres, comme Socrate ou saint Louis. Toutes ses archives sont dans ses poches. Par bonheur,, il a trouvé un asile chez

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