‹ Les journées de CasablancaChapitre 29 sur 139 · II-I3 AOUT · texte numérisé non relu

II-I3 AOUT

mule trottinante, débonnaire maintenant et docile, guidant en personne le travail des indigènes ; sa belle barbe grise ondulait sur la soie de sa gandourah, et il souriait gentiment, avec de gracieux saluts, au Français qui passait devant lui.

Car il se faisait modeste et doux, et si bénin, le bon apôtre ! Le coup était manqué, let il ne pensait plus qu'à se donner pour un pacha bien 3age, bien obéissant, bien réservé, bien rangé, dans l'espoir que l'on oublierait les perfidies de cet autre pacha auquel il ne songeait que dans l'épouvante. En pareille occurrence, son peuple a pour le vaincu des méthodes raffinées et certaines : si ces Français avaient Tidée de lui emprunter de telles façons ?. . ♦

Cependant trois jours avaient passé, et le bon pacha reprenait confiance. On discernait le retour de son assurance à ce que déjà il saluait dans la rue les Européens avec moins d'empressement. Mais, ce matin, le capitaine Huot, en ayant reçu l'ordre, est allé lui dire :

— On t'attend au consulat. Viens-y avec moi.

Si bou Bekr, sans défiance, est allé au consulat, car on l'y appelait ainsi presque chaque jour. Mais cette fois il y apprit qu'il était prisonnier et serait transféré à bord de la Gloire^ en attendant mieux. Il a courbé la tête et gardé le silence. Il n'est pas curieux, et ne pose pas de questions. Peut-être s'est-il dit, dans sa

cervelle de marocain, que, pour des gens qui se piquent de civilisation et de politesse, cette façon d*arrêter les gens, au traquenard, est d'une sommaire élégance. Si .bou Bekr est un personnage de marque, qui méritait les formes usuelles, Tarrestation sans feinte, le piquet de soldats. Mais quoi ! depuis deux jours, combien de foi^ ai-je entendu ce mot révélateur : « Il n'y a pas à se gêner pour eux » ! Soit. Mais si Ton se gênait un peu pour soi-même ?..,

Dans la ville — dans ce qui fut une ville — où me pousse chaque jour cette soif de tragique qui, pareille à celle des ivrognes, s'avive d'être satisfaite, quel silence, quel froid ! Toute l'horreur, tout le crime, toute la tristesse dont l'humanité est capable, je les aspire par les narines, je les possède par les yeux, je m'en imprègne par toutes les cellules sensibles de ma chair.

L'incendie, à* lui seul, le meurtre, tout le reste, cela n'est rien. La grandeur de cette tragédie est dans sa perfection. Entre ces murs noircis, tièdes encore, je sais que dés êtres vécurent, que l'on en arracha par la violence, qu'ils furent frappés, terrassés, que les femmes, les vierges, des petits aussi, y subirent les plus sombres douleurs, les pires affronts. Ces maisons épargnées par le feu, ►je sais, je vois

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