‹ Les journées de CasablancaChapitre 30 sur 139 · II-I3 AOUT · texte numérisé non relu

II-I3 AOUT

qu'elles furent saccagées- et pillées, et que plus rien n'y subsiste qui ait la forme d'un objet connu. Je sais que leurs habitants, en premier lieu dénudés, furent emmenés dans les tribus, où le riche Arabe, compagnon de chaîne du portefaix de la Marine, est, de tente entente, offert en esclavage. La terre n'a pas bu tout le sang qu'on lui a versé, et, sur les débris du pillage, on distingue des traces écarlates encore. Si actives que soient, depuis quatre jours, les corvées de cadavres, elles n'ont pas tout vu, et, de temps en temps, une odeur , plus forte, un vol de mouches plus nombreux révèlent au promeneur qu'il va rencontrer une chair en train de pourrir.

On a vu se rompre des digues, et des villes entières dévastées par l'eau dominatrice. On montre à Vérone, le long des maisons ou contre les murs de certaines églises, des traits qui indiquent à quelle hauteur s'éleva une fameuse inondation. Qu'est cela ?... Ici, c'est un torrent humain qui s'est jeté sur la ville, avec la cruauté consciente, toute la rapacité, la pleine science du mal qui peuvent mouvoir des hommes. -Et cela même ne fut pas tout. Ces poursuites passionnées, ces cris de souffrance, dç joie ou de victoire, ces râles et ces triomphes, un terrible concert les rythmait, celui des canons du Galilée et du Du Chayla^ qui, parachevant le tragique, confondaient, sur la route de leurs obus, avec l'impassible rigueur

des forces naturelles, les sauvages et les victimes:

Aujourd'hui, le torrent est passé et, dans la pesante paix d'un cimetière, tout se tait. Mais ce silence si lourd, cette solitude désolée, où rôdent un chat, un chien, où fermente le cadavre d'un'chéval ou d'un homme, et qu'emplit l'imagination, sont riches de pathétique. Devant les pas, ne s'y lèvent que des visions d'épouvante. La photographie, pourra montrer des rues vides et des maisons en ruines. La photographie en couleurs y ajouterait de la vérité. Mais ce que le passant rencontre ici, et que n'enregistre pas la plaque sensible, ce sont des farfadets qui dansent sur les cendres, et l'âme diaboliC^ue et empestée de la Mort qui le frôle de son aile...

Lundi 12'janvier.

Le général Drude a établi son camp, ou plutôt ses camps, car il en a trois, au midi de Casablanca, à quatre cents mètres des murs.

On s'y rend par la porte Bab-es-Sôuk, après avoir traversé une partie du Mellah incendié. Ce Bab-es-Souk était naguère, me dit-on, le lieu le plus animé de la ville. Souk veut dire marché, et Bab signifie porte. C^est donc ici que se tenait en permanence le marché de Casablanca, et que, deux fois par [semaine, y avait ses assises une vaste foire qui attirait

Page 1