LES CAUSES
presque jusqu'à la, fra,nchise, tandis que les pleins tarifs étaient appliqués à des négociants moins généreux, dont les marchandises étaient en outre, sous des prétextes divers, retenues à la douane. Ainsi s'étaient peu à peu établis dans la région des mono* pôles véritables, celui»ci ne pouvant, avec le même produit, provenant de la même fabrique, arrivé le même jour par le même bateau, soutenir néanmoins la concurrence avec celuilà qu a avantagé la douane, et Ton citait, en effet, plusieurs de ces monopoles : tel avait les tissus et les cotonnades, tel les bois, etc.
Peu importe, sans doute, aux Marocains, ignorants de ces opérations, et qui voient d'ailleurs que la corruption est un des moyens* de gouvernement du Maghzen ; mais il importe fort au trafic de certains commerçants que ces fructueuses coutumes ne soient point gênée^, et Ton trouve indéniablement leur main criminelle dans l'excitation des indigènes contre la douane française, Et c'est eux, sans nul doute, qui leur racontèrent en grand secret que les Français songeaient aussi à placer un contrôleur auprès du caïd, un autre à la porte de 1^, mosquée, afin de prendre leur part de toutes les sources de revenus. Sottises qui n'eurent que trop de crédit en ces âmes ingénues, et qui bientôt circulèrent 4e bouche en bouche.
Les travaux du port les inquiétaient aussi.
En 1906, une société française obtint la concession du port de Casablanca, qui n'en possède point, bien qu'elle soit la première ville commerçante du Maroc. Les travaux commencèrent en mars 1907, et, pour construire là jetée, on établit un petit chemin de fer provisoire à voie étroite qui, longeant la mer, va rejoindre la carrière d'où l'on extrait les pierres, à quinze cents mètres environ de la ville. Cette jetée contrariait chez les Arabes leur respect conservateur du passé ; mais c'est du chemin de fer, jeté en travers d'un cimetière musulman, qu'il avait fallu défoncer, et à la place duquel on voit encore sortir d'un talus des ossements humains, qu'ils appréhendaient surtout les pires maléfices. Car, dans leur pensée, cette voie étroite, construite en apparence pour amener les blocs de la carrière, et qui troublait leurs morts, n'était,, en réalité, qu'une amorce, l'origine d'un grand chemin^de fer qui, s'enfonçant dans leurs terres, irait y violer le farouche mystère de leur indépendance. Quand on essayait de les convaincre de leur erreur, ils hochaient la tète et faisaient :
— Non, non, tu veux nous tromper. Tu vois bien, on est d'abord allé jusqu'à cette carrièreci ; puis, sous prétexte que la pierre était mauvaise, on est allé jusqu'à celle-là; bientôt, on dira encore que la pierre n'est pas bonne, et on ira plus loin.