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LES CAUSES

Quand les Français affirmaient qu'il n'était point question de construire un chemin de fer à Casablanca, qu'il eût fallu pour cela une concession du Sultan, que cette concession n'avait été ni demandée ni projetée, ils disaient vrai. Mais les craintes des Arabes, pour exagérées qu'elles fussent, n'étaient peut-être pas non plus aussi chimériques que l'on pouvait le croire. On m'a conté, en effet, que deux hommes avaient songé à établir une voie ferrée : un Français et un Allemand, associés pour l'exploitation du petit port de Fedhala, situé non loin de Casablanca, lequel, pour des raisons assez spéciales sur lesquelles je ne m'attarderai pas, leur semblait, éloigné de toute surveillance, plus sûr que celui-ci ; et, projetant une voie de vingt-six à vingt-huit kilomètres, ils auraient mis dans leurs intérêts un certain caïd qui, moyennant récompense, devait y préparer l'esprit de ses compatriotes. Le fait est minime, et combien fragile ! Et qu'est-ce que vingt-huit kilomètres de rails? Mais est-il défendu de supposer, si la chose est exacte, que, le caïd ayant parlé, ces vingt -huit kilomètres aient pris, dans l'imagination indigène, l'importance d'un réseau qui eût enserré le Maroc, et que, la réalité aidant du chemin de fer du port, ils aient pu croire à une entreprise préméditée de violation et de conquête?

Enfin voici une cause d'ordre particulier qui

a pu avoir son action, et ici nous entrons dans te vif de Tintrigue marocaine.

Le caïd de Casablanca, c'est-à-dire le gouverneur, était Si bou Bekr ben Bouzid, celuilà même qui, depuis, fut arrêté et interné en Algérie, pour avoir, par son indifférence et sa lâcheté, sinon par sa complicité cachée, rendu possible le meurtre des Européens. Si bou Bekr succédait à El Hadj Hammou, dont le fils, caïd de la puissante tribu des Ouled Harriz, avait été ulcéré de cette nomination, ayant toujours escompté la succession de son père Dès lors, point de difficultés qu'il n'ait fait lever devant son heureux concurrent; tout ce qui desservait l'un servait l'autre ; quoi de mieux à cet égard qu'une bonne agitation des tribus, une belle vague marocaine déferlant sur Casablanca, et qui déchaînerait les Européens en même temps qu'elle indisposerait le Sultan, embarrassé d'une complication nouvelle? Entre lui et son rival, l'ambitieux caïd n'apercevait que la personne impotente et flasque du vieux Moûley-el-Amin, oncle du Sultan et commandant de la méhalla opérant autour de Casablanca. Mais iVlouley est âgé et facile à convaincre ; puis il n'est pas très riche, et le fils d'El Hadj Hammou a de l'argent...

L'astucieux Marocain a précisément une raison supplémentaire d'activer son intrigue, car le Sultan, en vue de lui marquer sa faveur et de flatter en môme temps l'indocile Chaouûi,

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vient de l'appeler à Fez; mais il préfère de beaucoup, au voisinage stérile de la cour chérifienne, le riche fief de Casablanca, et c'est maintenant qu41 devient urgent que soient attestées, par d'irrécusables faits, l'incapacité de Si bou Bekr et la nécessité de le remplacer par un administrateur énei^gique, habile et neuf. Il fait donc en sorte que la démonstration soit rapide et péremptoire. Il compte bien, du reste, être acteur lui-même dans la grande orgie qui se prépare, et je livre tout de suite ce détail savoureux : à l'heure du pillage, caracolant sur son beau cheval, il en prit sa part, et, connaissant les bons endroits, il se dirigea vers la demeure de Mouley-el- Amin, son protecteur et sans doute son obligé, et lui enleva les trois plus belles de ses femmes...

Si bou Bekr, sournoisement sapé par le caïd des Ouled Harriz, et qui le sait, va donc, pour sa défense, adopter une politique contraire, et, visé en personne à travers le prétexte des Européens, se jeter dans leurs bras? Point.

N'oublions pas que nous sommes au Maroc et que nul acte, nulle pensée n'y est simple.

Si bou Bekr jugera plus habile de suivre son rival, espérant sans doute, par son propre entrain, de déjouer ses entreprises et d'émousser ses pointes. Son rôle en cette affaire est, à vrai dire, encore obscur. Poussat-il les tribus ? Ou bien a-t-il volontairement

fermé les yeux à leur complot ? Ponce-Pilate, s'est-il abstejîu par lâcheté ?... A son jeu dangereux, Si bou Bekr s'est perdu, voilà le certain. Humilié d'abord, nous Tavons vu, se traînant, à travers les rues, sur sa mule trottinante, recruter et diriger des corvées de juifs et d'Arabes pour la recherche des cadavres et le nettoyage de la ville ; puis, un jour, deux tirailleurs l'ont encadré, et il est prisonnier entre nos mains.

Ainsi travaillées par des ferments dont je crois avoir fixé les éléments essentiels, les tribus en rumeur vont agir. A l'état ordinaire, il faut du reste peu d'efforts pour les ébranler. Ces agriculteurs sont aussi des pillards, et ils vivent de leurs pillages autant que de leurs champs. Or Casablanca, ville abondante et riche, diamant de la Chaouïa, est pour eux une proie magnifique, bien des fois convoitée. On les y pousse, on la leur tend. Comment se réfréneraient-ils? Dès lors, ils montent en selle frémissants, et le drame va se dessiner.

Avant le Drame.

Le dimanche 28 juillet, une délégation des tribus arrivait devant le caïd Si bou Bekr.

Elle représentait la plupart des onze tribus qui se partagent la province, et qui, en lutte perpétuelle les unes contre les autres, razziées aujourd'hui, pillant demain, savent cependant faire trêve par moments à leurs querelles et s'associer pour des entreprises communes. Mais il faut que Tentreprise soit d'importance ; quelle plus belle occasion, que de saccager une grande ville ou de ^massacrer quelques chrétiens ?

Les délégués, arrogants et rudes, conduits par ceux de l'importante tribu des Mediouna, virent le caïd deux fois, le dimanche et le lundi. Ils lui demandaient essentiellement deux choses : d'abord la suppression des contrôleurs français de la douane, afin qu'il fût bien entendu que le Sultan était maître dans son empire; puis l'arrêt immédiat des travaux du port et la destruction du chemin de fer.

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Si bou Bekr aurait pu répondre à ces sommations ce que le caïd de Rabat, homme énergique, répondit, paraît-il, peu de temps auparavant, ei;i semblable occurrence :

— Soit. Chassons les .Français. Je suis avec vou!?. Mais le Sultan leur doit quatre-vingts millions. Il faut les rembourser d'abord : avezvous de largent?

Hésitant, biaisant, tremblant de se compromettre. Si bou Bekr fit :

— C'est bien. Je vais réfléchir. Revenez demain. Je vous ferai connaître ma décision.

Ces délégués n'étaient pas venus seuls à Casablanca. En même temps qu'eux, étaient arrivés dans la ville des gens des tribus, troupe famélique et sordide, vêtue de haillons, que Ton s'inquiétait de rencontrer dans les rues, et, du haut des terrasses, on pouvait apercevoir aussi, tournant autour des murs, des groupes déguenillés.

Les Européens les regardaient avec quelque appréhension ; mais ils ne s'étonnaient qu'à demi et n'en étaient pas encore à s'alarmer.

Ce n'était pas la première fois, en effet, que les tribus descendaient vers la ville. A plusieurs reprises, depuis quelques années, on les avait vues rôder comme elles faisaient maintenant. Une sorte de protocole était résulté de ces visites coutumières. De même que ce dimanche-là, elles envoyaient chez le caïd des délégués qui développaient un cahier de reven-

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