‹ Les journées de CasablancaChapitre 31 sur 139 · II-I3 AOUT · texte numérisé non relu

II-I3 AOUT

toute la Chaouïa. Des boutiques minuscules se dressaient tout autour de la place, où des personnages bibliques attendaient, les jambes croisées, la clientèle. Le conteur d'histoires était de la partie, poursuivant, d'une voix chantante, de fabuleux récits qui n*ont pas de fin, accroupi au milieu d'un cercle d'écouteurs avides. Le nègre qui danse jusqu'à l'ivresse et l'épuisement, cet autre qui, seul, lutte au bâton contre deux adversaires réunis, ne manquaient pas à ce congrès. Le charmeur de serpents, l'oculiste, le perruquier, le savetier, l'écrivain, et jusqu'à un tenancier de mont-de-piété, y avaient leurs places. Enfin, c'était charmant. Il n'y a plus là aujourd'hui qu'une sentinelle, dont les pieds enfoncent dans Ig, poussière rouge.

Au camp, j'admire l'ingéniosité de nos troupiers. Le colonial est un incomparable improvisateur. Par l'adresse de son esprit et l'habileté de ses mains, par l'expérience, par un art d'adaptation qui lui est propre, et en somme par le jeu de facultés intellectuelles, il en est arrivé, lui, après de longues étapes de civilisation, au point où l'instinct a mis des animaux élémentaires. Ce déraciné n'est nulle part dépaysé. Il s'est fait une patrie de l'univers. Aucun lieu du monde ne surprend son invention, car le monde préexiste en lui. Il porte en soi toutes les possibilités d'existence. Il est l'image contemporaine de ces grands

condottiere qui partaient pour la conquête des Indes du même pied, dont on va délimiter un champ.

Pour se construire sa maison' il sait tirer parti de toutes choses, et ce camp est en vérité un lieu très engageant. A la réflexion seulement, on observe que ces pauvres soldats couchent sur la terre, étendus sur leur couverture et, par occasion, sur une natte dont il est préférable de ne pas rechercher le lieu d^origine, que dure est la terre, pernicieuse l'humidité des nuits, que ce repos enfin est précaire après la fatigue de journées de marches et de travaux sous les flammes du soleil. Sur leur lit de camp, la plupart des officiers dorment tout habillés, et il ne faut pas non plus beaucoup d'imagination pour leur souhaiter -plus de confort.

. Depuis cinq jours, nos hommes sont installés ici, et leur établissement y a pourtant un aspect ancien et définitif. On y sent des habitudes déjà prises, une accommodation immédiate. Sous les longues tentes, ouvertes du côté de Tombre, où les paquetages bien ordonnés forment la ligne des oreillers, certains sont étendus pour la sieste. D'autres nettoyent leurs armes. Celuici, lourdement appuyé sur son genou et le cou incliné, écrit une lettre pénible, du bout, d'un crayon qui ne marque pas assez à son gré.

Celui-là, assis à l'arabe, roule une cigarette, ou, fumant une pipe, gravement médite. 11 y

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en a qui soignent des chevaux. Il y en a qui épluchent des pommes de terre. Il y en a qui ne font rien que raconter à pleine voix, en riant très fort, des grosses histoires. A la limite du camp, sur la ligne où sont établies les cuisines, des hommes aux faces noires et aux mains grasses soufflent sur des feux paresseux tout le vent de leurs joues. Et, plus loin, ^e bfave3 tirailleurs, étendus en cercle pour jouer au loto, penchent sur les numéros de leurs cartons des faces enfantines.

Ce n'est pas une impression guerrière que Ton éprouve d'abord à errer entre ces tentes, ces faisceaux de fusils,, ces chevaux. Parmi tout ce va-et-vient paisible, dans cette multitude ordonnée et tranquille, sur tous ces visages d'hommes qui s'ignoraient hier et que le destin du jour fait désormais frères d'armes et de périls, ce qui se dégage incontinent et vous enveloppe, c'est je ne sais quel air de santé et de bonne humeur. C'est aussi de la sécurité.

Pourtant, il n'est pas de jour où, sur quelque point, ils ne soient engagés, et, à cette, heure même, tonne le canon de la Gloire. Et ils savent que, d'instant en d'instant, peut retentir le signal de la prise d'armes qui les enverra là-bas, à la crête, sous les balles marocaines. Mais quoi, ces troupes sont des troupes de .combat. Ce qu'elles appréhendent le plus, ce que redoutent pour elles leurs officiers, c'est l'ennui. En campagne, on ne s'ennuie pas, et,

bien protégées par les profondes tranchées creusées dès le premier jour, couvertes par l'artillerie, impatientes de .combattre, elles ne craignent rien, sinon de ne pas goûter assez tôt du Marocain.

L'une des grâces de ce camp, et qui ajoute à son pittoresque, ce sont ses maisons de roseaux, et c*est en elles qu6 se montre toute Tingéniosité du soldat colonial. En un tour.de main, il a élevé, de place en place, une multitude de ces habitations, qui ont des murs, un toit, et sont hautes et spacieuses. Mais ce toit et ces murs sont faits de longs roseaux assemblés et liés, et, en arrêtant les rayons du soleil, ils laissent circuler Tair. Lieux de retraite, de repos, de lecture ou d'écriture en vérité charmants, et presque frais dans les chaudes journées où nous vivons.

Le plus ingénieux dans cet art d'appropriation, c'est, sans nul doute, le légionnaire. Il y dépense une subtilité d'invention que n'atteint pas le bon tirailleur, plus paresseux ou plus lourd. Il y a, vers l'extrémité sud, un camp de légionnaires qui est un chef-d'œuvre du genre. Pour leurs officiers et pour eux-mêmes, ils ont élevé de véritables constructions. Il y aurait à classer et à codifier leurs trouvailles et à écrire un traité d'architecture militaire de campagne. Il y a des salles à manger, des salons de repos, des salles de lecture. Certaines cuisines sont installées avec un luxe qui inspire le respect.

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