AOUT
Comme un charnier, où Ton avait *enfoui des cadavres, s'est trouvé, sans que Ton y prenne garde, englobé dans les limites du camp, et que Tâme des morts y voletait en odeur fâcheuse, ils ont apporté de la terre destinée à exhausser le sol, y ont planté des fleurs, puis, avec des cailloux polis et alignés, dessiné de belles figures géométriques et même des inscriptions héroïques. Et, au-dessus du charnier, ils possèdent maintenant un gracieux parterre, plus tendremeiit soigné, croyez-m^en, que ne furent -jamais ceux même du parc Monceau.
Pourtant, en dépit de ces beaux efforts d'imagination, ce légionnaire m'intéresse davantage encore dans l'arrangement de son logis personnel. Une tente de soldats, ce n'est un abri ni bien vaste ni bien confortable : une toile tendue sur des piquets, qui ferme mal et protège un certain nombre d'hommes allongés côte à côte. A leur tète, est leur paquetage, et ces paquetages forment, au fond de la tente, la ligne des garde-robes. Ce simple et primitif abri, ils ont entrepris cependant de le meubler et de lui donner un aspect de confort. A leurs pieds, .ils ont élevé des penderies destinées aux cuirs. Certains, fichant en terre des branches en fourches, en ont fait des supports pour les fusils. Sur le sol, ils ont étendu des nattes et répandu de la paille. Par escouades ou par sections, ils ont disposé, autour de leurs tentes, des clôtures de bambou qui leur font un inté-
rieur, un « chez soi », où ne manquent qu'une porte et un verrou. Enfin, comme je pénètre dans quelques-uns de ces logis improvisés, que leurs propriétaires montrent avec une vanité joyeuse, je vois que Ton y a même songé à la décoration murale et que « Tart » y a sa place. N'exagérons rien. L'art, c'est principalement la découpure de^ quelque journal illustré, et les bergeries ne sont pas ici, je le constate, les sujets préférés.
— J'ai là, à la tète de mon lit, me crie un légionnaire à face ronde, le portrait de ma promise. Voyez plutôt.
Il détache une illustration, et j'aperçois, dans quelque scène d'orgie de la légende de Sardanapale ou de Nabuchodonozor, un beau corps de fçmme étendu, les cheveux dénoués, parmi les coupes vides et les flacons renversés. Alors le légionnaire rit grassement. Majs à côté du portrait de la promise, il y a, piquée au paquetage voisin, une image de la Vierge; puis, parmi d'autres illustrations, des photographies de vieilles ou de jeunes femmes, qui sont des mamans où des amoureuses. Et, de même que leurs propriétaires, toutes ces images réunies semblent, ma foi, faire assez bon ménage...
Comme le général avait aftaire à Casablanca, j'ai quitté le camp avec lui et le lieutenant de