AOUT
vaisseau Le Vay. Il nous dit, ce jour-là, un mot qui me frappa. C'est la première fois qu'il rencontrait au combat des Marocains, et je lui demandais, à lui qui connut les Dahoméens, les Tonkinois, les Chinois, quelle ppinion il se faisait de ces nouveaux adversaires. Alors, après avoir vanté leur bravoure, leur mobilité, lent souplesse, il me dit, faisant allusion à TafFaire du 10 :
— C'est très curieux. Il y a un axiome de tactique qui revenait souvent dans la bouche d'un de nos professeurs à l'Ecole de guerre ; c'est celui-ci : « Fixer Ténnemi et le manœuvrer »• Eh bien ! les Marocains, qui n'ont jamais étudié la tactique, ont trouvé d'emblée cette vérité, et c'est bien le principe qui les a dirigés avant-hier.
J'ai retenu cette judicieuse observation. La tactique, dont on fait une science, ne seraitelle autre chose qu'une application du bon sens? Et ne suffirait-il, pour y briller, que d'une intelligence ordonnée et prompte et d'un certaiû instinct analogue à l'instinct artistique? Je l'ai toujours pensé, et la constatation du général est un argument de prix.
Nos cinq morts sont maintenant dans la terre, et je reviens du cimetière catholique, où des juifs hurlants ont,- tout à l'heure, aligné leurs
cinq cadavres au fond d'un grand trou. Les juifs ont ici, en quelque sorte^ le monopole des inhumations, car les Marocains se croiraient damnés, s ils touchaient à la dépouille d'un roumi : ce sqrait fort bien, si les vociférations et la dispute n'étaient, pour Je juif, Taccompagnement nécessaire de toute besogne.
Le temps pressait, car, sous TaQtion de la chaleur, Todeur de la décomposition, commençait, dans le jardin du consulat, à percer les cercueils trop frêles et les terres trop minces. Conduite par le vice-consul, M. Maigret, remplaçant M. Malpertuy, depuis hier ^ Tanger et de qui Ton ne pouvait attendre le retQur, et par le général Drude, la cérémonie fut très simple. Suivaient le personnel du cons'ulat, des officiers, la colonie française. Comme le corps consulaire n'avait été ni convié ni officiellement avisé, le consul d'Espagne était absent, mais le consul d'Angleterre était là.
Un prêtre espagnol fit la levée des corps.
Trois chariots reçurent les cinq cercueils, qu'il fallut superposer deux à deux et soutenir, afin qu'ils ne risquassent point de glisser et de s'écraser dans les chaos de la route, et l'on se mit en marche, une compagnie rendant les honneurs. De temps en temps, il fallait intervenir pour apaiser la permanente fureur des juifs, qui s'invectivaient. Le vent du cortège était irrespirable, et nous, derrière, nous nous bouchions le nez.