‹ Les journées de CasablancaChapitre 34 sur 139 · II-I3 AOUT · texte numérisé non relu

II-I3 AOUT

Au cimetière, les prières à peine dites par l'Espagnol en lunettes d'or, dont une cordelière serre, sur sa robe, le gros ventre, les juifs, connne des singes, sautent dans la fosse, les pieds sur les bières, et, toujours écumant et grinçant, commencent de les^ recouvrir.

La terre et les pierres, tombant sur le zinc ou le bois, y font un bruit sinistre. A grand'peine, on obtient un répit des fossoyeurs trop pressés. M. Maigret prononce quelques mots.

Un contremaître lit un discours. Nous regagnons la ville à sept heures du soir, quand le soleil s'incline derrière Sidi bel Yout. C'est tout. Nulle cérémonie plus sommaire que ne fut celle-ci. La guerre, qui n'a d'autre tâche que d'aligner des cadavres, n'a plus de soins pour eux, quand sa diabolique besogne est achevée. Et puis ne pensez-vous pas qu'il fallait aller vite, car ceux-ci sentaient bien mauvais?

Mardi 13 août.

Ce qu'on voit dans le jardin du consulat de France :

Deux juifs sont accroupis, non pas à leur façon habituelle, mais à genoux, assis sur les talons, dans l'attitude de suppliants. Un tirailleur les garde. Pour l'instant, ils sont, silencieux. Ils ont pillé. On les a pris sur le fait. Leur sort est en suspens. Le commandant

Mangin, qui a entrepris d'installer dans Casablanca rhonnêteté et le respect du bien d'autruî, n^ veut plus que Ton y pille, et ses soldats font sans merci la chasse aux maraudeurs qui, au fond des boutiques et des maisons désertes, vont gratter les reliefs des Mediouna.

On a arrêté des Espagnols, des légionnaires, des juifs ; on a publié des édits, proféré des menaces; rien n'y fait. Il faut donc un exemple, et ces deux tristes hères le fourniront; ils vont être fusillés; tant pis pour eux : c'est la loi martiale, et nous sommes en guerre. Ils sont trop maladroits aussi : que n'ont-ils pillé hier ou ce matin?... J'entends bien qu'ils ont en effet pillé ce matin, et hier, et tous les autres jours; mais je veux dire : que ne se sont-ils fait prendre à une autre heure que celle-ci? Le tarif n'était, au déjeuner encore, que de huit jours de prison.

Pour les fusiller, il faut l'autorisation du général. Le général est un militaire économe de sang humain, et qui ne se soucie pas de risquer, pour un juif ou un « bicot », d'avoir une affaire à Paris, où il se sait guetté par les mauvais journaux. Mais les raisons qu'on lui fournit ne lui paraissent pas négligeables cependant. Alors il fait sans entrain : « Eh bien ! comme vous voudrez. Vous êtes meilleur juge. » Puis il part.

Allons, c'est dit : Jacob et Salomon, on va

vous mener là-bas, contre le mur d'enceinte, au crépuscule, avec une escouade qui, à bout portant, ne vous manquera pas.

Salomon et Jacob commencent à s'inquiéter.

Leur mort a été résolue devant eux, mais dans une langue qu'ils n'entendent pas. Ce qu'ils comprennent, par exemple, c'est qu'il est question d'eux, et ils sont gens modestes qui préfèrent passer inaperçus. Salomon est jeune. Il a le visage imberbe, la peau cireuse et bourgeonneuse, des cheveux châtains, des yeux chassieux, une grande bouche sensuelle, et une longue chemise qui fut blanche est toute sa garde-robe. Il est anxieux, et, les sourcils froncés, l'oreille tendue, il écoute et regarde. A côté de lui, rêve Jacob. Il est vêtu, lui, d'un sac de toile que recouvre une vaste houppelande noire, seul débris du costume traditionnel du juif marocain. Sa barbe abondante est noire, son nez allongé et fin, et ses yeux indifférents fixent successivement des points de l'espace. Sourd, aveugle et muet, Jacob ne serait pas plus absent de la vie qu'il ne paraît être maintenant.

Le commandant a appelé un sous-officier de tirailleurs et donné à mi-voix un ordre, mais san« ardeur. Il n'a rien de l'âme d'un tortionnaire; il n'est qu'un homme de principe et de devoir, et il est visible que cette forme de ce qu'il regarde comme son devoir lui déplaît. Un soldat s'approche des malheureux. Pour arme^

il n'a présentement qu'une ficelle, dont il noue leurs poignets smr les reins.

Il commence par Salomon, dont la figure misérable et sournoise -s'embrase soudain d'une flamme d'épouvante. Il a compris, il devine.

Ses traits se tirent, se tendent, se tordent, se nouent, dansent, comme ceux d'un masque japonais; de sa bouche crispée et plissée, jaillissent des sons rauques, forcenés, ininterrompus, et tout son corps agenouillé, sans bras ni mains ni pieds, s'agite en soubresauts. Cette vie qui se débat contre la mort entrevue est un spectacle affreux, qui secoue les nerfs et sèche. la gorge.

J'ai plus de sympathie pour Jacob, parce qu'il m'émeut davantage. Quand on s'est approché de lui pour lui lier les mains, il est sorti de son rêve. Pour son camarade d'infortune, pour ses cris et ses supplications, il n'a eu ni une parole ni un regard. Sa grande barbe noire et son front pur lui donnent un visage de roi babylonien, impassible sous l'orage d'un jour, attentif aux grandes voix éternelles qui chantent en lui, et que ne trouble pas l'incertaine rumeur des hommes. Mais quand il a vu la ficelle du tirailleur, sa majesté a eu une défaillance. Il a fébrilement tourné la tète, ses yeux d'encre se sont plissés, et un tremblement de peur a agité leurs paupières; ses lèvreî^ aussi ont remué silencieusement : ce fut l'oubli d'un instant. Tout aussitôt, il a relevé le front.

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