‹ Les journées de CasablancaChapitre 35 sur 139 · AOUT i4f · texte numérisé non relu

AOUT i4f

d'un air de sarcasme et de défi, et, se dressant, il a virilement offert ses poignets ; puis il est retourné dans son rêve. Jacob est un brave, et je suis sûr qu'il va proprement mourir. Cet autre ne sait que faire pitié, avec ses contorsions de femme et son désespoir d'enfant; mais je me sens déjà de l'estime pour ce pillard-ci,

... Ni Tun ni l'autre ne sont morts. Quelqu'un a dit : « Pourquoi ceux-ci, et non ceux-là ? » Nous étions troublés de cette scène. Le commandant Mangin ne l'était pas moins. Il a fait un signe et dit un mot. Salomon et Jacob en seront quittes pour un peu de prison, Salomon, pauvre guenille de Salomon, qu'est-ce qui te retient si désespérément à la vie, à ta vie pitoyable et triste? Vois Jacob, il allait sans fracas à la mort libératrice. Jacob a eu, en cette minute où la vie pose son masque, de la noblesse ; mais toi, geignant poltron, tu fus laid et déplaisant ; sache qu'il n'est pas d'être en qui la raison de vivre soit si forte que la crainte de mourir excuse la violence de ses clameurs. Une destinée harmonieuse est celle où la mort, comme la vie, s'enveloppe de décence.

Voici d'autres scènes.

Une femme enceinte se roule sur le pavé.

î4â LÈS JOURNEES DE CASABLANCA

Elle porte un jupon et une sorte de caraco, dont les trous montrent sa peau bistrée, car elle est sans chemise. Elle est nu-pieds, cela va de soi. Elle appuie le poing sur le côté droit de son ventre, se lamente, emplit de ses cris douloureux la cour, et de grosses larmes coulent sur ses joues. Tous ceux qui passent, elle les interpelle et semble les prendre •à témoin, en montrant du doigt un compagnon de misère assis à trois pas d'elle sur une marche.

Je m'informe. La pauvre femme a reçu de celui-ci un coup de pied violent. Elle a hurlé, l'a dénoncé, et on les a amenés ici. En attendant que Ton s'occupe d'eux, elle crie à ébranler des murailles et ne s'arrête de se plaindre que pour invectiver l'autre. Lui, brute miséreuse et presque jolie, a les coudes sur les genoux, le menton calé dans les paumes ; une légère barbe noire encadre son visage de Christ sombre, et ce sphinx, aux traits purs et au nez fin, l'œil perdu dans une contemplation suave, est plus insensible qu'un marbre, plus immobile qu'un mort.

Des hommes, des femmes, assis, les jambes croisées, sur le sol, forment le demi-cercle. Ce sont, par un prodige, des Marocains et des juifs mêlés : le malheur balaye dans l'être les surcharges ; ceux-ci, qui viennent de là-bas, bccu-

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