AOUT
pés à défendre parmi les tribus leur vie, leur liberté, leurs corps ^ y ont négligé le soin de leurs haines ataviques, et les voilà côte à côte fraternellement accroupis.
Une femme, mince et ridée, a tendu à l'enfant qu'elle porte le bout d'une longue mamelle. Depuis combien de temps n'a-t-elle pas mangé? Quand a-t-elle dormi? Combien de lieues ses pieds nus n'ont-ils pas faites à travers les champs ? Et, produit de tant de fatigues, de privations et de terreurs, quelle sorte de lait peut-elle bien verser à son petit affamé?... A côté d'elle, une petite fille de huit ou dix ans est assise et penche tristement la tête. Tout ce monde se tait.
Au moment où je me détourne de ce tableau glacé, je vois apparaître sur la porte, que garde un tirailleur, un homme, dont le costume, qui fut riche, est plus pitoyable encore que son pauvre visage, car ce grand manteau de soie jaune, sale et troué, mais tout de même éclatant sous le soleil, est un habit de misère plus navrant que ne serait un sac de corde.
L'homme a une barbe noire en broussaille, des yeux doux et un air résigné. Sur le seuil, il s'est arrêté un instant pour inspecter la cour; puis ses regards ont rencontré le groupe. D'un pas pressé, 11 s'y est dirigé. La petite, en l'apercevant, s'est jetée au-devant de lui. Il Ta prise fébrilement dans ses bras, se baissant jusqu'à elle, la serrant et la tâtant comme pour
s'assurer de la réalité de sa présence, et il Tembrassait éperdument, avec de petits sanglots courts et timides. Mais ce fut la scène d'un moment. Sans s'attarder, tenant toujours sa fille, il arrive jusqu'au groupe, et, s'accroupissant vivement sur le sol, il attire en même temps à lui le petit qui tête et, sans protester, se laisse faire. Et l'homme, serrant le petit contre sa poitrine, tenant la grande sur son genou, les berce tous deux, les baise alternativement, quittant l'un pour l'autre, comme s'il craignait de ^donner à celui-ci plus qu'à cellelà. Il ne pleure pas, mais ses yeux sont pleins de larmes, et ce sont maintenant des soupirs de joie qui soulèvent sa poitrine.
C'est un pauvre juif, que les Marocains ont pillé. Sa femme et ses deux enfants, emmenés dans les tribus, ont pu s'enfuir, et les voici. Depuis une semaine, il les croyait morts.
Cependant la femme a, sans hâte et sans émotion, ramené sur son sein son caraco.
L'homme ne lui avait pas dit un mot. Ils ne s'étaient pas regardés. Les voici maintenant assis côte à côte, comme si un drame puissant ne les avait pas, depuis huit jours, séparés. Ignore-t-il ce que les Mediouna ont fait de leurs captives, ou n'a-t-il nulle curiosité des épreuves qui peut-être furent imposées à sa compagne ? Du moins sera-t-il pour elle sans compassion?... Mais un lien subsiste-il entre