‹ Les journées de CasablancaChapitre 5 sur 139 · A VANT LE DRAME · texte numérisé non relu

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dications. Le caïd savait ce que cela voulait dire : il ouvrait sa cassette, comptait deux ou trois mille pesetas, et les corbeaux, satisfaits, reprenaient leur vol.

Avec le précédent caïd, El Hadj Hammou, les choses allaient rondement. Avec Si bou Bekr, on constatait plus de mollesse dans le gouvernement. Et cette mollesse avait déjà failli lui être fatale. Au dernier mois de mai, une alerte plus forte avait ému la colonie européenne. Pendant plusieurs jours, Casablanca avait été comme assiégée par les tribus, et Ton avait pu redouter de leur part un coup de force contre la ville. Sur l'initiative de M. Malpertuy, son doyen et notre consul, le corps consulaire s'était réuni. La France, a dans ce fonctionnaire, Tagent le plus dévoué, le plus travailleur, le plus compétent qui soit. Ancien drogman, il a fait toute sa carrière en Orient, en Syrie d'abord, puis en Perse et au Maroc.

Il y a quatorze ans qu'il pratique les Marocains, il y en a sept qu'il est à Casablanca. Il connaît bien l'âme marocaine. Il est aimé, parce qu'il est juste, et il est craint, parce qu'il est énergique. Il est consciencieux et il est honnête.' -

Donc, le corps consulaire, réuni au mois de mai, avait, à V unanimité^ y compris le représentant de l'Allemagne, signé une protestation formelle contre l'attitude du caïd Si bou Bekr, qualifié de « péril public » par M. Malpertuy,

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et demandé expressément sa révocation immédiate. Ce procès-verbal, transmis à Tanger, avait fait Tobjet d'une délibération commune du corps diplomatique, et, avec la même wianimité^ avait été approuvé par lui. Quen advint-il? Du vent. Ou plutôt cette insolente réponse du Maghzen, que ce caïd était parmi ceux qui méritaient le mieux la confiance du Sultan, et qu'il serait impossible de. le remplacer. L'Europe, représentée par ses ministres, n'insista point. Mortelle négligence. Car M. Malpertuy, ses collaborateurs et tous les Européens ne cessent point d'affirmer qu'un caïd énergique eût certainement prévenu les meurtres qui devaient ensanglanter la journée du 30 juillet.

Cependant les tribus se montraient plus exigeantes qu'elles n'avaient paru dans les occasions précédentes.

On a connu ensui'^e ce détail de la première entrevue de leurs délégués avec le caïd. Aussitôt introduits devant lui, ils s'étaient écriés :

— Inutile d'ouvrir ton coffre. Nous te prévenons que, cette fois, nous ne nous contenterons pas d'argent. Nous n'en voulons pas. Nous ne partirons que lorsque tu auras fait droit à nos réclamations.

Moyen habile, peut-être, et d'ailleurs classique, d'exciter la générosité du caïd et de faire doubler la rançon. Quoi qu'il en soit, celui-ci, sans discuter leurs exigences, sans

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rien letir offrir, pas même vme méditation à la prisony se comteirta de letir dire qu'il réunirait dans la ^ourn-ée les notables, et de leur fixer retidez-vous, pour décider, le lendemain mardi, à dix heures du matin. /

Que se proposait-il de leur répondre? Il n'en laissa rien percer*- Et peut-être Tignorait-il lui-même. Car, le lundi soir, le consulat de France, informé de ces entrevues, avait dépê* ché vers lui son? très dévoué interprète^ M. 2^giiry, dont le calme courage se montra, aux heures tragiques, de la manière que je signalerai bientôt. La situation du personnel, au consulat, était la suivante. M. Malpertuy, souffrant, était parti en France vers le 2.0 juin, en congé régulier, pour le soin de sa santé.

Le 23 juin, la légation de Tanger avait provisoirement détaché au consulat l'un de ses Fonctionnaires, le jeune M. Neuville, élève irice-consul, fils du consul général à Gibraltar 3t beau-frère de M. Maigret, vice-consul à Casablanca. Enfin, au début de juillet, le 3 ou le 4, :ïelui-ci, pourvu d'une simple autorisation de la légation de Tanger, avait à son tour gagné Gibraltar, où il avait rejoint M"® Maigret. A :e moment, il y avait donc plus de- trois îamaines que le consulat était géré par M. Neu- ^^ille, lequel venait à Casablanca pour la prenière fois. A côté de lui, se trouvait le seul H. Zagury, Le docteur Merle, médecin du dis- )ensairë, était présent également.

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M. Zagury fut donc, ce soir-là, voir le caïd; vaine démarche, car il ne put rien obtenir de précis sur les intentions de Si bou Bekr. Du moins lui déclara-t-il , de la façon la plus nette, au nom de M. Neuville, qu'il serait tenu pour responsable personnellement des désordres et des sévices qui pourraient se produire. En même temps, le vapeur Aigle partant à destination de Tanger, M. Neuville remit en hâte à son capitaine un pli à l'adresse de M. de Saint- Aulaire. Il y informait, avec une précision remarquable, notre chargé d'affaires de la situation, et, prévoyant des événements graves, il lui demandait d'ordonner renvoi immédiat d'un navire de guerre.

Le 30 Juillet.

Fait inquiétant, le lendemain, mardi 30 juillet^ à Theure fixée par le caïd, les délégués ne se présentèrent point. Ni à ce moment ni à aucun autre. Ils refusaient de causer.

Peut-être appréhendaient-ils qu'on leur donnât satisfaction. Or, de toutes les solutions, c'eût été pour eux la pire. Ce qu'ils voulaient en réalité, ils Tavaient tu ; c'était à la fois purger Casablanca de toute présence européenne, et piller, dans la ville, ce Mellah, ce quartier juif si vaste et qu'ils pensaient si riche ; puis, quand on y serait, on pourrait bien aussi aller faire quelques visites en des maisons arabes. Il n'est pas impossible même que, dans leur pensée, ceci ait prévalu sur cela, et que la question des Français n'ait été qu'un sujet de conversation. Ces tribus ne vivent que de pillage, et le sac d'une .ville comme Casablanca est une aubaine.

La, délégation manque au rendez-vous du caïd, et le drame s'annonce. L'agitation auginente. dans la ville. Les guenilles y tombent du ciel, comme un vol de sauterelles. Des

groupes se forment. On discute avec animation sur les seuils. On perçoit des rumeurs.

Tout un mouvement singulier, qui frappe les Européens, et dont les consuls commencent à s'entretenir. Enfin, fait inouï, extrêmement grave, sans pareil et, de mémoire humaine, sans précédent * à onze heures, on rencontre dans les rues un individu des tribus, sale et dépenaillé, qui se dit marabout, et qui, escorté d'un nègre à cheval, prêche la guerre saiiïte et vomit Tanathème contre les chiens de chrétiens.

Un jeune domestique portugais, familier de la langue arabe, s'arrête à son passage, l'écoute, et, sans mot dire, hausse les épaules e» souriant. Mais le nègre à cheval a vu son geste et lui lance aussitôt à la tête un coup de sabre, heureusement léger. Il faut connaître les pays arabes pour mesurer l'exceptionnelle importance d'un coup porté par un indigène à un Européen. Une telle hardiesse atteste dans la communauté une irritation violente et proche de l'explosion.

Le consul portugais, informé, se met en communication avec le consul d'Angleterre, doyen du corps consulaire, en l'absence de M. Malpertuy. Ce fut un grand dommage que la ferme autorité de ce dernier ne pût intervenir dès l'origine de l'agitation. Le vice-consul, M.Maigret, revint sans doute à . la première nouvelle des massacres. Je n'aurai pour

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