‹ Les journées de CasablancaChapitre 43 sur 139 · AOUT i6i · texte numérisé non relu

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moins encore. Ils possédaient du moins un plat, d'où chacun tirait en cercle sa pâture, une jarre pour contenir Teau, une houppelande, une jupe pour se vêtir; maintenant leur jarre est brisée, ils n'ont plus de plat, et ils sont nus.

Parmi ces larves, la pauvre petite compte ses parents, ses amis. Elle a dix-huit ans, et, en trois jours, mille souvenirs d'épouvante, capables d'emplir toute une vie, lui ont fait une expérience de vieille femme. Ils sont ici des milliers qu'étreint une pareille angoisse. Si vous vous enfoncez dans leur quartier, dans cet effroyable et nauséeux Mellah, vous surprenez leurs regards apeurés de chiens battus, qui se détournent ; vous rencontrez des hommes qui rentrent dans la muraille, des femmes qui ferment leurs portes, et de petites filles, vautrées dans les immondices, vous apercevant au bout de la ruelle, évoquent d'un coup des tableaux entrevus, et, se rappelant la pressante recommandation maternelle, s'enfuient devant vous comme des bêtes effrayées...

Pour tout ce que je vois ici depuis une semaine bientôt, pour tant de misère, d'horreur et de crimes, je me sens de la pitié, de la révolte, du dégoût, de la haine. Mais je me persuade qu'il est bon que je l'aie vue. Je commence à être une vieille cervelle qui se croyait lassée de spectacles. Mais non. J'ai gardé une vision avide, un besoin d'embras-

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ser. toute la terre, de réaliser la vie multiple et profonde des êtres, et je m'aperçois qu'à chaque coup de sonde jeté dans le vaste océan humain, Ton en ramène quelque chose de nouveau, qui est le plus souvent bien laid. Je , m'imagine qu'un grand artiste, un grand penseur peuvent atteindre à la notion de l'intégrale beauté; mais je suis bien sûr que nul cerveau conscient ne descendra jusqu'au fond de la laideur de la vie.

Hier soir, à six heures, quatre cent trentehuit soldats espagnols, quatre-vingt-dix chevaux espagnols et deux mitrailleuses espagnoles, sont arrivés en rade de Casablanca. Ils ont débarqué aussitôt. On les a conduits dans leurs cantonnements, des maisons vides, préalablement choisies et marquées par leur chef, le commandant Santa -Olalla, installé ici depuis trois ou quatre jours en éclaireur.

Ils ont formé un poste devant le consulat d'Espagne, et une sentinelle veille en outre devant chacun de leurs cantonnements. A peine en place, ils se signalent par une mousqueterie abondante, qui nous tient éveillés et nous inquiète une partie de la nuit. Il^ n'ont pas encore l'habitude. Ils voient de^ ombres, ils tirent ; à l'usage, ils prendront du sang-froid. En attendant, cette fusillade pour-

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rait avoir des inconvénients ; elle n'a heureusement encore atteint personne.

Aujourd'hui, on les rencontre dans les rues, musards et dégingandés. Le Marocain sanguinaire rôdant au dehors, il leur est interdit, par prudence, de sortir de la ville, et, comme ils n ont ici aucun service à. fournir, puisque Tacte d'Algésiras attribue à la France la police intra mur os de Casablanca, jls ont à choisir entre dormir, composer des poèmes épiques et se promener. Ils semblent préférer se promener.

Ils ont des visages sympathiques, étonnés et cordiaux. Mais, Dieu, qu'ils sont jeunes ! On dirait des eafants de seize ans, et Ton se croirait à l'heure de la récréation d'un bataillon scolaire. Leur costume sert cette illusion. Ils^ portent un pantalon et une sorte de blouse de coutil rayé-, bleu sur blanc, et leur chef n'est garanti que par une casquette de même étoffe, avec une large visière de cuir brun. Ils ont les pieds nus ficelés sur des semelles de corde. Par-dessus leurs rayures, ils bouclent ceinturons et cartouchières. Les factionnaires tiennent en main de petits fusils, continués par des baïonnettes longues comme des truelles à poisson. Enfin, s'ils sont scolaires par la jeunesse et l'armemeixt, quelqu'un découvre judicieusement que, par la tenue, ils sont très « agence Cook ».

Je fais ces constatations sans irrévérence.

Si le contingent espagnol a reçu, d'une diplo-

matie ou trop timide ou trop subtile, des ordres d'abstention, qui lui en fera un grief? Et Ton sait au contraire, Ton n'a pas oublié en France, que les aînés de ces soldats se sont battus dans tous les combats avec vaillance.

Le commandant Santa-Olalla est un homme très correct, très courtois, plein de politesse et de cérémonie. Il vient au consulat presque chaque jour, pour rencontrer soit le consul, soit le général, soit son « très cher et éminentissime camarade » le commandant Mangin.

Du plus loin, il sourit, se découvre, montre une chevelure sombr^ qui devient rare et s'aligne exactement des deux côtés d'une raie bien tracée ; il tend la main, et, dans l'épanouissement de son visagje, les extrémités de sa moustache abondante affleurent presque le haut de ses joues. Mais il parle le français avec difficulté, et M. Neuville, qui se trouva à la- tète du consulat aux heures tragiques du début, est son truchement le plus ordinaire.

Par une démarche spontanée, le consul d'Espagne prie le commandant français de la ville de désarmer tous ceux de ses concitoyens qui se rendraient coupables d'excès et de mettre en arrestation les récalcitrants. Il lui laisse en outre toute latitude de sévir contre les soldats espagnols qui n'observeraient pas strictement les règlements édictés pour la bonne tenue des troupes ou qui seraient surpris dan^^ des habitations où ils n'ont que faire... Il n'y

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