‹ Les journées de CasablancaChapitre 44 sur 139 · AOUl · texte numérisé non relu

AOUl

aura ce soir que vingt-quatre heures que le contingent d'Espagne est arrivé-

Onze heures du matin. La chaleur est torride. Dans le vaste ciel mat, presque gris sous les nappes d'une lumière trop crue, l'accablant soleil tombe droit sur Casablanca.

J'erre à travers les rues sans vie, et me voici proche de la nouvelle enceinte. C'est là, à cent mètres plus loin, que j'ai vu hier l'affreux charnier des corps emmêlés ; je n'aurai pas le courage de m'y pencher une seconde fois; mais Tinfecte odeur rôde dans l'air chaud, et je tourne à droite pour fuir ce lieu d'enfer et rentrer dans la ville, quand un spectacle nouveau s'offre à moi.

Au coin d'une rue, deux vieillards sont affalés : un vieux homme triste qui porte une barbe blanche, et une vieille femme, si décharnée, si ridée, tannée et ratatinée, qu'elle semble avoir conscience de sa déchéance et ne prend plus soin de voiler ses traits devant l'étranger. Tassés dans l'ombre d'un mur, ils sont immobiles côte à côte, et qui pourra dire de quoi sont faites leurs pensées ?

Leurs pensées, c'est ici qu'elles se posent, de l'autre côté de la rue, sur un rudimentaire matelas allongé entre les piliers de bois d'une maison abandonnée, dont le premier étage

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surplombe. Une forme s'y allonge. Je m'approche. Les deux vieux alors, dont les faces sont impassibles et dont les yeux regardent partout, sauf là, semblent s'apercevoir seulement de ma présence, et, de la main levée, ' Thomme me fait doucement un geste qui, je Tai compris ensuite, eûtpii s'interpréter ainsi :

— Passe ton chemin, car tout est dit, et le destin commande.

Impudique et à demi nue sous ses voiles relevés, une jeune femme est étendue sur le côté. Elle tourne vers moi son fin visage, maigre et vidé, mais joli, à peine vivant encore, déjà sculpté par la mort. Sa peau mate a la pâleur jaune d'un ivoire ancien. Elle pose sur les miens ses grands yeux profonds, où tremble, à l'abri des cils recourbés, une petite lueur qui est un reste de vie. Me voit-elle? Et si elle me voit, que disent ces yeux? Sous le bourrelet à peine rose de ses lèvres amincies, ses mâchoires desserrées montrent des 4eiits éblouissantes, et sa bouche reste entr'ouverte, comine une caverne, sans un frémissement. Un de ses bras est invisible sous les étoffes. L'autre, appuyé sur le coude, balance machinalement devant le visage une main qui déjà n'a plus de souplesse. La maigreur de ce corps est un spectacle douloureux et qui terrifie. Cette jeune Marocaine a de la grâce. Elle fut belle et dési rable. Une peau ambrée tendue sur un squelette raidi, voilà ce qu'il reste d'une créature

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