AOUT
née pour l'amour, et les derniers témoins d'une vie qui s'évapore, c'est le lent mouvement d*une main déjà ossifiée, un reflet sombre sous iine paupière.
Le plus horrible me reste à dire. Sur cette chair sans défense, le^ mouches s'acharnent, les aflFreuses mouches qui, cent mètres plus loin, viennent 'de pomper les humeurs décomposées des corps en putréfaction. Il n'est pas une place, pas un pli, pas une intimité de ce corps à peine vêtu, où elles ne se glissent et ne cherchent à s'assouvir. Elles emplissent la cavité des yeux, elles bordent les lèvres, elles pénètrent dans l'antre noir de la bouche entr'ouverte. Friandes de pourriture, elles ont déjà flairé,, en ce jeune corps, la pestilence prochaine du cadavre qui s'apprête. Et la misérable n'a même plus la force de les chasser.
Que fait ici cette femme, et quel est son mal ? C'est une blessée encore. Sa plaie est invisible, mais une trace sanglante sur l'étoff'e, à l'endroit de l'épaule, la révèle. Une balle, quelque éclat d'obus. Et elle meurt là, sous le soleil et dans la majesté du firmament enflammé, n'ayant plus de maison sans doute, n'ayant plus de mari, privée de soins, parce que son vieux père et sa maman apeurés n'ont pas osé ou n'ont pas voulu la conduire au dispensaire...
Pour détester la guerre, voilà les spec* tacles qu'il faut évoquer, non des combats où,
i68 LES JOURNÉES DE CASABLANCA
dans la fureur des instincts et la fièvre de la force, des énergies contradictoires se heurtent et s'excitent. Il me plaît d'imaginer que cette jeune femme, riant et chantant, fut frappée soudain dans une occupation gracieuse de sa vie, et, si vous êtes sûr qu'elle fut de celles qui, le 30 juillet, enivraient de leurs « you-you » la sauvagerie de leurs hommes acharnés sur les cadavres des neuf ouvriers du port, ne le dites pas. Il convient que sa mort s'enveloppe de sérénité.
Cependant , comme je m'attarde , je surprends, à l'autre coin de la ruelle, un signe que le vieux a fait à la vieille. Celle-ci se dresse péniblement, et, s'étaht approchée, ramène sur les pieds de la moribonde les étoffes relevées. Puis, ce geste de pudeur accompli, elle regagne sa place, s'accroupit de nouveau et retourne à sa pensée mystérieuse.
Jeudi 15 août.
Trois miséreux ont été saisis aux avantpostes, amenés au camp, et, de là, transférés au consulat. Ils sont pareils à tous ceux que l'on interroge chaque jour, La tète et les jambes nues, ils ont pour costume une loque ou un sac de toile épaisse, dont ils s'enveloppent le buste. Leurs figures sont tristes et lasses. Ils ont des épaules étroites, des poitrines renfoncées, des barbes noires. Voilà des gens mal-