‹ Les journées de CasablancaChapitre 46 sur 139 · AOUT · texte numérisé non relu

AOUT

heureux, et si bien façonnés au malheur qu'il leur a fait des visages presque pareils.

Comme tant d'autres, ils sont écroulés dans un coin du jardin. L'un d'eux- tient droit, pour qu'on l'aperçoive bien, le drapeau blanc des parlementaires. Et puis il a aussi, dans l'autre maiD, une feuille de papier, pliée en un minuscule carré. C'est une lettre, écrite en arabe, sur un papier très ordinaire et de format petit, et qui comprend sept ou huit lignes de caractères serrés, qui semblent se chevaucher.

Cette lettre est du sultan, et ces pitoyables seigneurs sont des envoyés de Sa puissante Majesté Chérifienne. C'est la lettre qu'il adresse à son oncle, Mouley-el-Amin, pour lui faire de grands reproches et lui dire qu'un peu de fermeté de sa part eût évité les massacres de Casablanca. Le consulat va se charger de la faire parvenir à son destinataire. Il y mettra seulement plus de formes que l'envoyeur. Car il est d'usage, chez les peuples véritablement avancés dans la civilisation, que les monarques fassent faire leurs commissions par de considérables personnages, pour qui l'honneur est insigne. Toutes nos grandes familles ont commencé par là; leur histoire est celle dç leur service ; elles se dépitent de leur libération et brûlent de rentrer aux gages. Ce Marocain est décidément un sauvage, qui, ayant besoin de messagers rapides pour porter une lettre de Fez à Casablanca, appelle des

coureurs, au lieu de lever toute une méhalla où caracoleraient des cavaliers étincelants d'or et d'argent.

Si Allai est un personnage tout à fait distingué. Il est khalifa de ce vieux et digne Mouley-el-Amin. Nous dirions adjoint ou chef de cabinet. Un ami, ayant affaire dans la maison où il loge présentement, et qui est celle de l'ancien pacha Si Bou Bekr, m'a dit :

— Allons demander une tasse de thé à Si Allai.

Sur de riches tapis multicolores de laine velue, dans une pièce nue où nul ornement ne pare la blancheur des murs de chaux, Si Allai travaille. Il est assis comme vous savez, les jambes croisées, et, appuyé sur son genou, il trace, de droite à gauche, du bout de son calame en gouttière, de lents caractères sur une feuille de papier. Devant lui est son bureau, je veux dire que quelques papiers sont éparpillés sur le tapis, autour d'un modeste encrier européen, parmi les cigarettes, les allumettes et le cendrier ; mais la place d'honneur est pour un vaste platpau, où se carre, au milieu des verres et des tasses, une théière pansue.

Dès que nous paraissons, Si Allai repousse ses papiers et son encrier, et, avec une aisance

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