‹ Les journées de CasablancaChapitre 48 sur 139 · AOUT · texte numérisé non relu

AOUT

berne si congrûment TEurope et nous-mêmes.

Je sais sur eux des anecdotes, que m'ont rapportées des témoins directs. Devant un ministre, un Français discutait les chances du Maroc en présence de là pression européenne ; argument suprême, il invoquait la puissance des armes. Alors, le ministre, souriant et narquois, fit :

— Oui, oui, je sais. Mais dis-toi bien ceci.

Vous avez des canons extraordinaires, des fusils qui tuent hors de la portée des yeux, et nous ne possédons, nous, que de vieilles armes bien surannées. Mais nous prenons notre antique fusil, nous le bourrons de poudré ; par-dessus la poudre, nous entassons et nous pilons des mensonges, et finalement ce n'est pas nous les vaincus, mon vieil ami.

Je me souvi,ns, en regardant Si Allai, de cette histoire, et je m'imaginai qu'il eût été capable de me la conter.

Il remplit, tout en causant, mon verre vide une seconde fois, puis une troisième, car cela aussi est obligatoire de vider sa tasse à trois reprises. Mais le temps me semblait long.

Travail pénible, pour les roumis que nous sommes, de demeurer longtemps assis sur ses jambes. Je les détendis de mon mieux alternativement ; mais je finis par m'asseoir, sans élégance, à la manière dont nous nous installons sur un gazon, et je sentis à cette minute que, devant Si Allai, je venais d'humilier en ma personne le prestige européen.

Dans Tangle que fait une r^ie, il y a un gros tas d'ordures. Toute la raclure du pillage et de Tincendie a été poussée là. Parmi la paille, la cendre, les vieux papiers, on trouverait des casseroles rouillées, des bouteilles brisées, d' antiques serrures, les débris informes de cent objets domestiques, une charogne de rat dodu ou de chien en décomposition. Une odeur affreuse se répand autour de cet amas.

Là-dessus, picorent des êtres humaifis. Dix enfants sont là, des petits garçons et des petites filles, dont le plus grand a douze ans et le plus petit cinq^ Le plus habillé porte une culotte. Celui-ci cache son corps sous une longue chemise de toile épaisse ; cet autre est dans un sac, au fond duquel il a percé une ouverture pour la tête ; un raffiné a passé sur une blouse grise un gilet trop large qui n'a plus de boutons et lui bat les cuisses ; un petit maigriot, qui a les yeux chassieux et les' lèvres blêmes, avec un air de vice précoce, s'est couvert la tête d'une casquette anglaise de drap gris, presque neuve, qui se prolonge en une longue visière de cuir et lui couvre les oreilles.

Ce sont des juifs. Toute la misère que l'on rencontre ici est, hélas ! de la misère juive. comme les lambeaux de vie qui y persiste

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sont de la vie juive. AccroupivS dans cette puanteur et dans cette saleté, ils y enfoncent de leurs jambes, y plongent les mains, y penchent des visages ardents. Ce qu'ils y cherchent? Un morceau de ferraille, un bout d'étoffe, tout ce qui pourra servir à un échange, si misérable qu'il soit. Ils se surveillent en dessous avec des yeux sournois, et leurs mains grattent toujours. Si celui-ci allait découvrir une monnaie d'argent, ou, qui sait, un bijou ?. .. Ah ! non, la peseta est à moi, le bijou me revient ! Et ils fouillent, et ils grattent, et ils s'enfouissent dans l'ignominie avec une cupidité sombre. Je les regarde , et ils sont si absorbés que pas un ne s'est encore aperçu de ma présence.

Un petit noir, qui a le teint jaune et un nez fouinard, a senti quelque chose dans un trou. La moitié de son bras y disparait. Il écarte, il tire, fait effort, et émerge un pain de troupe.

Quel pain !... Une chose verdâtre, dure, avec des moisissures blanches. Le petit n'a pas prononcé une parole, mais il a eu un regard circulaire de fauve inquiet, et, tout de suite, il a fait un mouvement pour dissimuler sa trouvaille sous sa chemise. Mais les autres, aux aguets, l'ont aperçu. Un pain à celui-là!...

Pourquoi à celui-là ?... Ce tas est le fonds commun ; la charogne est à tout le monde ; pas de pillage individuel, pas de découverte égoïste.

pas de monopole ! On est des frères pour crever, on sera des frères pour jouir !... Et puis nous avons des ventres aussi : il faut les emplir! . . . Voila ce que disent, je pense, leurs cris rauques, ce que ponctuent leurs gestes et leurs coups. Après un essai de défense, le noirot a fui, geignant, abandonnant sur le champ de bataille son fétide butin. Les vainqueurs Tont partagé, tirant chacun une croûte, et, derechef accroupis, silencieux, avec des regards soupçonneux et des dents avides, les bêtes se hâtent d'achever la curée.

A une heure d'intervalle, spectacle analogue.

Le long d'un mur, dans le jardin du consulat, court une plate-bande, à peine large de 75 centimètres. Dans cet étroit espace, est allongé, la face vers la muraille, un corps mince qui semble être celui d'un adolescent ; à ses pieds, repliée sur elle-même, collée au mur comme si elle voulait s'y incruster, une forme immobile et menue occupe une place invraisemblablement minuscule : c'est une femme assise, et qui cache son visage sous des étoifes sales. A côté d'eux, une petite fille d'une dizaine d'années va et vient, mais silencieusement. Voilà le débris d'une famille marocaine recueillie aux avant-postes.

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