‹ Les journées de CasablancaChapitre 49 sur 139 · AOUl · texte numérisé non relu

AOUl

Sans se retourner, sans articuler un son, le garçon allongé tend au bout de son bras quelque chose à la petite fille qui le saisit. C^est un vieil os de mouton, qu'il a retrouvé à demi enfoui dans la terre, que les chiens ont nettoyé et léché, et qui est noir, desséché, nu. La petite le regarde, le flaire, le retourne. A sa base, est resté fixé un lambeau de nerf durci, qu'elle essaye de détacher. N y parvenant point, elle s'approche de la forme rigide, la touche du doigt. L'étoffe sale s'écarte; apparaît la tête hideuse et tragique d'une sorcière de Macbeth. Une main sèche et noueuse se montre, qui attrape l'os de mouton. Le manteau se referme à demi, et, derrière son insuffisant abri, se passe une chose innomable. La vieille, dardant des yeux sombres, a considéré, sa proie sur toutes les faces ; puis y ayant rudement passé sa main rugueuse pour en faire tomber la terre, elle a porté cela à sa bouche, et, de ses dents encore solides, elle tiraille le nerf jaunâtre, qui fait caoutchouc et résiste... Et je n'ai pas su si aucun de ces trois êtres avait une voix.

. Assis sur un banc de bois, devant une maison éventrée par un obus, au fond d'une rue déserte^ un vieillard médite* Il est mélancolique et digne, et sa longue barbe blanche a la

sérénité d'une barbe fluviale. Sa « djellaba » est immaculée, il porte des chaussettes dans ses babouches jaunes, et son turban n'est pas celui d'un homme de peu. Un Arabe qui nous accompagne nous murmure à Toreille :

— C'est le chef des artilleurs !

Car Casablanca possédait une artillerie.

Une batterie formidable, établie au bord de la mer, derrière des murailles de chaux et de carton, et composée d'une douzaine de pièces du temps du Prophète, longues et massives, qui se chargent par la gueule avec des boulets ronds de jeu de boules, et qui ne sont plus dangereuses aujourd'hui que pour qui les tire. Cependant elles ont tenté contre le Galilée une défense de la ville; mais une douzaine de nos obus bien appliqués ont abattu les murailles , déplacé un pignon, démoli des affûts, renversé des canons, et, en une minute, les guerriers .épouvantés désertaient la place.

Quelle bouffonnerie puissante, que la combinaison, pour des entreprises de violence, de ces vieux cylindres de bronze et de ce pacifique vieillard !

Le chef des artilleurs, avec un visage de roi mage, songeait, indifférent à tiotre curiosité. Vers quel sujet le portait sa pensée ? Préparait-il pour Tartillerie marocaine quelque perfectionnement magnifique? Ou plutôt n'imaginait-il pas quelque beau poème d'amour e: de tataille, à la façon de ceux d'Antar ?

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C'est le même jour qu'un officier brillant, qui a fait la vraie guerre, qui est allé au Dahomey et ailleurs, (fui a vu Tientsin bombardé, parcourant avec moi la Ville^ médisait, à chaque coin de rue :

— Je n'aurais jamais cru ça. Je n'ai jamais rien vu de pareil.

Puis, à un spectacle plus poignant, il fit soudain, d'un mot fort, avec un geste las et un grand soupir sentimental :

— Ah ! c'est achevé !

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Le général Drude. — Un chef neuf. — Les conseilleurs ne sont pas les payeurs. — Un militaire avare de sang. — Discipline. — Pas d'ivrognes! Le légionnaire et le général. — A huit heures, extinction des ciga rettes. — Un fanatique. — Les Espagnols en promenade. — Physionomies de pillés. — Le lieutenant de vaisseau Dupetit-Thouars et son costume kaki. — On annonce une grande bataille. — L'engagement du liS. — Les téméraires spahis du capitaine Caud. — Un heureux « raté ». — Le lieutenant Félyne inaugun l'artillerie de 75. — Ce que dit le général. — Noll^ manquons de soldats. — Pas de renforts, pas d'offensive.

Vendredi 16 août.

Un soldat et un chef, voilà le général Drude. Le rencontrant chaque jour, dans la familiarité de la vie de camp, je Tobserve à loisir, et je découvre en lui les traits accusés d'une authentique figure de militaire. Pour la première fois, il commande en chef, car il y c deux mois à peine que des étoiles se sonposées sur ses poignets, et ses cantines portent encore l'inscription de « colonel Drude »: même il lui arrive, contant une histoire où il

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est mêlé et rapportant le propos que quelqu'un lui aurait tenu, de dire par négligence, en parlant de soi-même « mon colonel »>. Par ce petit détail, on jugera que sa nature est simple, et ce caractère est en eflfet Tun de ses attraits.

Cette désignation au commandement de la colonne de Casablanca, si peu de semaines après sa promotion, apparaît au général Dr ude comme une marque de sa chance, car sa modestie se plaît à faire honneur à la fortune des choses heureuses qui lui adviennent. Il fallait, en effet, de la part du ministre, de Tassurance pour confier une telle mission, difficile en somme, à un chef si neuf. Mais il fallait surtout connaître ce capitaine, avoir observé avec attention ses campagnes antérieures, savoir de quoi il était capable, et se sentir assez maître de sa propre certitude pour dominer les récriminations et les rivalités possibles. Le général Picquart a eu cette force sur soi, et il faut Ten louer.

Ce n'est rien que la chance, si Ton ne possède de quoi la nourrir et la plier à son propre service. Le chef pouvait commettre des fautes, se tromper dans la conduite de sa mission, la compromettre par trop de hâte ou trop de lenteur, trop de fougue ou trop de temporisation, donner à un ennemi difficile l'impression de la faiblesse ou celle de la témérité; il apparaît, au contraire, que les directions du

général Drude sont jusqu'à présent fixées par lui avec tant de soin, de sang-froid et de mesure, qu'il s'en dégage, même pour ceux qui, comme moi, ne peuvent que regarder du dehors, une impression singulière de sécurité et de succès.

Ce ne sont pas les conseils qui lui manquent. Mais il répète volontiers que les conseilleurs ne sont pas les payeurs, qu'il n'entreprendra que ce qu'il est assuré de réussir, qu'il suffit que l'on prétende le pousser pour qu'il résiste, et, ferme sur soi-même, il écoute en souriant les stratèges et n'agit qu'à sa guise.

Ce guerrier, formé à la guerre coloniale, habitué à combattre un ennemi barbare, et qui, avec le Marocain, n'en change pas, se montre avare du sang de ses soldats, et ce souci d'humanité n'est pas une vertu commune chez un homme de combat, si négligent de sa propre sécurité. « Je n'exposerai jamais, dit-il. un homme à être blessé sans nécessité. » Dans chaque rencontre, .nous voyons en effet que, par une furieuse canonnade, et par une inouïe consommation de munitions, l'ennemi est tenu et balayé à longue distance. Ce n'est certes pa^ que le général appréhende l'événenient d'un corps à corps entre ses soldats et le^ Marocains, car ses troupes sont solides et braves ; mais ces combats seraient pour nous meurtriers, et il préfère, à l'économie de la poudre, l'économie de la vie humaine. Il est

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bien certain que, la campagne finie, le chiiFre de nos pertes sera insignifiant et peu proportionné surtout à la résistance et à la bravoure de l'ennemi. C'est au général Prude et à Vem* ploi qu'il aura fait de l'artillerie que nous le devrons *.

J'ai retenu de lui cet autre mot : « Je ne veux rien demander à mes soldats qu'ils ne me sachent capables d'accomplir moi-même. »

C'est donc par sa volonté, autant que par insou^ ciance du péril, que nous le voyons chaque jour s'exposer avec tranquillité, sans ostentation ni jactance. Et c'est aussi pour l'instruction de tous qu'il commence par s'imposer à soi-même la rigoureuse discipline qui régit son camp.

Elle est juste, mais inexorable. Sur ces légionnaires et ces tirailleurs, magnifiques au feu, mais difficiles à conduire, elle pèse avec une sévérité sans merci. La voix cordiale et affectueuse du chef, qui se fait bonhomme et familière pour interpeller un soldat dans la tranchée ou un factionnaire à son poste, devient soudain rude et inflexible. Nulle faute n'est négligée, et il en est une qui, par-dessus toutes, est châtiée sans pitié : l'ivrognerie, qui ferait de ce camp, avec ces hommes dont les têtes •sont chaudes, une cohue sans règle et sans nom. Pour cette faute, le général a trouvé un

I, Au 30 septembre, après les sept semaines actives de la campagne initiale, le bilan des pertes se chiiBFrait ainsi : 23 tués ou morts, 76 blessés.

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châtiment qui, paraît-il, est nouveau et dont Teffet est considérable. Eatre quatre « chandelles », comme il dit, Usez entre quatre baïonnettes, il fait reconduire l'ivrogne au pgrt, et il le renvoie, comme indigne de se battre, au dépôt de son régiment, en Algérie, où il rentre le front bas, dans l'humiliation d'avoir été exclu de la ligne de feu et d'être privé de la médaille qui sera ensuite . attribuée aux combattants.

« C'est cher payé, mon général ! » fit l'autre jour un magnifique gars de légionnaire, à qui cette punition était infligée pour une ribotte s^ns pareille. « Pas assez ! j» répliqua durement le chef : et les deux hommes, de leurs regards tendus, plongeaient l'un dans l'autre.

Il ne dort pas, ou dort à peine. Dans ces premiers jours, où le Marocain rôde autour de nous, où, derrière les aiguilles de. tout cact^is, peut se dissimuler un fusil, où, chaque nuit, c'est un duel permanent entre le factionnaire aux aguets et l'herbe qui frémit, parce que l'herbe peut favoriser le glissement d'un ennemi, sa vigilance ne se relâche pas. A sept heures, chaque soir, alors que le jour est encore éclatant, il rentre dans sa tente, et* s'étend, habillé et botté, sur un lit de camp. Il dit qu'il y dort. Mais qu'un coup de feu, un bruit retentisse, il est debout ; qu'un chuchotement arrive jusqu'à lui, qu'un. pas se pose

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sur le sol, 6n entend soudain une voix bourrue qui fait : « Qu'est-ce qu'il y a ? ».

Quoi qu'il en soit, à partir de onze heures, sa nuit est finie. Il se lève, fai^seul sa ronde à travers le camp, vérifie le couchage des troupes, va s'entretenir avec les sentinelles. Il est cordial et simple, et ses hommes Vaiment pour sa bonne humeur autant que pour sa stricte justice; mais que le feu d'une cigarette tremblote dans la nuit, il est sans pitié pour le. délinquant, officier ou i^ldat. L'extinction des feux est fixée à huit heures. A huit heures, toute flamme, tout foyer doit s'éteindre. Hier, un de ses officiers d^ordonnance, s'apprêtant à se coucher, achevait de se dévêtir à la lumière d'une bougie. Tout à coup, une voix sévère cria du dehors : « Eh bien ! messieurs, vous oubliez l'heure ! » Il était huit heures et trois minutes...

A trois heures du matin, c'est le réveil. Sans clairon, car toute sonnerie est supprimée, les hommes, pressés par leurs officiers, sont debout, ordonnent leurs tentes, apprêtent leurs armes et vont s'étendre aux tranchées, prêts à repousser une attaque, si l'ennemi d'aventure cherchg^it à surprendre le camp. Le général Drude surveille en personne ces opérations, et ses soldats, qui le rencontrent parmi eux, acceptent alors d'un cœur réconforté des fatigues qui sont celles de leur chef. <c Que voulezvous ? dit celui-ci. Je demande à ces braves

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gens un service extrêmement dur, et je l'obtiens d'eux en me l'imposant à moi-même. Ils me voient avec eux, jour et nuit, et ils se disent : c( Puisque le patron marche, marchons. »

On lui dit de se reposer, on lui représente que son devoir est de se conserver bien portant pour la sauvegarde même de ses troupes. Il sourit et réplique qu'il n'a pas le temps, qu'il n'est pas ici pour cela. Il ne quitte son camp que pour conduire une action ou surveiller une reconnaissance, et ne vient en ville que pour y rencontrer, avec le consul, l'amiral Philibert, et arrêter avec eux des dispositions communes. Il entre, sort, a un mot cordial pour chacun, toujours vif et sec, avec sa figure colorée, ses yeux larges et clairs, sa forte moustache grise, l'air d'énerg;e et d'endurance qu'il porte sur son visage et qu'accuse sa mâchoire carrée; puis, sans perdre son temps en parlottes, il remonte à cheval et va retrouver ses soldats. Son devoir l'y appelle, certes; tout de même, je crois bien que son goût aussi l'y pousse un peu, car, pour ce soldat et cet homme d'action, c'est dans la vie de camp que s'affirme son caractère essentiel, et que s'épanouissent avec le plus d'allégresse les énergies de sa personne.

Samedi 17 août.

Dans la journée, on surprend, à la lisière même du camp, au moment où il essayait de

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s'y glisser pour parvenir sans doute à des faisceaux d'armes voisins, un Marocain qui portait un grand couteau.

Interrogé, il refuse de répondre. Le capitaine Huot, le lieutenant interprète Raymond, deux des officiers les plus distingués de Tétatmajor, y déploient sans succès les ressources de leur dialectique. L'homme a les yeux brillants, des gestes saccadés et un air farouche. Il a fallu le maintenir, et des soldats le surveillent, car il s'est jeté tout à l'heure, pQui> les mordre, sur les deux plantons qui l'amenaient au général. S'il daigne parler, il crie au vent, de toute sa voix, avec des regards extatiques : « Tuez-moi ! tuez-moi ! Allah est bon, et le Prophète m'attend au paradis ! »

Nulle autre parole n'est sortie de sa bouche. Placez en face de nos lignes quatre mille adversaires de cette trempe, avec des chevaux et des fusils : combien supposez-vous qu'il nous, faudra d'hommes et de canons pour les

vaincre ?

A cinq heures de l'après-midi, quand le soleil commence de baisser et que la température devient favorable, fanfare et piaffements à travers les rues de Casablanca. Nous voici tous aux fenêtres. Ce sont les Espagnols en colonne qui, pour la première fois depuis leur arri-

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vée, quittent la ville. Sans doute, ils vont occuper le camp que le général Drude leur a réservé, sur la droite du sien, dans un site excellent, d'où ils protégeront le secteur ouest des murailles...

A six heures, nouvelle fanfare, nouveaux piaffements. Ce sont les Espagnols qui rentrent. Interrogé aussitôt, le commandant Santa- Olalla répond par lettre qu'il est allé examiner l'emplacement qu'on lui destinait, qu'il avisera plus tard, qu'il doit « faire des études », qu'il ne s'agit là que d'une petite marche de reconnaissance... Nos amis vSont.de charmants compagnons, mais de bien singuliers guerriers.

Nous avons maintenant à Casablanca la question espagnole. Deux Français ne se rencontrent plus, sans se demander tout aussitôt : « Qu'est-ce qu'ils veulent? » Oui, que veulentils, que font-ils, quelle raison d'être ici, sinon de se battre? Dans un pays en guerre, à quoi peuvent bien s'employer des militaires, sinon à la bataille ? Cependant ceux-ci fuient la campagne, où sifflent les balles, et s'obstinent à demeurer en ville, où, selon la convention d'Algésiras, ils n'ont que faire. Mais le commandant Santa-Olalla ne cesse pas de sourire et de montrer des façons affables. C'est un homme bien aimaljje, le commandant, et Ton sent bien que ce n'est pas à lui qu'il faut s'en prendre, qu'il a des ordres, qu'il les exécute

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— avec chagrin, ajouterons-nous, afin de n'avoir rien à nous reprocher à son égard.

. On plaint ses troupes du contraste qui s'établit nécessairement entre elles et les troupes françaises. Au camp du général, des hommes surmenés, astreints à une surveillance constante, debout au petit jour, dormant, par les nuits fraîches, sur la terre humide, qui, à partir de huit heures du soir, ne peuvent allumer même une cigarette, qui, sous aucun prétexte, ne sortent du camp, et, depuis leur arrivée, n'ont pas encore eu une heure de liberté. En ville, au contraire, des soldats espagnols désœuvrés, qui bayent aux corneilles, traînent à travers les rues leurs costumes rayés^et leurs casquettes (Je touristes, s'asseyent à des tables de cafés improvisés, ne montent pas une garde, enfin — spectacle particulièrement choquant — grimpent en hâte aux terrasses, qu'ils garnissent, dès qu'un coup de canon retentit, pour voir besogner sur les crêtes leurs camarades français... Est-ce seulement des Français qui notent ces choses ? Non pas : les Espagnols les plus notables de la colonie, le consul le premier, souffrent de cet extraordinaire régime.

Les résultats n'ont pas tardé. Ce matin encore, le commandant Santa-Olalla a avisé le commandant Mangin qu'il lui donnait pleins pouvoirs pour faire arrêter ceux de ses hommes qui seraient surpris en train de piller. Cette

communication ne lui a-t-elle pas coûté ? Pour qu'il Tait faite, ne faut-il pas qu'elle corresponde à une réalité ?

Dimanche i8 août.

Les premiers jours, on rencontrait des Européens vêtus de façon singulière. On en voit encore. Petite casquette de jockey sous un soleil des tropiques, chemises sans boutons, espadrilles percées, chaussettes rares, vestes de drap épais, voilà ce que Ton découvrait dans les rues sur des gens qui semblaient être de bonne éducation.

Ces Européens étaient des pillés. Le pillé tut la victime la plus durable de ces jours sombres. Le danger passé et la sécurité reconquise, chacun avait repris son assurance ; mais le pillé continuait de traîner sur les frustes galets de la ville sa misère lamentable et comique. Car le malheureux est ruiné et comique à la fois, et voilà ce qui fait son sort exceptionnel. Quand des ouvriers ont été massacrés par des sauvages, qu'un effroyable bombardement a, selon Texpression d'un Anglais, « poivré )) une ville hier prospère, que l'incendie en a détruit une partie, que des centaines de cadavres ont vidé leur sang sur le sol, que l'air est encore empesté de l'odeur de la pourriture, que vos centres nerveux ont épuisé toutes leurs possibilités d'émotion et de

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pitié, allez donc chercher en vous un resté, d'attendrissement pour un homme qui vous montre en larmoyant ses chaussettes percées, son pantalon sale, vous confie qu'on lui a tout pris, tout, pendant qu'il était réfugié au consulat ou sur le Démétria^ et qu'en rentrant chez lui, il n'y a même pas retrouvé un cureoreilles ou un verre à dents ! Or, fussiez- vous' un nabab ou un radjah, ce sont là des objets qu'au prix de toutes vos richesses vous ne découvririez pas actuellement à Casablanca.

— Tenez, me dit l'un, vous voyez ces dégoûtantes espadrilles?... Je ne sais pas d'où elles viennent... Tout ce que j'ai retrouvé dans mon appartement, c'est ça et de la paille !

— Et cette chemise, fait l'autre, montrant une chemise rose de percale sans boutons...

ah! je suis bien heureux de l'avoir I... J'en ai trouvé trois dans une rue, toutes neuves ; l'une m'a permis de faire le bonheur d'un camarade, et il m'en reste deux, qui alterneront leur service jusqu'à ce que j'aie pu me faire expédier de Tanger une nouvelle garde-robe...

Oui, oui, c'est affreux.

Il y a un homme qui fait bonne mine à ce« infortunes. C'est le très brave lieutenant 4<' vaisseau Dupetit-Thouars, (|ui fut, avec 1*commandant Mangin, l'un fins organisais ut.de là résistance. Débarqué en grande hàu* K 5 août, dès l'arrivée do son bateau^ ;U //// Chayla, il ne songea gtière, en se jetait ii u- * . .

à s'embarrasser d'une cantine dont il n'eût su que faire. Mais le Du Chayla^ faisant la navette entre les ports de la côte et chargé de missions multiples, partit bientôt, et M. Dupetit-Thouars se trouva dans la ville sans autre bien que la tenue de toile qu'il portait le 5. Comme il coucha plusieurs nuits sur la terre nue, on juge dans quel état apparut bientôt son costume blanc. Alors ses camarades, euxmêmes rationnés — car nous n'avons pas de blanchisseuse à Casablanca, et l'eau de puits ne dissout pas le savon, de sorte qu'il ne faut point songer à s'y . faire blanchir — lui prêtèrent cependant des parties de leur propre garderobe. M. Dupetit-Thouars est grand et mince.

On le voit circuler en d'étranges tenues kaki, yêtu.d'un pantalon trop court, d'une veste trop large; mais il porte ces vêtements de rencontre avec la même distinction aisée qu'il ferait de son uniforme de grand apparat, et il parle de ces misères avec tant de bonne grâce qu'il est, je crois bien, le seul que l'on ne songe, point, à plaisanter.

Depuis trois jours, les transfuges nous annonçaient une bataille, une grande bataille, la bataille finale, à la suite de laquelle les Marocains, vainqueurs, rentreraient à Casablanca, <^u, vaincus, demanderaient l'aman. Point de

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grande bataille, mais, ce matin, un engagement sérieux, le plus sérieux qui ait encore mis aux prises nos troupes avec les gens des tribus. De neuf heures à midi, les canons de la Gloire et du Galilée^ tonnant et crachant, n'ont pas cessé de faire vibrer les vitres de Casablanca, et ce fut un beau vacarme. Voici comme l'affaire est venue.

Le camp français, établi aux portes de la ville, puisque sa fonction essentielle est de la défendre et que nous n'avons pas assez d'hommes pour organiser cette protection à longue distance, a en face de lui, à douze ou quinze cents mètres, une crête qui le domine. Cette crête est la grande préoccupation du général, qui a constamment besoin de savoir ce qui se passe derrière elle. Ce matin, donc, il envoie un escadron de spahis en reconnaissance, en donnant pour mission à son chef, le capitaine Caud, de le renseigner, non de s'exposer. Mais allez donc retenir des spahis ! ... Ils partent, font un vaste demi-cercle à l'est, pour prendre l'ennemi à revers, rencontrent soudain un gros de Marocains, et, au lieu de se replier, se jettent sur eux. Les premiers coups de fusil éclatent, et l'action se trouve ainsi engagée. Un peu plus tôt, un peu plus tard, peu importe en somme, car on a bien vu que l'ennemi était en train de dessiner un vaste mouvement tournant, dans l'évident dessein de prendre le • camp à revers et de se jeter sur la ville. En

moîns d'une demi-heure, en effet, toute la partie du sud-est était embrasée, et les lignes de feu s'espaçaient depuis le camp jusqu'à la mer.

Les spahis uiie fois aux prises, il fallut bien les appuyer, et le général envoya pour les soutenir une compagnie de tirailleurs. En même temps, il faisait signaler à l'amiral de cesser le feu des bateaux, car nos homme:? touchaient aux Marocains, et Ton pouvait craindre que nos obus ne tombassent parmi eux. Le combat s'était généralisé, et nous apercevions maintenant sur la crête, dévalant vers nous, des cavaliers ennemis qui s'approchaient de nos lignes avec une incroyable témérité.

Cependant les affaires de nos spahis n'allaient pas très bien ; ils étaient au plus quatre-vingts, qui avaient en face d'eux trois ou quatre cents cavaliers déterminés, et il y eut un moment où on les vit en assez mauvaise posture. Sans les mesures prises par le général avec promptitude, on pouvait craindre pour eux un désastre. Mais la bravoure de ces cavaliers et de leur chef fut un spectacle splendide. Corps à corps avec les Marocains, ils faisaient voler leurs sabres, et ce combat à l'arme blanche fut riche en émotion. Le capitaine Caud, lé premier à l'attaque, excitant ses hommes, bondissant sur l'ennemi, lançait furieusement les coups de pointe. Tout à coup, face à face avec un guerrier, qui avait une vaste barbe noire et des yeux injectés, il

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essuie à bout portant, en pleine figure, le coup de feu d'un fusil, mal chargé sans doute, car il en est quitte pour des brûlures; mais prompt et hardi, il s'élance sur son maladroit adversaire, Iç perce de son sabre et le fait rouler à terre. Voilà Tallure du combat.

La compagnie de tirailleurs, envoyée pour dégager les spahis, avançait trop lentement à travers les champs mous ; une seconde, dépêr chée peu après, tardait davantage encore. C'est alors que survint, à fond de train, sous la conduite et sur l'initiative du vaillant lieutenant Félyne, l'une des six pièces de 75, amenées hier soir par le Shamrock^ et dont le débarquement a commencé ce matin. Pièces magnifiques, d'une rectitude et d'une sûreté sans pareilles, et dont chacune, au dire des artilleurs, est capable, «n une minute, de couvrir une zone de terrain de deux cents mètres sur quatre cents, à raison de deux balles par mètre carré. Celle-ci, qui arrive tout droit de la Marine, est la première montée, et le lieutenant Félyne, accourant à la bataille et n'ayant pas le temps d'attendre ses caissons, a empli en hâte son avant-train de shrapnells. La pièce est mise en batterie. Elle tonne et, en un clin d'œil, les Marocains, décimés et dispersés, se précipitent en tumulte vers leurs abris lointains. Mais la rencontre nous coûte deux morts et quatre blessés, plus douze chevaux tués.

L'affaire, sans troubler le général, lui donne cependant à réfléchir, A quatre heures, je monte au camp. Le soleil est chaud, la température humide, les troupes se reposent. Sous sa tente, le général médite. Lui aussi s'est mis à son aise ; il a enlevé sa veste, et, avec sa chemise de flanelle, il n'a que sa culotte rouge et ses bottes. En m'apercevant, il m'appelle de sa voix cordiale et familière. Je m'approche. Dans la tente étroite, je m'installe sur l'unique chaise qui la meuble. Le général est assis sur son lit de camp, les coudes aux genoux^ et, pendant plus d'une heure, nous causons.

Ces moments de détente sont charmants .

Sous le ciel enflammé, la terre accablée se recueille. Les êtres l'imitent, et c'est comme un grand silence nocturne qui, dans l'incendie du soleil, pèse sur les campagnes désertes et sur cette armée immobile. Le général songe à l'affaire de ce matin, à la bravoure des adversaires qu'il est chargé de réduire, aux périls qui ont menacé ses spahis ; mais bien plutôt il pense à ce qui suivra, aux opérations de demain, à ses chances, à ses risques, et je vois bien, à son langage, que ce chef, par bonheur pour nos armes et pour notre politique, ne péchera point par témérité. Il compare ses forces et celles de

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l'adversaire, et, en conclusion, il fait, avec un accent bonhomme et simple :

— Il n'y a pas à dire. Je ne sais pas ce que j'ai devant moi... J'ai des renseignements contradictoires, rien de certain ;... les uns parlent de six mille cavaliers, les autres d'un bien plus grand nombre ; mais ni ceux-ci ni ceux-là n'en savent plus que moi. Et par-dessus le marché, voilà qu'on nous annonce aujourd'hui que Mouley-Hafid s'est fait, avant-hier, proclamer Sultan à Marrakech !... Si c'est vrai, quelle est la signification de cet avènement, et quel parti l'a poussé au trône, celui de la guerre ou celui de la paix, hein ?...

Le général me regardait dans les yeux, comme si je pouvais le renseigner, et il continuait, sans éclat, d'un ton de confidence, comme s'il se parlait à soi-même :

— Si c'est le parti de la guerre, et qu'il m'arrive sur le dos je ne sais combien de milliers de ces gaillards-là, nous sommes frais, hein?... Voilà ce que je vois : je ne vois rien... En revanche, je sais bien ce que j'ai ici. De quoi garder la ville, rien que la ville, et rien de plus... Avec si peu de monde, je ne peux rien faire; je ne ferai rien... On s'imagine que j'ai trois mille hommes ! Ce n'est pas vrai, je n'ai pas trois mille hommes disponibles ! On m'en prend de tous les côtés pour des corvées ; du matin au soir, je suis obligé de me battre contre mes officiers; et puis il y a le service

de garde de la ville!.,. Si j'écoutais Mangin, tout mon monde y passerait !.., Enfiii, avec les employés et tout ça, j'arrive à avoir des compagnies de I20, 125 hommes! Qu'est-ce que vous voulez que je fiche avec ça, hein?...

Une tape sur la cuisse ponctua cette irréfutable . mathématique .

— Aller de l'avant, aller de l'avant... c'est très joli à dire ; mais avec quoi ?. .. La vérité, c'est que je ne peux rien faire, que je ne ferai rien, tant que je n'aurai pas plus de monde. A Paris, on ne se doute pas de nies embarras.

Mais il y a une chose sûre, c'est que je ne livrerai rien au hasard, et que je ne ferai pas dix blessés sans nécessité. Il y en a une auti-e, c'est que je suis un honnête homme, que je me tiendrai, sans les dépasser d'une ligne, dans les instructions du gouvernement, mais que, quoi qu'on me dise, je ne ferai que ce que je puis faire... »

Ainsi parle le général. Mais puisqu'il a besoin de renforts, qu'il le dit, et que la chose est, du reste, de toute évidence pour qui vit ici, pourquoi le gouvernement ne lui en envoie-t-il pas?\..

* Le gouvernement, à cette époque, n'a pas envoyé de renforts au général Drude, parce que le général Drude ne lui en a pas demandé. — N. de l'A.

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