‹ Les journées de CasablancaChapitre 6 sur 139 · LE 30 JUILLET · texte numérisé non relu

LE 30 JUILLET

iaai, non plus que pour M. N=eu ville, nulle parole désobligeante ; je me plais, au contraire, à reawire justice a leur parfaite correction, à la dignité, à 1 énergie qu'ils montrèrent e® des lieures difficiles ; j'ajouterai, pour M. Maigret, xju'il eut, dès son retour, le sentimeat très net de sa responsabilité et qu'il l'ut presque seul à conserver son - sang-froid dans la fièvre générale ; 1 un et l'autre ne méritent que des éloges ; mais q^uoi! ils sont jeunes, ne possèdent ni l'expérience ni le prestige de M. Maipertuy ; parmi le corps consulaire, ne se rencontra pas davantage l'homme capable d'jr suppléer.

Bref, le consul d'Angleterre réunit sur-lechamp ses collègues, et, tout aussitôt, l'on décide de voir Si bou Bekr et de le mettre en demeure de prendre d'urgence des mesures rapides et décisives. Si bou Bekr fixe à deux îieures cette entrevue, et le corps consulaire, au lieu d'exiger une réception immédiate, accepte cet ajournement. Déplorable faiblesse.

Les événements vont se précipiter, et c'est maintenant que s'apprêtent les écluses du sang.

I>es faits sanglants que je vais rapporter, l'acte de sauvagerie d'une troupe qui se rue sur des malheureux sans défense, ont eu, entre autres, un témoin, le plus sérieux, le plus fidèle des témoins, le docteur Merle, ce valeureux docteur Merle, de qui le rôle, en ces Jours tragiques, fut admirable, et qui montra

autant de sagesse et de sang-froid que d'ardent et ferme courage. Il est jeune, il a trente-deux ans à peine, et, marié, deux fois père, il est fixé à Casablanca depuis trois ou quatre ans. Il eût continué sans doute d'y mener une vie obscure et laborieuse et de se dévouer sans fracas à ses malades du dispensaire indigène établi par la France, si Toccasion d'un drame^ où il risqua sa vie plus d'une fois, ne lui eût permis de donner sa mesure et de déployer les ressources d'une intelligence souple et d'un cœur vaillant. Le hasard a voulu que, de ses fenêtres, le docteur Merle assistât aux péripéties de la scène; nul récit qui, par l'exactitude, vaille celui qu'il m'a fait; je vais donc lui céder la parole; mais je dois auparavant vous montrer les lieux.

Casablanca est une ville entourée de murailles, mais un assez large espace s'étend entre celles-ci et le rivage. C'est dans cet intervalle que se déroule la voie du petit chemin de fer, dont le ruban se continue dans la campagne, jusqu'à la carrière blanche que l'on aperçoit de la ville.

A l'intérieur des murs, il n'y a, par endroits, ni zone réservée ni chemin de ronde, de telle sorte que les. maisons y sont accolées à la muraille même et la dépassent. La maison du docteur Merle est l'une de celles-ci ; des fenêtres du premier étage, qui affleurent presque le sommet du mur, on découvre toute la

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plage, le chemin de fer, et, à droite, la car-

rière.

— Aune heure, me dit le docteur, m'étant mis à ma fenêtre, je vis sortir du chantier la locomotive qui, transportant les ouvriers, se dirigeait vers la carrière. « Bon signe, pensai-je ; pour que le directeur des travaux fasse manœuvrer la locomotive, il faut qu'il ait pris ses "renseignements et que le calme revienne en ville. » Des Arabes circulaient à mes pieds, le long de la voie. L'un d'eux, qui ne me connaissait pas, leva en passant son parapluie vers moi, et, goguenardant, fit mine de Tépauler et de m'ajuster. Ceci me frappa comme un symptôme assez inquiétant, car je n'ai jamais vu d'Arabe se livrer à l'égard d'un Européen à une plaisanterie pareille.

» Cependant la locomotive était arrivée à la carrière. Alors,. au quart de la route, à environ quatre cents mètres de Casablanca, une troupe de cent cinquante Arabes, qui, de loin, avaient regardé passer la machine, se rapprochent de la voie en remblai, y montent, et, la suivant, se dirigent vers la ville. Puis, au bout de deux cents mètres, à la hauteur du mur de la msalla^ sorte de mur sacré qui a un rôle dans le rite musulman, je les vois qui ramas* sent des pierres, et, s'agitant, criant, les disposent sur les rails. Je considérais, avec l'anxiété que vous pouvez supposer, ce singulier spectacle, lorsque j'aperçus, presque au

mkm& mosojeSt —r «car tout ^ceia fut très rapide — un jeune ouvrier de dix-huit à vingft ans, qui, ou h^ien effrayé par cett^e agitati<5n des Marccaifi«, ou peut-ètr<e envoyé p^ ses eai^iarades po;ur avertir la direction des travaux, courait daas le stable, enire la voie «t la fH«r, dans la direction de la ville. Les ÎAdigè&^âs te voient, quittent la ligû^, se Jettent à sa po^irsuite avec des cris féroces, Imi lancent des pierres ; comme ils vont le rejoindre, Jje malheureux, arrivé à la partie rochejUiSe de la plage, y glisse .et tombe. Vingt bopipies sont s\}t lui, les bâtons se lèvent, il est frappé, assommé. En même temps, sur un point . hemr^^sement plus rapproché de la porte de Ja ville, un enfant de dix ans, le jeune David, qui jowait, se sauve devant un groupe qui Je pourchasse, et il a la chance qu'un brave Ji(arocain le prenne dans ses bras, et, courant à son tour, le ramène à sa mère.

» Epouvanté de ces spectacles, je cours au consulat. J'y suis en une minute. AJiais JVl. J^^euvilie, qui fait fonctions de consul, est à ce moment avec ses collègues chez le caïd. Je dis que Ton aille sans délai l'informer de ce qui se passe, et je reviens à mon poste d'observation *.

I. Un autre Français, M. Fournier, directeur de la CoQipagnie ^^a^ocaine à Casablanca, témoin, lui aussi, de ces meurtres, avait eu la même pensée, et il était aUé directement chez le caïd.

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» La locomotive, conduite par soa fliècamcièn, le français Rata, glissait jlentement v^rs la ville, se^le, §aiis convoi, les ouvria^ ayafit jugé probablement que le plus sage était d'iaterrompre les travaux et de . reatrer sans retard. A cinquante mètres en avant des pierres disposées sur la voie (j ai vu ces pierres, qui sont énorwies). Rata arrête sia wmchme.

Les Marocains, qui guettaient ce moment, se précipitent, kurlant. et gesticulant, excités par les <c you^you » perçants des femmes e^ des enfaats qui les accompagnent. Rata saute à terre, s'échappe, non plus vers la m.er, maïs vers lestnurs de la ville ; il n'a pas fait cifiquante mètres que yi^igt matrax|ues sabâttent sur lui : il tombe non loin du cimetière. Deuxiègae victime.

y> D,e nouveau, je me précipite au consulat, afin que M. Neuville connaisse ce second meuxtre. îQuand je rentre chez moi, c'est pour apercevoir un cavalier qui, élégant et souple, n'avait pas cessé, depuis le début, d'éyoluer à travers les piétons, les excitant de la voix et du geste, et qui, poussant sop cheval dans la m^er, en ramenait, du bout d'un bâton, un troisième cadavre. Un peu après, des Arabes, se mettant à l'eau à leur tour, en tiraient un quatrième entre les rochers. Ces cadavres restèrent là, après qu'on les eut un peu piétines, lapidés et insultés. Mais plus tard, quand la troupe, sanguinaire se fut dispersée, on put

voir des enfants y revenir, danser autour d'eux, les frapper et les mutiler. Il y en eut un dont le ventre fut ouvert, vidé, bourré de paille, et, dans cet état, on y mit le feu.

«... Voilà de quoi j'ai été témoin: je ne vous raconte que ce que j'ai vu. »

Par ce simple et pathétique récit du docteur Merle, mesurez ce qui se dégage de tragique de ces scènes sauvages. Puis entrez dans l'âme d'un de ces Européens, poignée de blancs isoîés au milieu d'une ville . de vingt-cinq mille Arabes, dont la plupart sont débonnaires et doux, mais dont pas un seul, ils le savent, ne se risquera à les défendre, assaillis par des hordes fanatiques qui ruissellent de l'intérieur^ et qui -se voient oubliés, perdus sur la terre marocaine, sans secours de qui que ce soit, sans communication avec le monde ! Qu'ils meurent, qu'on les lapide, les torture et les massacre, et l'Europe ne le saura que lorsqu'un navire, découvrant leurs cadavres, lui en aura d'aventure porté la nouvelle...

M. Merle n'a pas tout vu, une partie de la scène lui restant cachée par l'angle que fait la muraille de la ville. La troupe furieuse était remontée vers la carrière, avait livré une bataille effrénée à ceux qui y travaillaient, notamment au chef du chantier, Massié, que ne sauva point son courage désespéré, avait couché à terre cinq nouveaux cadavres,

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était revenue vers la locomotive, qu'elle avait jetée hors des rails, à demi renversée et brisée, et enfin, saoule de carnage, s'était dispersée. Le bilan de ses prouesses lui faisait honneur ; au tableau, elle avait neuf pièces, trois Français, trois Espagnols, trois Italiens. Si les autres ouvriers avaient échappé au massacre, c'est que, plus chanceux, ils avaient pu se sauver à temps ou se cacher. C'est aussi que, sur les sommations réitérées de M. Neuville, le caïd avait dépêché des soldats à la carrière, d'où ils ramenèrent vivants six Italiens et trois Espagnols, déjà marqués pour la boucherie.

Après le drame.

Si bou Bekr, à la première nouvelle du drame, avait feint une grande afflictioti. Il s'était lamenté, était entré dans une violente eolère, avait promis le châtiment des coupables, j^uré que les gardes seraient doublées, que Tordre serait rapidement et définitivement rétabli, qu'il enverrait partout des soldats... Mais le malheureux n'avait ni soldats ni cartouches, et Ton va juger de la valeur des serments d'un Si bou Bekr.

C'est, on vient de le voir, durant que le corps consulaire lui adressait des, représentations, et de la bouche de M. Neuville, averti presque simultanément par le docteur Merle et M. Fournier, que le pacha avait été informé, en même temps que les représentants de l'Europe, des terribles scènes delà plage. A ce moment même, le subtil Marocain, onduleux et fuyant, impénétrable sous l'argent de sa noble barbe, convenait, d'une voix douce, que si, à la suite de la démarche accomplie la veille par M. Zagury, il avait pris de sérieuses dispositions à l'intérieur de la ville, il avait

négKgé les environs. Il dargnait ajouter que cet oubli était regrettable en eifet, et qu'il le répare^ raitsaâsife!taarâ. Ge sei»l aveu était véritable sans doute, caï cm cbercba en vain quelles mesures de précaution' il avait pu prescrire dans ïtne ville ou, tout um matîn, un marabout de reiicontre â^vait iiïïpunément prêché la guerre sainte. Mais son imposture éclata lorsque, la noufveile des mieurtres survenant soudain, M. Neuville^appuyé par les consuls unanimes, somma, e» termes impérieux, le vieux roué d'intervenir immédiatement, d'envoyer des troupes le lotrg de la voie du chemin de fer, d'arrêter l'élan sauvage des fanatiques, le déclarant d'avance responsable personnellement du sang qui coulerait. C'est alors que, dan^ l'impossibilité de se dérober de nouveau, il se résigna à avouer, avec des tremblements et ées larmoiements, qu'il était impuissant, qu'il n'avait même pas de cartouches à distribuer à ses soldats !

Les consuls se récrièrent. Pas de cartouches?. #^. Et, dans l'instant précédent, il venait de leur affirmer qu'il avait assuré la sécurité des rues !..• Mais avec quoi, et par quel moyen?... De son propre aveu, il résultait à présent qu'il n'avait à sa disposition que peu de soldats, que tous ces soldats n'étaient point armés, que Ceux qui étaient armés manquaient de munitionsv II mentait donc, quand il prétendait que la ville était gardée ! La vérité était

que les tribus Tentouraient, et qu'il était leur

prisonnier....

Le pacha continuait de se frapper la poitrine. Les cartouches se trouvaient à la douane, d'où il n'avait osé les faire retirer, M. Neuville exige que, sur l'heure, il lesenYOÎequérir. Lui-même attend auprès du caïd le retour des caisses. Quand elles arrivent, il les fait ouvrir sous ses yeux, dirige en personne la distribution des munitions aux soldats qu'on a ralliés, exige que Si bou Bekr, conscient enfin de sa responsabilité, et qui perd la tète, expédie imnpiédiatement sur la plage une petite troupe, dont la présence suffira sans doute à en imposer aux assassins, acharnés sur les cadavres. Et comme le caïd, aussi mou dans la peur qu'il le fut dans la quiétude, ne se hâte point assez, M. Neuville finit par le menacer de se jeter lui-mèijie, à la tète de la colonie française en armes, au secours des survivants assiégés dans la carrière. . J'ai dit comment cette énergique intervention, dont nous ne saurions trop louer un jeune homme qui débutait dans les responsabilités, sauva la vie à une dizaine d'ouvriers.

Pendant que se précipitaient ces événements, la rumeur croissait dans la ville. Par les portes de Marrakech et du Soko, les gens des tribus, que nulle autorité ne bridait, ne cessaient de s'y jeter, et, sentant bien que le plus urgent était d'annihiler, en le terrorisant,

un gouverneur de qui ils ne se croyaient pas suffisamment sûrs, ils entouraient sa demeure, envahissaient les chambres, avec des menaces et des vociférations. Les Européens, de leur côté, inquiets des suites de Taifaire et redoutant qu'elle ne fût le prologue d'un plus vaste sacrifice, étaient accourus dans leurs consulats ; mais c'est vers la maison de France que chacun tournait les regards, et c'est là que se constitua d'emblée le centre vital de la défense. Les Français l'emplissaient, et des étrangers aussi. Le premier devoir était d'avertir la légation de Tanger. M. Neuville, seul, en compagnie de l'interprète, M. Zagury, à garder le consulat, ne pouvait s'absenter. Sur sa prière, M. Merle accepta de se rendre à Tanger ; un vapeur était en partance le soir même ; il s'y embarquerait.

M. Neuville s'inquiétait aussi de sauver du moins la dépouille des victimes et de ne pas laisser plus longtemps leurs corps à la sauvage convoitise des fanatiques. La plupart d'entre eux avaient été ramenés, soit par des ouvriers du port, soit par des Arabes, à la Marine ; il fkllait aller les y chercher, et M. Merle, avec son habituelle simplicité, reçut cette périlleuse mission. M. Neuville, revenu au consulat, dut retourner chez le caïd pour l'informer de cette décision et lui demander une escorte. Moins jeune. M.. Neuville eût évité cette démarche. Il n'eût point ignoré que nul cadavre,

fût-il ji' tin masïilman, n'entre dans un« ville de rislam qtfa|)#ès le coiicher du soleil, et qtie, pa* cette exigence qui heurtait grave tn«nt la coutume, les mœurs, les croyances, il risquait- de fouffiÉr un aliment nouveau à la féro^ cité indigène.

Dès qu'il parut au seuil du coasulat, il comprit que Vincendie gagnait, et que, plus que jama^is, à beaucoup de. fermeté, il lui faudrait unir beaucoup^ de sang-froid. Il mit une demiheiïre pour franchir les deux cent cinquante mètres qui le séparaient de la maison de Si bou Bekr. Dans les rues, grouillait une foule hostile, d'où partaient, au niilieu de fusils levés, les injures et les menaces à son adresse, accompagnées des « you-you » des femmes, piment des joies et des colères arabes. Il eut la sagesse de n'y point répondre. Le pacha, qui, cette fois, n'avait pas tort, résista à la requête de notre agent. Mais celui-ci en était au point où il ne pouvait accepter que quelqu'une de ses exigences fût discutée, et Si bou Bekr finit par fournir l'escorte.

Il s'en fallut de peu, par l'imprudence d'un des nôtres, que le zèle généreux du docteur Merle ne lui coûtât cher.

En compagnie de quatorze courageux Français de bonne volonté, — sans armes, par chance — et escortés de dix soldats du Maghzen, il se rend à la Marine* Les rues sont encombrées d'une cohue impatiente, verbeuse,

visiblement vSecouée d'une grande émotion.

Cependant, elle s'écarte docilement devant les soldats du caïd et s'abstient de manifester au passage des^ Français. Les voici à la Marine. Là, foule compacte. Elle s'agite en gestes désordonnés, jette des cris multiples, que traversent encore et dominent les grêles « youyou » des femmes. Il faut la fendre d'autorité pour parvenir jusqu'aux cadavres, qui .sont là, allongés sur des wagons, affreusement défigurés sous la bâche dont les avait déjà fait couvrir bravement M. Philip, agent général de la Compagnie Paquet, l'un des membres les plus actifs de la colonie française. M. Merle soulève la bâche pour les compter. A ce moment, Tun de ceux qui l'accompagnent, M. Jourdan, ne peut retenir son indignation, et, se retournant, il lève les poings vers la foule dans un geste de colère. Les soldats du Maghzôn le prennent-ils pour eux? Ils couchent en joue la troupe des quinze Français. Oui, ces soldats d'escorte, ces solda'^s du caïd Si bou Bekr, chargés par lui de protéger des Européens, son"* les premiers à les menacer ! Par bonheur, les Français, maîtres d'eux-mêmes, demeurent impassibles, et les fusils se relèvent. Qu'ils aient fait mine de résister, que l'un d'eux ait tiré un revolver, ils étaient à leur tour massacrés par les soldats, déchiquetés par la foule! Ils se dispersent, reviennent prudemment au consulat ; l'enlèvement des corps

ne se fit que plus tard, dans la nuit, et, par les soins des juifs, huit cadavres furent, à onze heures, dans les ténèbres, à la lueur des lanternes; déposés dans la cour du consulat.

Le soir même, le docteur Merle, accompagné au port par M. Neuville, au milieu d'une foule toujours hostile, partait pour Tanger, en compagnie de M"*^ Merle et de leurs deux petits enfants. Le lendemain, mercredi matin, il entrait dans le cabinet de M. de Saint- Aulaire, gérant de la légation en Tabsence de M. Regnault, en congé. Le premier geste de M. de Saint- Aulaire, administrateur méthodique et sagace, était, tandis que M. Merle lui contait le détail des faits, de rappeler M. Maigret; le second, d'avertir le ministre des affaires étrangères. Le croiseur Galilée^ commandé par le capitaine de frégate Ollivier, et chargé de la surveillance de Tanger, se trouvait sur rade ; M. de Saint- Aulaire lui donnait Tordre d'appareiller aussitôt, et, trois heures après, portant M. Merle, qui eût pu demeurer à Tanger, mais qui, médecin du dispensaire français, regagnait son poste, le Galilée se dirigeait vers Casablanca.

Cette journée du mercredi n'avait pas é*-é sans alarmes. M. Neuville, qui, la veille, avait exigé que le consulat, les banques, les principaux établissements européens, fussent protégés par une garde permanente, ne l'avait

obtenu qu'avec peine, et à la condition que ces gardes fussent rémunérées, le pacha ne cessant de protester de Tinsuffisance de ses effectifs. Ce n'était pas d'une question d'argent que pouvaient venir des difficultés : la contribution du seul consulat fut fixée, pour son propre poste, à cent francs par jour. Mais le lendemain. Si bou Bekr, ayant besoin de ses soldats, supprima la garde, et ce fut, pour les Français et les Européens réunis au consulat, l'occasion d'un redoublement de crainte. C'est alors que la colonie française, dont la plus grande part avait passé la- nuit, entassée dans un étroit espace, à la maison de France, déclara qu'elle voulait se réfugier sur les navires qui se trouvaient en rade. C'était aussi le désir de M. Neuville, inquiet de limiter le nombre des ilationaux dont il avait la charge et d'assurer, à tout le moins, en cas d'attaque générale, le salut des faibles, et, dans cette pensée, il ne cessait de pousser les Français à se rendre à bord du vapeur anglais Démétria. La plupart s'y décident le mercredi. Mais comment acheminer à travers les rues une troupe aussi nombreuse, une majorité de femmes et d'enfants, alors que la Marine est encombrée des gens des tribus, que la porte est bloquée par eux, que les embarcations du port sont à leur merci ?

De nouveau, M. Neuville se rend auprès de Si bou Bekr. Il le trouve cette fois entouré

des délégués des tribus, qui commandent et vocifèrent, et il est dès lors irrémissiblement avéré que ce pacha, loque misérable, n'est entre leurs mains autre chose qu'un jouet dont ils tiennent les ficelles. La chose est si évidente que ni les uns ni les autres ' ne songent même plus à la dissimuler, et ce sont ces délégués eux-mêmes, se substituant à l'autorité déchue du gouverneur, qui, sur les instances de notre agent, consentent à assurer en personne l'embarquement de nos nationaux. Mais en revanche ils stipulent nettement que les seuls Français -seront autorisés par eux à s'embarquer, à l'exclusion des autres Européens, lesquels ne courent, disent-ils, aucun risque dans la ville. Constatation précieuse. Rapprochons-la de ce fait, que, la veille,' 4in' Anglais, pressé par la. foule, ne is'en était délivré qu'en protestant qu'il n'était point français.

Vers la fin du jour, par la grâce des seigneurs de la Chaouïa, deux cents de nos compatriotes environ se réfugièrent à bord.

du Défnétria, non seulement des femmes, des enfants ou des vieillards, mais des hommes vigoureux, qu'un peu de vertu eût pu retenir à terre pour la défense de la maison do France. Les grands chefs des tribus avaient eux-mêmes veillé à leur embarquement, et, quand leur colonne eut passé la porte de la Marine, celle-ci de nouveau se referma.

Le soir de ce même jour, un fait significatif se produisit.

Mouley-el-Amin S oncle du Sultan, commandant la méhalla chargée de rétablir Tordre dans la région, et qui, depuis assez longtemps, évoluait — sans grand succès d'ailleurs — à travers la Chaouïa, avait, au premier bruit du drame, quitté son camp, situé à quelques heures de Casablanca, et, en grande hâte, gagné la ville, à la tète de ce qu'il lui restait d'un corps d'armée mal nourri et mal payé, et qui, Jour par jour, fondait entre sçs mains. Bien que vieux et affaibli, il avait discerné tout de suite Texceptionnelle gravité des événements. Ils donnaient à la France une trop légitime occasion d'intervenir pour qu'elle n'intervint pas. Peut-être prévoyait-il un règlement de comptes, sérieux cette fois. Qui payerait? Et lui, Mouley, n'allait-il pas, de cette déplorable affaire, recueillir quelques ennuis ? Il vient donc à Casablanca, s'installe dans la maison du caïd, et, prenant en mains le gouvernement de la ville, il commence par destituer Si bou Bekr et le réduit à exécuter ses ordres. Dès lors il ne sera permis de suspecter ni sa bonne volonté ni sa bonne foi, car il n'est pas, depuis ces heures sanglantes, un instant où il ait trompé notre confiance.

I. Les documents français officiels l'appellent Mouley-Lamin. Cette simplification orthographique n'est qu'une corruption du nom de ce personnage.

Comprenant qu'il faut éviter à tout prix que le représentant de la France quitte Casablanca, il envoie, dans la soirée, son khalifa, l'intelligent et distingué Si Allai, à M. Neuville, pour lui faire savoir que, s'il s'embarque à son tour et abandonne le consulat, lui, Mouley, viendra en personne prendre la garde de la maison de France. Coup habile du rusé Marocain. Par cette communication, il enlevait à l'agent français toute possibilité d'accentuer aux yeux de l'Europe, par. sa retraite, le tragique d'événements déjà assez graves, et il prétendait, par contre, attester que Casablanca ne cessait pas d'être sûre aux Français. Mais il s'adressait à un homme brave, et qui, bien loin de songer à quitter son poste, n'avait, au contraire, d'autre pensée que de soustraire ses compatriotes au péril possible, en les pressant de s'embarquer, et de demeurer à terre, entouré du seul personnel du consulat, ne risquant rien d'autre que sa vie et celle de ses collaborateurs. A Si Allai, M. Neuville répliqua vivement qu'en aucun cas il n'abandonnerait son poste ; et Mouley, suivant son idée, fournit au consulat une garde qui remplaça celle que le pacha lui avait supprimée.

Les Consuls contre le débarquement

{V Août.)

Le Galilée^ sous les ordres du commandant OUivîer, capitaine de frégate, et portant le docteur Merle, arrivait le jeudi matin, i^août, en rade de Casablanca.

Dans quel état trouverait-il la ville? M. Neuville, monté à bord aussitôt, dans les conditions que je vais dire, pouvait y apporter des paroles relativement rassurantes. La nuit avait été bonne. La ville, évidemment, se calmait.

Les gens des tribus observaient les événements, mais ne se montraient plus impatients de les hâter. Cependant l'arrivée d'une « frégate », ainsi que disent les Marocains, ne risquait-elle point de* les irriter de nouveau ? C'est ce que M. Neuville, avec sagesse, redouta, et, dès que le croiseur avait paru, il lui avait fait signaler de se tenir immobile et de n'envoyer personne à terre avant que lui-même se fût rendu à bord. En même temps, il avertissait de son dessein le gouverneur et les délégués des tribus, leur donnant l'assurance que, par ce^te démarche, il espérait d'éviter une inter-

vention immédiate du vaisseau français. Puis ayant revêtu son uniforme, il se dirigea vers la Marine, accompagné, jusqu'au bateau qui le transporta, par le gouverneur et ces délégués, devenus partie de l'autorité officielle.

Entre M. Neuville et le commandant OUivier, J'entrevue fut brève. L'officier, d'ailleurs ignorant de l'état exact de la ville, brûlait de manifester sa force; M. Neuville, encore enfiévré de deux journées et de deux nuits d'alarmes, voyait, dans une intervention ar- • mée, une sauvegarde, et il fut cpnvenu entre ces deux hommes qui, en cet instant, se trouvèrent incarner toute la volonté et toute la pensée de la France, que le consulat français, de même que deux autres consulats , qui seraient stratégiquement choisis, recevraient aussitôt, pour la protection de la colonie européenne, des postes de matelots fournis par le Galilée. Cependant M. Neuville, par égard pour le corps consulaire, pria le commandant de surseoir à l'exécution de ces mesures jusqu'à ce qu'il en ait avisé ses collègues. Il les réunirait sans tarder, et, aussitôt après, un signal avertirait le Galilée que l'on attendait ses hommes.

L'accord ainsi établi, M. Neuville, en compagnie du docteur Merle, regagna la terre. Par précaution, deux canonnières, chargées de soldats en armes, suivirent la chaloupe qui les ramenait au rivage, cifin d'intervenir, si leur débar-

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