AOUT aoi
et de la campagne aussi, monte, grandit, s'épanouit et s'étale, dans la nuit impassible, la clameur formidable d^une cacophonie sans nom.
Et cela ne s'arrête pas. Cela ne s'arrête pas une fraction de seconde, jusqu'au moment où reparaît le soleil ! Supplice indicible et aftreux ! Entre les moustiques, les puces et les chiens, que de nuits blanches j'ai déjà passées ! Combien de fois ai-je pris mon revolver pour descendre dans la rue et procéder à des exterminations !..• Mais à quoi bon? J'allais contrister le commandant Mangin, car chaque .coup de fusil tiré dans la nuit déchire sa propre chair, et, quand j'aurais tué un chien, j'aurais fait le geste de l'enfant qui, avec un seau, penserait. épuiser* la mer. Alors je me penche à ma fenêtre, et, dans les ténèbres, apostrophant le factionnaire qui veille en bas, je crie :
— Eh bien ! tirailleur, qu'est-ce que tu fais ?... Tu n'entends pas les chiens ?
— Quoi tu veux moi faire ?
— Tue-les avec ta baïonnette !
Il rit d'un gros rire puéril :
— Oh! oh! lui pas vouloir. Lui sauver, loin, loin.
Mais j'insiste, et le bon tirailleur, docile, fait : Chit, chit, chit... Br, br, br... ; une pierre roule sur le pavé ; une bête détale, et, cinquante mètres plus loin, va se poster pour reprendre sa partie interrompue..
Le commandant Mangin montre un visage épanoui. Une heureuse fortune le dilate : il vient de découvrir cinquante mille francs, ses premiers fonds.
Il est administrateur de la ville. Il a fait relever et enterrer les cadavres qui en infectaient les rues, il recrute des corvées qui la balayent et la nettoient méthodiquement, il travaille à Tassainir et à l'organiser ; mais tout cela coûte, et il est sans argent. Il a acheté des balais, des seaux, commandé -un tonneau d'arrosage, mais à crédit, et il se lamentait de sa misère. Voifà qu'il apprend ce matin qu'il y a quelque part, entre les mains de quelque oumana, un chèque de cinquante mille francs, envoyé par le maghzen avg^nt les troubles, et il a décidé de s'en saisir. Il était temps, car le fonctionnaire qui le détient était sur le point de le percevoir à la banque. Ce personnage est discret, et ne se fût point hâté à coup sûr d'en informer ni le commandant ni ses balayeurs.
... Voilà l'envers des choses. Quand les journaux vous informent que l'on nettoie et que l'on administre Casablanca, vous ne vous doutez pas que l'officier chargé de ce soin est à peu près dans la situation d'une ménagère dont la bourse est vide, et qui fait son marché à crédit.