AOUT
En compensation de son allégresse, le com.mandant Mangin est possédé par un sujet de tristesse. Depuis quelque temps, il n'était pas de jours où il ne reçût des indigènes qui venaient de l'intérieur pour reprendre la vie citadine. Il les accueillait avec des sourires, et, pour un peu, il leur eût fait fête. IL les employait incontinent à des corvées rémunérées et les conviait à faire revenir aussi leurs camarades, car il a justement hâte que la vie de nouveau circule dans Casablanca. Mais, depuis quelques jours, ces rentrées ont à peu près cessé, et le commandant Mangin s'en inquiète. On en suppute les causes. Ne les cherchons point dans l'abstrait. Echappés à l'affaire du r8, les cavaliers marocains, rentrés dans leur camp, y ont raconté qu'ils avaient taillé en pièces les Français, et ce bruit s'est répandu à travers la Chaouïa. Alors, c'est bien simple, pour repeupler Casablanca, les indig'ènes attendent qu'elle ait été purifiée, et que leur soit épargné le contact des roumis.
Mercredi 21 août.
Il y a aujourd'hui deux semaines que le général a débarqué à Sidi-Bel-Yout, et, pour la première fois, il prend sérieusement l'offen-
sive. Il faut bien qu'il dégage son camp, dominé à quinze cents mètres par une première crête en hémicycle, d*oû les Marocains, la nuit et le jour, viennent tirer sur lui.
A une heure, il fait partir en colonne de reconnaissance trois compagnies de tirailleurs, du canon et des chasseurs. Il paraît qu'il en sera ainsi chaque jour désormais. La cavalerie s'ébranle la première. L'infanterie la suit, disposée sur quatre colonnes prêtes à se former instantanément en carré. L'artillerie mal-che au milieu et se trouvera automatiquement au centre du carré.
Cette forme en carré est la grande invention de Bugeaud. Elle est devenue classique dans toutes les guerres coloniales. Les quatre côtés du carré, pour le moment parallèles, s'avancent lentement vers les crêtes. Le général a déterminé son objectif, qui est à gauche du camp, non loin de la mer. Une fois arrivé là, il fera par file à droite, et, suivant la crête, décrira un vaste arc de cercle qui dégagera ses avant-postes. Mais il marche avec prudence. Non loin de lui, une ferme blanche pourrait abriter des Marocains. Certains champs sont entourés aussi d'épaisses haies de cactus aigus, barrières impénétrables à Tinfanterie autant qu'à la cavalerie.
— Faites halte ! crie le général à Tofficier qui dirige.
Les deux pièces d'artillerie de montagne.