‹ Les journées de CasablancaChapitre 53 sur 139 · AOUT · texte numérisé non relu

AOUT

descendues de leurs mulets, sont montées et mises en batterie, avec une rapidité et une simplicité qui m'émerveillent ; les caissons sont amenés et ouverts, et, en moins de cinq minutes, toutes deux ensemble crachent leur mitraille, Tune sur la ferme, l'autre sur les cactus. Deux, trois, quatre fois, elles recommencent. A Tœil nu, les murs blancs apparaissent maintenant marqués de larges plaques noires qui sont des trous, et les haies de cactus, fauchées, ne montrent plus que des moignons à fleur de terre.. Rien ne bouge.

— En avant, alors ! fait le général.

La troupe repart. Nous arrivons sur la crête, dans la direction de Sidi-Moumen. Toutes les jumelles plongent dans la campagne. Des champs gris, ou blancs, ou rouges, d'une impalpable poussière de brique qui pénètre tous les vêtements ; des jardins d'aloès ; de petites masses blanches, enfouies dans la verdure et isolées, sont des fermes, que des kilomètres séparent ; un terrain vallonné montre, jusqu'à l'horizon bas, une succession de crêtes molles, pareilles à celle où nous nous trouvons. Entre elles, on devine des contre-bas propices à dissimuler des masses de cavalerie. Le général Drude est prudent : provisoirement il n'ira pas plus avant.

Nous filons sur la droite. Dans le lointain, galopent furieusement des cavaliers, dont les vastes burnous, vus à la (lorgnette, flottent au

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vent de la course. Ils sont isolés : poudre per* due que de tirer sur eux.

...Zzzz... zzz... zzz... C'est une balle, deux balles, trois balles. Au premier sifflement, je me suis écrié naïvement :

— Tiens ! qu'est-ce qu'on entend ?

Un officier s'est mis à rire :

— Vous n'avez donc pas vu les têtes qui se baissaient ? C'est le salut à la balle.

Phénomène en effet singulier. Ce qu'on appelle le sifflement de la balle est bien plutôt un ronflement aigu, qui, en une inappréciable fraction de seconde, semble ' surgir de Tair, se gonfler, décroître, puis s'y enfoncer de nouveau, comme fait, dans l'ordre visuel, une étoile filante. On le perçoit au-dessus de soi, ou à droite, ou à gauche, et les hommes les plus braves, officiers ou soldats, de ceux qui ont fait la guerre en dix colonies et en virent bien d'autres, d'instinct courbent la tête ou l'inclinent de côté.

Les hommes n'ont pas bronché. Tirailleurs et légionnaires continuent de marcher, sans qu'une hésitation ait suspendu leur pas. Beaucoup parmi eux entendent cependant pour la première fois cette chanson triste de la mort sournoise. J'ai vu souvent,' le matin, aux alentours du camp, des caporaux de la légion qui instruisaient des escouades : c'étaient des recrues, arrivées récemment au dépôt du régiment et embarquées en hâte pour Casablanca.

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