AOUT
Mais une flamme étrange a brillé dans leurs yeux. Tous, maintenant, au lieu de regarder le sol, deTœil mélancolique des vaincus de la vie, plongent avidement, tout en marchant, leurs regards sur l'horizon. Les tirailleurs aiment la poudre, qui est l'accompagnement de la fantasia et saoule leurs âmes farouches et puériles ; les légionnaires, ferment de tous les résidus sociaux, aiment les aventures et le sang, et il en est ici de grisonnants, hâlés et barbus, qui font la guerre depuis quinze ans. Mais un petit sec, qui a les lèvres minces et l'œil bleu,' vient d'enlever son casque en grande cérémonie, et, à la balle qui, s'enfonçant dans le sol, avait soulevé un peu de poussière à trois pas de lui, il a fait avec politesse :
— Mes respects, mademoiselle !
L'officier l'a entendu, et, s'approchant, lui
donne une tape sur l'épaule :
— Tu es un brave garçon.
Mais lui, orgueilleux et tout de suite dressé :
— Pas besoin de le dire pour qu'on le sache !
— ' Vous voyez comme ils sont commodes ! me dit l'officier, revenu vers moi.
De nouveau, la colonne s'arrête. En un instant, deux des files, s'étant repliées à gauche et à droite, ont formé le carré — qui est cette fois un losange, mais le carré de Bugeajid n'est pas nécessairement rectangulaire, — et les hommes se couchent, fusil en avant. Les
2o8 LES JOURNÉES DE CASABLANCA
tirailleurs portent le turban et la large culotte de zouaves: les légionnaires sont coifiFés du casque ; tous, vêtus de toile blanche, font, du bout de Thorizon, sur les champs rouges, une cible magnifique, et Ton se demande pourquoi nous nous obstinons à habiller nos soldats coloniaux d'un blanc qui ne Test que de loin, et qui, de près, devient, après un jour de manœuvres, quelque chose d'innomable, alors que le kaki, plus propre, les dissimulerait davantage.
Zzzz... zzz... La musique continue. Les officiers ont mis pied à terre. Certains sont debout, certains s'appuient au sol sur un genou. Le général est tout droit, la lorgnette aux yeux, indifférent à tout ce qui Tentoure, tendu vers le point qui le menace. L'ennemi s'est enhardi. Du fond des vallonnements, il a surgi par troupes qui, maintenant, cavalcadent à bonne distance. L'artillerie les balaye. Ils reviennent. L'artillerie, de nouveau, les fauche. Ils sont audacieux, et s'avancent, pareils à des dieux invincibles. Ils tombent pourtant, et Ton voit des chevaux sans maîtres qui galopent éperdûment à travers la campagne. La Gloire s'est mêlée à la fête, et, de la mer, envoie au-dessus de la tête des assaillants de terribles shrapnells.
Notre infanterie donne peu. C'est la méthode dû général Drude, qui canonne l'ennemi à longue distance, afin d'épargner la vie de ses.