AOU
hommes. Elle tire cependant, et le tir de l'adversaire ne rébranle point.
Cela dure toute l'après-midi. On avance, on s'arrête, on tire, on repart, on se remet ply,s loin en position, et, à cet exercice, il a fallu quatre heures pour parcourir huit kilomètres. Enfin Tennemi, incapable de nous entamer, a disparu. Le champ est libre. Nous l'occupons immobiles, les feux arrêtés, afin de bien marquer notre supériorité. Mais il est six heures, il faut rentrer, et Ton se replie.
L'affaire ne nous a coûté que quelques blessés. Tirailleurs et légionnaires, Tarme à la bretelle, regagnent leurs tentes. Ils échangent leurs impressions ; dans les récits des légionnaires, il y a toujours un certain « bicot », — c'est un Marocain — qui a reçu ça dans le ventre, « en plein, mon vieux », et qui a fait, du haut de son cheval, une fameuse culbute.
L'escouade se tord, et il s'en trouve un pour conclure, avec un fort accent allemand :
« C'était rigolo ! » Le tirailleur est plus silencieux ; mais si vous l'interrogez, il montre ses dents et fait de grandes protestations contre le « Marôcco », qui « la bien fouti lé camp, quand li tiraillour il a tiré dessus la balle ».
Les voici dans le camp. Ils posent leurs armes, se débarrassent de leurs cuirs, enlèvent leurs bourgerons, s'étendent sur le dos en aspirant l'air doux. C'est bon de se reposer... Mai^ le sous-officier est sur eux : « Allons f
ouste dans la cagna ! Vos fusils, c'est-y moi qui vas les nettoyer? » Et Ton frotte, polit et fourbit. Puis c'est la soupe. Puis huit heures viennent. On dort. Pendant ce temps, il y a à Tambulance un pauvre bougre à qui le docteur Poulain coupe une jambe...
Jeudi 22 août.
Je viens seulement de comprendre qu'une balle de guerre a une valeur objective, et qui comporte des nuances nombreuses. Il y a de bonnes et de mauvaises balles, les balles de chance et les balles de guigne, et il y a les balles neutres, les ratées. La mauvaise balle est celle qui vous tue. La pire vous fracasse un membre et vous estropie pour la vie, ruinant votre carrière, vos ambitions, vos espoirs, décevant votre courage, aftiigeant vos proches. Là bonne balle vous perce dans le corps un trou bénin, n'atteint aucun organe principal et vous pose, au départ, sur les poignets, un galon supplémentaire. Ce sont les hasards de la guerre. Chacun y court sa chance, et la chance est femme, je veux dire capricieuse, car la mauvaise balle, illogique et injuste comme le destin, s'amuse parfois à aller surprendre un combattant débonnaire, qui pensait avoir des raisons d'aimer la vie, tandis que la bonne balle se manifestera à point nommé