‹ Les journées de CasablancaChapitre 57 sur 139 · AOUT · texte numérisé non relu

AOUT

trer dans celle d'un de ses camarades; mais s'y trouvant bien cette fois, elle y était restée, en faisant au pauvre garçon une grave blessure.

Les nuits de Casablanca sont bien plus vivantes que n'y sont les jours. Le jour, c'est la solitude et le silence. Les seuls êtres humains que l'on y aperçoive, ce sont des juifs faméliques qui rôdent et des soldats qui se hâtent. La nuit, nous avons de passionnés concerts pour la délectation de nos oreilles. Rythmant la fanfare des chiens, des coups de fusil retentissent aux quatre coins de la ville, isolément ou par séries joyeuses, comme des lutins en cavalcade.

Ils viennent des murs, où, chaque nuit, sont surpris des Marocains pillards et des espions, ou bien des rues, où quelque factionnaire espagnol transperce des ombres. Au consulat, où il demeure, le commandant Mangin sursaute dans son lit. Il est ici pour administrer. Il ne peut administrer que dans la paix. A tout prix, il lui faut donc une ville paisible. Une ville n'est pas en paix, quand on y tire des coups de fusil. Ce ne sont pas ces mousqueteries qui redonneront confiance aux indigènes du dehors et les ramèneront ici. Qui blâmera le commandant Mangin? Aussi, pas un coup de feu qui échappe à son ouïe sensible. Le matin venu,

il faut que les chefs de poste s'expliquent. Le commandant a son compte : jusqu'à la dernière balle, il exige que chacune donne ses raisons.

Nous avons aussi les incendies. Ce sont d'infects gourbis, détruits pour l'assainissement général, qui achèvent de brûler. Ou c'est le feu qui soudain enveloppe une maison lointaine.

Qui dira quels hasards ou quelles mains l'ont allumé ? Par les nuits d'étoiles, c'est un beau spectacle, du sommet des terrasses, que ces grands foyers de lumière pourpre qui bat les blanches façades, et, marée des ténèbres, déferle en flots d'or dans les profondeurs du ciel. A l'orient, la Gloire envoie sur les campagnes le jet rigide de son phare, qui frise le mur de Sidi-Bel-Yout et se disperse en éventail au bout de l'horizon, et ces lumières éclatantes qui fendent la nuit, c'est, dans les aboiements et les fusillades, de la vie ardente, tragique et pleine.

Ce soir, la lune étale au-dessus de nos tètes sa majesté douce. La terrasse de l'Hôtel de France, où. je suis venu m'installer dès que l'acariâtre M"*^ Cavaillé a pu le débarbouiller de son sang coagulé et boucher l'éventrement de ses portes, est la plus haute de la ville, et j'y monte souvent. Les bruits qui y accèdent semblent lointains et atténués, et c'est de là, par des nuits pareilles à celle-ci, qu'il faut venir regarder Casablanca.

En vérité, elle est belle, inondée ainsi de

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