‹ Les journées de CasablancaChapitre 58 sur 139 · AOUT · texte numérisé non relu

AOUT

lumière bleue. Mais je ne m'y fie pas, et mon impression, du large subsiste en moi. La lune d'Orient qui coule sur des terrasses blanches, argenté au passage un balustre, s'attarde au front d'une maison, plonge dans une rue solitaire, se glisse par une porte ouverte et caresse le tronc incliné d'un palmier mélancolique, je connais la beauté grave de ces tableaux nocturnes, et, dans la crainte d'être dupe, en l'admirant ce soir, cette Casablanca, je me persuade que sa grâce est empruntée, et que, seul, le voile bleu, pailleté d'or, de Tânit, fait la magie de cette nuit voluptueuse.

Tout à l'heure, cependant, au bord d'une rue, dans Tombre d'un mur, j'ai heurté du pied des corps étendus : c'étaient des soldats espagnols, allongés, tout habillés et les pieds nus, et qui ronflaient pesamment, comme s'ils avaient bien besogné et comme si les durs galets qui pavent la ville ne s'imprimaient pas dans la chair de leur dos.

Sous mes fenêtres, un coude de la rue, où vient mourir une rue perpendiculaire, forme une petite place. C'est là que se dresse la ruine d'une maison dont j'ai vu de près l'incendie, il y a peu de jours, et qui porte encore sur sa façade cette inscription imprévue : « A la Samaritainie. »

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En ce rond-point, qui fut jadis, paraît-il, Tun des centres nerveux de Casablanca, c'est maintenant, comme en toute la ville, le désert et le silence. Pourtant, hier matin, en me levant au petit jour, j'ai aperçu, au pied du magasin brûlé, un Arabe accroupi, qui avait à côté de lui un couffin rempli d'œufs. Ce matin, c'est tout un marché. L'Arabe y manque, soit qu'il n'ait plus d'œufs à vendre, soit qu'il se soit posté ailleurs, soit que les Européens l'aient chassé de la place occupée la veille.

Des Espagnols sont maîtres du lieu. Sur

tout l'espace disponible, ils ont aligné des

paniers et des caisses, où s'étalent des choses

succulentes : pastèques, piments, tomates,

aubergines, raisins, pommes, grenades, poires,

oignons, pommes de terre, etc., etc.. Ils

vendent jusqu'à du tabac et des allumettes.

Des officiers d'ordinaire, des sergents-majors

sondent les paniers. Un maréchal-des-logis de

spahis, qui a une grande barbe brune et porte

la chéchia rouge, soupèse les légumes et les

fruits, marchande et s'en va. Un lieutenant

pressé enfouit pêle-mêle, dans un sac plus

profond que le sac de Scapin, et que tient

ouvert un homme de corvée, les tomates, les

pastèques et les pommes de terre, note des

chiffres sur un calepin, et continue sa tournée

d'un pas rapide. Des Arabes, des juifs, timides

et pauvres, défilent à bonne distance, et con-

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