‹ Les journées de CasablancaChapitre 63 sur 139 · AOUT · texte numérisé non relu

AOUT

Le docteur Merle me conte celle-cî .

Il y a quelques mois, des troubles ayant semblé menacer Casablanca, le Galilée y fut envoyé de Tanger, et sa seule présence suffit à restaurer le calme. Comme il demeura plusieurs jours sur rade, le commandant OUivier laissa visiter le navire, et beaucoup de Marocains profitèrent de cette occasion de voir de près une « frégate ».

La semaine suivante, deux d'entre eux causent devant la boutique du boucher, sans remarquer qu'une oreille européenne les entend :

— Tu es allé voir la frégate ?

— Ah ! oui. Et toi ?

— Moi aussi. Mais jamais de la vie je ne retournerai auprès de ces diables !

— Pourquoi ?

— Tu n'as pas remarqué cette odeur ?

— C'est l'huile qu'ils emploient.

— Non, non, une odeur infernale, qui venait du fond ?

— Je n'ai pas senti.

— Ah! tu as le nez bouché, toi... On ne pouvait plus respirer... C'était comme de la viande pourrie mangée des vers.

— Et d'où ça venait-il ?

— Voilà! Je vais te dire ce qu'on m'a dit...

Eh bien, tout le dessous de* la frégate est plein de cadavres. Ce sont les cadavres des Marocains que les Français ont tués à Oudjda, et ils

les amènent ici pour qu'on ne les voie pas làbas. Voilà!...

Le camarade, ouvrant une grande bouche, remuait la tête erï signe de stupeur.

— Et, tu sais, ajouta l'autre, celui qui m'a dit cela est un homme qui connaît bien les choses... Et puis j'ai senti Todeur!...

Aujourd'hui, à midi, débarquent les cent quatre goumiers arrivés hier d'Or an sur le Vynh'Long. Les goumiers sont des cavaliers indigènes, fournis par les tribus en vue d'une expédition militaire, levés pour un temps indéterminé, selon la durée de la campagne, et licenciés, lorsque l'on n'a plus besoin de leurs services.

Chacun fournit son cheval, mais la valeur de la bête est taxée au départ et lui est remboursée en cas d'accident. Il touche, pour solde unique, deux francs par jour ; il est stipulé, en outre, que toutes les prises du goum appartiendront au goum : c'est quelque chose comme le pillage autorisé, mais réglementé et canalisé par l'énergie des officiers.

Ces goumiers n'ont pas d'uniforme. Chacun s'habille à sa guise. Leur débarquement a éveillé la curiosité de Casablanca, et lorsque, se rendant au camp, ils défilent devant le consulat, ils ont un public pour les regarder. Les

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