‹ Les journées de CasablancaChapitre 66 sur 139 · AOU · texte numérisé non relu

AOU

à nos ouvriers une bonne leçon de conscience laborieuse. Des terrasses, on les a, vus, trois jours durant, sans répit, travailler autour de cette machine. La merveille est qu'il leur ait suffi de trois jours. Une carcasse nue, défoncée, rouillée, voilà ce qu'ils ont laissé de la petite locomotive luisante, pimpante et joyeuse, qui mêlait naguère à la chanson du flot son sifflement étourdi.

Ils n'allaient pas à l'aventure. Il est remarquable que toutes les parties de cuivre, les pièces accessoires, les boulons, tout ce qui avait une valeur marchande, a été systématiquement soustrait. Pourtant le goût du lucre ne fut pas seul à les inspirer. Une ivresse de détruire les anima. Il s'agissait d'atteindre le roumi dans l'une de ses diaboliques inventions, et d'attester devant l'univers que les forces brutales de la nature sont capables de revanches magnifiques. Les gens de la Chaouïa, certes, ne vont pas si loin dans la philosophie, et ils ne pensèrent pas à tant de choses profondes; mais leurs inconscients instincts ont dirigé sans défaillance une œuvre parfaite, et la démonstration est'acquise.

Imaginez une locomotive, usée par un long service, déchirée par des collisions, puis abandonnée au bord d'une grève, battue par la mer et par l'orage, tachée dérouille comme d'une lèpre, et livrée ainsi, durant des années, à la sauvagerie des éléments : voilà ce qu'ils

ont fait, en trois jours, de celle-ci^ dont le piston et la bielle ont été emportés, dont le cylindre est ouvert, dont les tampons sont détruits, dont le cendrier est crevé, dont on a arraché tous les boulons, et v qui n'a plus ni portes, ni sifflet, rien enfin de ce qui pouvait être brisé, démonté ou ravi.

Un peu plus loin, à l'intérieur des chantiers, une autre locomotive est intacte sur ses rails. Quand on vous dit qu'elle était la jumelle de l'autre, on s'oublie à rêver, et l'on se demande avec quels instruments perfectionnés des Marocains qui vivent sous la tente ont pu, de la machine que voici, faire le débris que voilà. La puissance destructive de l'homme est infinie. La moitié des forces qu'il applique, depuis Torigine de sa vie consciente, au service de la mort, s'il les avait employées à créer, quel chef-d'œuvre n'eût-il pas fait de notre basse humanité !

En dépit du dimanche et du silence de la Gloire^ deux compagnies, la sieste achevée, sont parties en reconnaissance, aux alentours du camp, vers deux heures.

Le général les a accompagnées en personne, selon sa coutume. A quatre heures, il rentre au camp. Il fait chaud, et de larges taches de poussière rouge sont plaquées à sa veste blanche.

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