‹ Les journées de CasablancaChapitre 67 sur 139 · AOUT · texte numérisé non relu

AOUT

Son ordonnance s'est précipité à la tête de son cheval, et, devant sa tente, il met pied à terre. En s'étirant les jambes, il fait : « Br. . . ça chauffe ! »

Cette tenté est pareille à Tabri ordinaire des simples officiers : un cône, sous lequel s'allonge un lit de camp, sans couverture, ni draps, ni matelas. A la tête et au pied, deux cantines renferment toute la garde-robe du général.

Une petite table pliante est à droite, un siège rudimentaire à gauche, une natte sous les pieds. Quand le général vous reçoit, il vous offre le siège et s'assied sur son lit de camp; et si un troisième visiteur survient, il faut que le général se pousse et lui fasse une place à côté de lui .

Il n'est pas entré dans sa tente, et il est venu directement s'asseoir sous le gourbi de roseaux qui est à la fois la salle à manger, le salon, la salle de lecture et d'écriture de l'état-major. C'est l'heure du thé, que prépare avec science un cuisinier des tirailleurs, et que l'on déguste dans de vastes gobelets émaillés. On puise le sucre cristallisé dans les profondeurs d'une boîte de fer blanc qui a contenu des biscuits. Tout Tétat-major est présent : son chef, le capitaine Tesson, puis le capitaine Huot, chef du service des renseignements, puis le lieutenant de vaisseau Le Vay, enfin les lieutenants Raymond, Leduc et de Kervanoël. Mais si un invité survient, il n'y a pas assez de petites cuillers pour tout le monde.

Les hommes que voici mènent une vie simple et rude, dépourvue de grâces molles et d'afféterie. Ils la vivent gaiement, et on les sent en confiance mutuelle. Le général Drude est, avec ses officiers, cordial et familier, et ceux-ci lui montrent en retour une déférence affectueuse, débarrassée de contrainte hiérarchique. Il parle devant eux librement et encourage en eux une liberté pareille, mais les entretient peu de ses projets, car, jaloux qu'il

est de son autorité, une des formes de son indépendance consiste à ne confier ses desseins à qui que ce soit et à ne les dévoiler qu a Theure de l'exécution.

Il paraît fatigué. La nuit dernière, il a dormi trois quarts d'heure environ, et ce fut tout. Un des lieutenants qui sont là, se. relevant au milieu de la nuit et passant à côté de sa tente, a entendu, tout à coup, à travers la toile, un puissant : « Qu'est-ce qu'il y a? » qui l'a secoué, et l'on rit gentiment de ces excès de la vigilance du général, qui, lui-même, en souriant, dit : (( Faut bien se rendre compte. »

Il reçoit beaucoup de lettres. De France. surtout, mais de l'étranger aussi. Celui-ci lui suggère une tactique infaillible; celui-là a inventé une machine extraordinaire ; cet autre, plus pratique, ne veut que placer des conserves de sa fabrication. Mais des officiers aussi, amoureux d'aventures et de galons, lui offrent leurs services. Et, lissant d'un revers dé main

Page 1