‹ Les journées de CasablancaChapitre 69 sur 139 · AOUT · texte numérisé non relu

AOUT

repoussés, ils s'obstinent. L'autre nuit, nos tirailleurs leur ont tué on ne sait combien d'hommes à la baïonnette ; d'autres revenaient le lendemain. Il a déjà fallu boucher, à trois reprises, un trou qu'ils avaient fait dans la muraille.

Notre petite troupe s'ébranle. Un habitant de Casablanca s'est muni d'uiie lanterne. C'est l'habitude ici, les soirs sans lune, car la ville n'est pas éclairée. Notre compatriote ajoute que c'est aussi, par le temps qui court, plus prudent. Avec ces tirailleurs et ces Espagnols en sentinelle le long des rues, il faut tout appréhender, et il est préférable de se présenter ouvertement.

Pour gagner le poste de Sough-ed-Djedid, on traverse un vaste désert. C'est là que j'ai vu, l'autre matin, cet affreux charnier empesté où les hommes, les femmes et les bêtes, déchiquetés, gisaient au soleil. Le charnier a disparu, mais, l'odeur persiste, et nous piétinons des cadavres qui se dissolvent à vingt centimètres de profondeur.

Du plus loin, le tirailleur qui est en sentinelle vocifère : « Halte-là ! »

On ne plaisante pas avec un tirailleur : nous nous arrêtons net. Je lui crie que nous voulons parler à l'officier. Un instant se passe. Ces pauses d'immobilité et de silence, dans une nuit d'encre, régularisent les battements du cœur, et mettent dans l'espace de la solennité.

Dans le noir, une forme blanche semble se mouvoir vers nous, et nous entendons une voix qui, sur un ton bas, articule : ce Avance à Tordre! »

Je me présente, et me trouve en face d'un jeune lieutenant. Je distingue son grade aux deux galons d'or en accent circonflexe de son bonnet de police, car, pour le reste, sa tenue de poste a un caractère assez personnel. Une large ceinture de flanelle, probablement rouge, enserre ses reins. Au-dessus, il montre une ctemise blanche, à petites raies, sur laquelle est suspendu le baudrier qui supporte l'étui à revolver; au-dessous, un caleçon blanc. Ses mains sont gantées de peau rouge. Un long voile de soie blanche s'enroule autour de son cou et flotte en arrière. De sa main droite, il tient le canon vertical de son revolver. J'aperçois ces détails à la lueur de notre falot, qui s'est approché. La nuit est chaude, et l'officier est chez lui.

Les présentations faites, avec beaucoup de bonne grâce il s'empresse.

— Vous tombez bien, fait-il. Je suis en train d'essayer quelque chose. J'ai vu deux feux au loin. Si ce sont des signaux et si nos gens se risquent vers nous, nous tâcherons de les recevoir. Suivez-moi, hâtez-vous, éteignez votre lanterne et vos cigares, et faites silence.

Nous franchissons une porte, et nous voici hors des murs, dans la campagne. Derrière des

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