AOUT
pierres, des troncs d'aloès, tout ce qui peut devenir un obstacle ou une cachette, des tirailleurs sont allongés, Tœil au guet, le fusil prêt.
— Asseyez-vous là, fait Tofficier à voix basse.
A notre tour, nous voilà assis ou étendus, bouches closes, au pied de la muraille.
A vingt mètres, une dizaine de tirailleurs sont aplatis dans un champ. L'officier les rejoint, revolver au poing, et nous l'apercevons, dans Tombre, qui, devant eux, rampe silencieusement. Son voile blanc, sa chemise, son caleçon, dans la nuit, aspirent et retiennent toutes les lueurs éparses qui tombent des étoiles, et font une tache assez visible pour que puisse s'y fixer le cran de mire d'un fusil. Oserait-il s'aventurer ainsi, dans une guerre contre des Européens? Ne songe-t-il pas que, par sa témérité, il s'expose sans utilité, et risque en outre de compromettre le succès de sa tentative, sinon la sécurité de son poste? Que n'impose-t-on à nos troupes coloniales le kaki pour la tenue de guerre ?
L'insouciant et courageux officier se perd dans la nuit, et sa petite troupe est bientôt hors de notre vue. Autour de nous, les tirailleurs sondent les ténèbres. Il n'y a pas un souffle dans l'air, pas un murmure sur nos lèvres. Chacun de nous a l'oreille tendue aux bruits, et nos yeux se fixent sur Thorizon
sombre, attentifs à saisir tout de suite la lueur qui annoncera le premier coup de feu. Qui le tirera? N'est-ce pas nous qui recevrons la première décharge? Et chacun, à part «oi, goûte d'avance le petit émoi que lui donnera le bruit que font des balles de plomb en s'aplatissant contre un mur. Mais ce péril qu'il partage lui semble moins redoutable, et son orgueil en est diminué.
Quelque chose a frémi dans l'espace, et le caporal tirailleur a fait un mouvement de la tète. Est-ce une feuille sèche qui renlue à la brise, ou un chien qui passe entre des branches, ou le pas d'un homme qui a glissé sur une pierre?... Le bruit a cessé, et toute vie est suspendue. En bas, à droite, un clapotis, doux comme un murmure, annonce la mer prochaine, qui est paisible ce soir.
Une forme blanche, qui se meut dans le lointain, se rapproche à grands pas, et bientôt est sur nous : c'est l'officier, mais seul.
— C'est raté, fait-il à mi-voix. Rien, je n'ai rien vu. Mais qu'est-ce que c'est que ces feux?
Il est debout parmi nous, et nous explique, d'une voix élégante et ferme, avec des mots choisis et des gestes distingués, ses dispositions, ses ruses, ses tactiques. Il est visible que, de toute sa jeune et fraîche ardeur, il souhaiterait " d'être attaqué , là , devant nous, afin de commander, sous nos yeux.