‹ Les journées de CasablancaChapitre 74 sur 139 · AOUT · texte numérisé non relu

AOUT

en même temps que paternel, rigoureux et inflexible, il obtiendra d'elle tout ce qu'il lui demandera.

» J'ai vu des tirailleurs accomplir d'incroyables raids. Ils marchent, de leur pas égal, comme si le destin les poussait, sans arrêt, sans fatigue, sans plainte. Parfois, au bout d'une longue étape, l'un d'eux se dirige vers l'officier, et ce dialogue s'engage : « Toi, tu l'es pas fatigué? — Non. — Ah!... Mais nous, il.être bien fatigués. — Ce n'est rien, ça. Il faut finir la route, voyons ! — Encore long ? — Oui, assez. — Alors, y en aura un bon quart de café pour li tiraillours? — Oui, c'est promis. — Bien. ))I1 retourne à son rang, et voilà des hommes repartis pour vingt kilomètres.

Trouvez-moi donc en France des troupes aussi endurantes ! ... »

Je me souvins à ce moment d'un mot que j'avais entendu de la bouche du général : « Ils ont tous les vices et toutes les qualités du mercenaire. »

— Avez-vous observé ceci, continuait le lieutenant disert, que nous n'avons pas ici de troupes métropolitaines ? Mettez à part l'escadron de chasseurs, l'artillerie et le génie, le corps de débarquement comprend, quoi ? Des spâliis, des goumiers, de la légion, des tirailleurs, — rien que des mercenaires... Cela ne vous dit rien ?. . . Eh ! bien, c'est « épatant », ça, vous entendez, c'est « épatant » ! Et c'est la pre-

mière fois, sachez-le, dans notre histoire coloniale, qu'on jette ainsi, sur une terre neuve, des légionnaires et des tirailleurs, sans les faire encadrer par des soldats de France. . . Oui, un vieux préjugé. On n'avait pas confiance.

On se disait : S'ils allaient lâcher?... Et il a fallu ce ministre-ci, oui, il a fallu le général Picquart, qui les connaît bien, nos tirailleurs, parce qu'il les a vus de près, pour les réhabiliter. Mais c'était très brave, n'en doutez pas, et il n\ pas manqué de gens pour critiquer.

Maintenant, la preuve est faite, n'est-ce pas ?. . . Vous les avez vus au feu contre leurs frères de race et de religion, et vous savçz s'ils ont « flanché » ! C'est qu'ils sont avant tout des guerriers, et qu'en eux la passion de la guerre brise tous les liens naturels et sociaux. Ajoutez-y que, dressés à obéir, ils ne connaissent rien d'autre que l'ordre donné par le chef.

Tenez, moi que voici, je suis bien sûr que mes hommes tiennent à moi. Mais le capitaine a un galon de plus, et, s'il leur prescrivait de me fusiller, pas une balle de ma* section ne manquerait à la cible...

Comme nous arrivions au fortin où sont encore assemblés les antiques canons de Casablanca, le lieutenant se reprit tout à coup :

— Allons ! je bavarde et vous ennuie. Je retourne à mon poste, et gare aux Marocains !

Il partit en courant, et, bientôt, feu follet

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