LES CONSULS CONTRE LE DEBARQUEMENT
M. Neuville a déclaré en outre que, restant au consulat avec le D'" Merle et quelques Français pour garder le corps des victimes, il se voyait obligé de faire savoir au corps consulaire et au caïd qu'à la moindre alerte mettant en danger réel sa vie et celle de ses concitoyens^ le Galilée^ sur un signal du consulat, prendrait les mesures nécessaires pour isoler, avec les canons du bord, le consulat de France et lui envover du secours.
M. Neuville a déclaré en outre au corps consulaire qu'avant cette action possible, il avertirait les autres consulats sans réunir les consuls à nouveau : c'est pourquoi il se voyait obligé de prier les autres consuls de prendre dès à présent leurs dispositions en vue de cette éventualité.
Tout ce qui précède a été notifié au caïd en présence du corps consulaire. Le caïd a déclaré accepter ces trois conditions. »
[Ont signé tous les représentants des puissances étrangères à Casablanca.)
Ces décisions étaient sages. Elles s'accordaient non seulement à la raison, car ce n'est pas avec soixante hommes que Ton tient en respect une ville, mais aussi aux instructions très nettes remises à Tanger par M. de Saint-Aulaire au Ga//Z^'^. Celles-ci portaient que ce croiseur n'étant pas muni de forces suffisantes pour opérer un débarquement, il devrait se conduire avec la plus grande circonspection, et, dans le cas où serait menacée la vie de nos nationaux, leur fournir les moyens de se réfugier sur les vapeurs de commerce. Là se bornait la lettre de commission du ministre de France. Cependant nous verrons bientôt que, bien loin d'aider à l'embar-
quement des Français, le Galilée s'est prêté à ce que le conseil de regagner la terre fût donné à ceux qu'abritait le Dénictria^ et que, sitôt après, il a jeté sur Casablanca ses matelots d'abord, sa mitraille ensuite.
Ces résolutions pacifiques du corps consulaire n'étaient pas seulement sages; elles étaient unanimes. Le Français, comme l'Anglais, l'Allemand et l'Espagnol, les avaient signées. Tous devaient s'y tenir, car nous verrons que ne se produisit, à aucun moment, entre le i®"" et le 5 août, l'éventualité prévue où une (( alerte mettrait en danger réel » la vie du consul de France ou celle de ses concitoyens, et tous s'y tinrent en effet. Cette unanimité devait aussi exercer une certaine impression sur les autorités marocaines de Casablanca, et nous sommes instruits, par des documents certains, qu'elle fit sur elles un eifet considérable. La démarche que voici le démontre. Le soir même, à neuf heures, M. Neuville recevait une lettre officielle, bientôt suivie de la visite du caïd lui-même, empressé de lui faire connaître que la ville était déjà purgée de la plupart des hommes des tribus, et que l'opération serait définitivement achevée le lendemain.
L'Accalmie (2-4 Août.)
Car là ville fut calme et Tordre y rentra. Il restait sans doute neuf cadavres à venger, et, pour cette tâche, la France et TEspagne conjointes préparaient un corps de débarquement. Mais, pour l'instant, Casablanca ne bougeait plus, et les pillards du dehors, ayant repassé les murs, rôdant aux environs, craignaient de s'y risquer de nouveau.
Observons, en cette heureuse condition, l'effet certain de l'intervention du vieux Mouley, que soutiennent à la fois la présence du Galilée et les énergiques décisions de l'assemblée des consuls. Puis les gens des tribus, qui voient leur coup contrarié et qui ont dû quitter la ville, hésitent, réfléchissent et sont dans cet état où la perte de la confiance enlève aux plus braves leurs moyens.
Mouley persévère dans son dessein de pacification. C'est lui qui, se substituant à Si bou Bekr, a privé les tribus de leur docile instrument; c'est lui qui, à l'arrivée du Galilée^ a exigé qu'il aille au-devant de M. Neuville et du docteur Merle et les accompagne au con-;
sulat ; lui quî a placé dans les rues des postes et emploie ses soldats . au rétablissement de la sécurité. Un témoin écri^, pendant ces jours de détente, que « la ville s'épure de plus en plus », que « les bandits en guenilles se font . de plus en plus rares », que « des gens louches ont été arrêtés toute la journée », et il ajoute : « Ce travail d'épuration se fait depuis trois jours avec une rapidité remarquable; autant les autorités étaient inertes au commencement de l'affaire, autant aujourd'hui elles font du zèle pour assurer l'ordre dans la ville. » Ceci est daté du samedi 3 août, et ce témoin est M. Houel, correspondant de la Dépêche marocaine^ qui s'imprime à Tanger. M. Houel vivait en permanence au consulat, au centre des nouvelles, côte à côte avec ce qu'il restait de la colonie, participant à son agitation, à ses colères, à ses espoirs, dans l'inquiétude et la fièvre, « Ce matin, écrivait-il encore, de la terrasse du consulat, nous avons pu voir dans la plaine se dérouler une petite escarmouche entre les cavaliers du Maghzen et les rebelles. Nous avons vu distinctement deux de ces derniers tomber. »
Sans doute, la vie de Casablanca fut, durant ces jours, une vie d'incertitude et d'émotion. Elle fut surtout pathétique en ceci, que l'on s'y trouvait dans l'ignorance totale de ce qui se préparait. On ne savait pas que le gouvernejnent, avec beaucoup de déci.sion, venait, sur
VACCALMIE (2-4 AOUT) 47
l'énergique initiative de M. Pichon, d'annoncer renvoi immédiat d'une forte colonne, que le général Picquart Tavait organisée en vingtquatre heures, avec une promptitude et une sûreté merveilleuses, que les troupes embarquaient, que bientôt elles se dirigeraient au secours de la ville. On ignorait "^out du monde, et Ton vivait chichement, les yeux fixés sur le Galilée^ seul espoir présent et seul appui dans la tourmente. Tout de même on vivait. La plus gfrande partie de la colonie française s'était réfugiée, je l'ai dit, à bord du Déniétria; mais un certain nombre, demeurés à terre, vaquaient tant bien que mal à leurs occupations, et les chefs des administrations importantes, Banque d'État, Compagnie algérienne. Compagnie marocaine, etc., fidèles à leurs postes, n'avaient pas interrompu leurs opérations.
Les seuls incidents de ces quatre jours furent, le I*' ou le 2. août, ce que Ton appela, dans l'exagération des premiers télégrammes, le saccage du cimetière européen, et qui se borna, je l'ai vérifié, au renversement de deux ou trois croix par quelques fanatiques, puis, le 3, le pillage de la ferme Soudan, à deux kilomètres des murs.
Pour le reste, Mouley-el-Amin faisait évidemment de son mieux. Le commandant Ollivier, du Galilée^ descendu à terre, lui avait signifié qu'il eût à prendre toutes les mesures
propres à rétablir le calme. Au consulat de* France, une réunion avait eu lieu, sous la présidence dé M. Neuville, à laquelle assistaient, outre Tétat-major du Galilée^ certains membres de la colonie française et des notables marocains. Le vice-consul, M. Maigret, rappelé de Gibraltar, et arrivé en hâte le vendredi 2 août, prenant en piains la direction du consulat, avait aussitôt avec le même Mouley une longue conversation de deux heures, et exigeait de lui un engagement formel ; et Mouley, de qui l'attitude était excellente et la bonne foi certaine, promettait d'assurer la sécurité en ville, mais non hors de la ville. « Ici, je puis, ajoutait-il ; là, je ne puis pas : je ne promets que ce que je tiendrai. » De leur côté, des notables se rendaient successivement au consulat pour implorer la clémence des Français : c'étaient, disaient-ils, les pillards du dehors qui avaient fait tout le mal ; eux-mêmes déploraient ces massacres ; que la France soit généreuse ; surtout qu'elle ne bombarde pas la ville ; voulait-elle, en compensation, de l'argent ? Ils étaient prêts à lui remettre la rançon qu'elle exigerait. L'affaire pour eux tournait mal, ils le sentaient, et nous les voyons tremblants devant les coups qui se préparent.
Enfin, durant ces quatre jours, ni un attentat, ni un incident, ni une menace, ni un geste. Ceci est à la lettre et se trouve con-