SEPTEMBRE
de se distinguer, qui sût comprendre ce que l'on attendait de lui et s'y résigner, car il n'était aucunement question ni de dépouiller le commandant Mangin ni même de restreindre ses intelligentes initiatives. Le choix de l'amiral fut parfait : le commandant Lesquivit vint à terre.
Il s'y promène avec lenteur et mélancolie, inclinant vers le sol une petite tète perdue sous un vaste casque blanc, frappant les cailloux du bout ferré de la canne recourbée qui ne le quitte pas, les blanches jambes de son pantalon de toile constamment enfermées dans des guêtres de cuir ou dans des bandes molletières,. bien qu'il ne fasse de courses ni à pied ni à cheval et que le temps soit uniformément beau. De la poche de sa veste, émerge un carnet, qu'il tire parfois pour prendre sans hâte un croquis dans la cour du consulat ou à quelque coin de rue. D'une humeur toujours égale, il se montre avec chacun simple, affable et silencieux. Bien qu'il découvre peu son âme, il est aisé de discerner qu'un rêveur habite en lui, et qu'il porte sous son front quelque chose de l'esprit méditatif de la mystérieuse Armorique, sa patrie. Il est mince et osseux, et, avec son front saillant, ses yeux enfoncés et perçants, son nez aigu et la pointe dardée de son abondante barbiche, il figure assez bien, perché sur ses hautes jambes, quelqu'un de ces oiseaux de la mer qui, ayant
traversé l'espace et porté au-dessus des nuages, en plein firmanient, leur orgueilleuse domination, se reposent , sur le rivage, et, dépaysés, inhabiles à la marche, considèrent avec mélancolie la terre insuffisante à contenir leur rêve.
M. Lesquivit est un officier des plus distingués. Mais tel que je le devine, il n'est pas un fanatique de Tautorité, et le délire du commandement ne le troublera jamais. J'imagine au contraire qu'à ces fragiles illusions de la vanité humaine, il préfère le délice des heures nocturnes où, à son poste sur la passerelle, plongé dans l'impénétrable immensité, il se grise de solitude et de silence, et, face à face avec soi-même, se confie éperdûment des choses que Ton ignorera toujours.
Les accidents de la vie quotidienne sont pour lui des phénomènes sans lustre et sans conséquence. Aussi considère-t-il les hommes et les choses avec une indulgence toute pareille à de l'indifférence, et, l'ayant quelque peu pratiqué, j'en suis encore à entendre de sa bouche, sur qui que ce soit, un jugement qui serait défavorable, ou, pour mieux dire, un jugement tout simplement.
Ses rapports avec ses matelots, qui attestent une âme bienveillante et détachée, ne sont pas l'occasion de moindres surprises. S'il leur fait une observation, c'est sur le ton d'une admonestation paternelle, comme d'un homme qui