Écrit dans la nuit du 9 au 10 janvier
contre la mer furieuse, nos iforts attendent l’assaut de l’invisible ennemi, qui ne révèle sa présence que par l’éclair de ses batteries; mais tout autour de nous les villages et les faubourgs s’abîment sous ce niveau meurtrier ; les églises s’effondrent, les châteaux ne tiennent plus au sol que par quelque pan de muraille; les fermes, broyées par les obus, couvrent de leurs débris ces jardins, ces champs hier si fertiles, aujourd’hui stérilisés sous les décombres et la neige ; les bois fracassés, fouillés en tout sens par la mitraille, portent témoignage contre cette guerre impie qui détruit tout, qui viole la nature comme l’humanité, qui tarit la vie dans les germes, aux entrailles de la terre comme elle la détruit à nos foyers, dans les berceaux. Cette immense désolation des choses, cette stérilité des campagnes , cette dévastation de la terre et cet égorgement des hommes, tout cela, c’est le prix de la couronne du nouvel empereur d’Allemagne. N’arrêtez pascefleuve de sang qui emporte toute une génération. Laissez passer la justice du roi Guillaume, l’élu de Dieu.
Et pendant ce temps la France, envahie sur une grande étendue, pillée, rançonnée, sillonnée dans tous les sens par le rude soc de la conquête, foulée aux pieds de cette race de vainqueurs insolents et rapaces, appelle le vengeur inconnu. Il viendra, dit-on, mais quand viendra-t-il ? Ce faible reste de vie vaut-il la peine d’être disputé aux anxiétés d’aujourd’hui, au désespoir de demain ? üh bien
oui 1 malgré tout ce que l’heure présente a de misères et de larmes, un immense espoir a traversé la France. Dans son apparente agonie, elle a senti palpiter en elle le principe et le germe d’une résurrection. A travers tantde ruines, sous cet amoncellement de cadavres et de débris, piédestal du monstrueux orgueil d’un roi, quelque chose a tressailli : c’est l’âme de la patrie, renaissant avec plus de force que jamais sous le coup qui devait l’anéantir. Il y a là un phénomène moral de l’ordre le plus élevé. Que l’on compare, dans ces premières heures de l’année qui vient de naître, la nation française avec elle-même, avec ce qu’elle était il y a un an, il y a six mois. Toute meurtrie, toute sanglante qu’elle nous apparaisse en ce moment, qui ne .voit qu’elle a gagné quelque chose, le sentiment énergique de son unité, et qu’elle a ressaisi enfin sa conscience nationale, menacée par de fatales défaillances, troublée par de vains rêves, par un esprit de système ennemi de nos vrais instincts et de nos sentiments naturels.? 11 m’a semblé qu’il ne serait pas sans intérêt, à cette heure, de' rechercher sous quelles influences le sentiment de la patrie s’était affaibli dans ces dernières années, et quels signes il nous a donnés, depuis quelques mois, de son éclatant réveil.
Pour qui observe la France et suit les phases diverses de sa vie morale depuis une vingtaine d’années, peut-être davantage, si l’on met à part une du deux courtes périodes de surexcitation où la vie était comme enfiévrée, il n’est pas douteux que la masse de la nation se désintéressait sensiblement de la chose publique, du bien commun à tous, du nom môme de la patrie. Ce n’est pas le moment de rechercher les causes très-diverses d’un état que les esprits superficiels préfèrent, pour en finir plus vite, résumer dans un seul nom et dans une seule malédiction. Il serait pourtant bien facile de démontrer que ce régime politique était lui-môme un effet avant de devenir à son tour une cause et un principe. C’était la résultante des inclinations paresseuses qui se développent dans notre tempérament national après les époques de crise et d’agitation vaine, — l’ennui de l’action collective, une certaine lassitude du changement, la docilité à une forte impulsion reçue, en un mot l’indolence publique, devenue la complice du fait accompli, se traduisant par l’abdication de toute responsabilité, par l’abandon des intérêts généraux entre les mains empressées à les saisir. C’était aussi , il faut bien le dire , l’horreur du
jacobinisme renaissant. Nous ne referons pas ici cette triste histoire dont nous avons été tous à des degrés divers les auteurs, les témoins, les victimes, oui, tous, car ceux-là môme qui prétendaient y faire obstacle, les révoltés contre cet ordre de choses, contribuaient involontairement à le faire durer par l’éclat sombre de leurs anathèmes et les fulgurations de leur haine, qui semblaient être et qui étaient en effet les avant-coureurs des révolutions implacables. La terreur de l’inconnu inspirée par ces revendications menaçantes, l’effroi de voir s’ouvrir une période révolutionnaire dont nul ne pourrait ni mesurer l’effet ni marquer le terme, voilà le mal endémique dont souffrait fa masse de la nation. Du haut des aspirations politiques qui se relevaient de temps en temps, vét que la violence de certaines colères calmait aussitôt jusqu’à l’excès, on se laissait retomber pesamment dans cette inaction d’une tranquillité illusoire sous laquelle se creusaient les abîmes. Je ne parle pas, bien entendu, de cette minorité d’élite vraiment libérale et non révolutionnaire , représentée par un petit nombre d’esprits distingués que leur distinction môme isolait dans cette multitude de tempéraments apathiques ou violents qui forment la grande majorité d’un peuple. Par crainte du désordre, on se résignait à cet ordre apparent qui n’était trop sou^ vent, nous l’avons bien vu, que le désordre organisé. On ajournait au lendemain le réveil et l’ac-
lion, et le lendemain l’eDgourdissement fatal avait gagné plus profondément le cœur de la nation. A certains jours cependant, à l’occasion des élections générales, le peuple semblait appelé à dire son mot; mais qui pourra me contredire, si je me souviens que, même dans ces jours réservés à la discussion de la chose publique, la passion, l’agitation se portaient sur des noms propres plus que sur des intérêts généraux? Le gouvernement avait sa liste officielle, l’opposition avait la sienne. Combien il était rare qu’il y eût place pour ces candidatures spontanées, issues de l’accord instinctif des citoyens entre eux, en dehors des ministères et des coteries, ne représentant que ce client trop oublié dans le tumulte des partis, l’intérêt public! Quand les élections étaient faites, quand la chambre était validée, on se reposait d’un si grand effort pour cinq ou six ans. Le tournoi oratoire commençait. C’était une belle lutte de théâtre, de belles passes d’armes. La récompense des plus brillants athlètes, c’était l’applaudissement des tribunes ou la popularité momentanée des salons : rien de plus; aucune action efficace et réelle sur le pays. Les masses restaient impénétrables soit dans leur indolence, qui trompait sur leurs véritables sympathies la légèreté infatuée des hommes du gouvernement aussi bien que celle. des hommes d’opposition, soit dans leur implacable et farouche défiance, dont s’échappait déjà la menace d’une révolution sociale. Des deux côtés également, ou
Digitizçîd by Guu^Ie
L’IDÉl!: DE L\ PATHIE. . lOl
SC désintéressait de ces luttes de parole et des intrigues de la scène. Une seule fois il parut se faire un grand réveil d’opinion. Le ministère du 2 janvier venait de naître; mais n’insistons pas sur ce lugubre souvenir, aggravé par le contraste de ces espérances et des catastrophes qui en célèbrent aujourd’hui l’anniversaire.
Cet état des esprits avait pour symptôme irrécusable une tendance marquée à se cantonner dans les intérêts particuliers. On ne savait. plus se passionner pour ce qui dépassait la sphère de ses affaires personnelles, de ses plaisirs, de son commerce, de son industrie. Il se créait ainsi une foule de petits mondes à part qui se renfermaient en eux-mêmes. On se croyait en droit de ne pas penser au delà. Pour les uns, la vraie patrie, c’était la Bourse; pour d’autres, le club; pour un grand nombre, l’usine ou la boutique. Cet égoïsme n’était pas le seul. Il y en avait, pour les meilleurs d’entre nous, un d’une nature plus subtile et plus délicate, et qui s’insinuait dans les âmes sous le masque des plus beaux sentiments. Je veux parler de l’égoïsme du foyer, La famille elle-même et les affections qui la composent peuvent avoir ainsi leur corruption secrète; c’est quand le père de famille, uniquement soucieux de garantir le bien-être de son intérieur, l’avenir de ses enfants, le bonheur de tous ceux qui.lui sont chers, arrive à perdre de vue le lien qui rattache ses biens particuliers au bien général, qui
en est la caution la plus sûre, et surtout tes conditions morales qui en relèvent le prix, les vertus üères, le sentiment viril de l’iiulépendance et de la grandeur de son pays, l’obligation d’y travailler sans relâche et de s’y dévouer. Il faut bien dire que ce mot de devoir civique n’avait plus de sens pour la plupart des familles. C’était à qui, parmi les pères, réussirait à soustraire son fils à ce genre de devoir, les uns à prix d’argent par le remplacement militaire, d’autres par des dispenses et des subterfuges d’une moralité plus que douteuse. On estimait que c’était faire preuve de légitime dévouement à sa famille que de s’ingénier à frauder le pays des services qu’il était en droit de réclamer, ou d’en acquitter le prix par des sacrifices d’argent. C’étaient là les leçons de patriotisme que l’on donnait à ses enfants. Qui ne sait quelle formidable opposition souleva parmi nos excellents pères de famille cette institution de la garde mobile qui, sérieusement pratiquée et organisée à temps, aurait épargné à la France tant de sang précieux inutilement versé?
L’exagération des intérêts particuliers, l’abus même des plus légitimes sentiments, cet individualisme de la famille que je viens d’indiquer, avaient leur contre-coup dans l’esprit public. II s’était créé insensiblement une sorte de scepticisme ou tout au moins une certaine indifférence qui menaçait d’atteindre dans ses sources le vieux patriotisme français. Ce nom même, la patrie, ne
L’IDÉt; nii LA PATHIE. lüi
représentait plus guère pour la masse de la nation, absorbée dans ses intérêts privés ou ses affections domestiques, qu’une abstraction vide ou une lé-
gende surannée. Une abstraction ! elle n’est que •
cela en effet dès qu’un peuple cesse d’alimenter cette vivante idée du plus pur de son âme et de son sang. Ce n’est que par les sacrifices que l’on lait à cette idée qu’elle devient une réalité; mais c’est d’abord à la condition d’y croire que l’on peut se sacrifier à elle. Où était-il, il y’a un an seulement, cet -esprit de sacrifice et de foi à la patrie?
L’État n’apparaissait plus que comme un gérant responsable chargé de nous administrer et de nous défendre. On payait pour être dispensé de cette grosse besogne de l’entretien des routes, des écoles et des armées; on nommait des députés pour contrôler les dépenses faites. Tout était dit, et l’on vaquait à ses propres affaires en sûreté de conscience. La chose publique, les intérêts généraux, la police des idées et celle des rues, la politique intérieure et extérieure; tout cela s’administrait ainsi, par délégation. On se faisait représenter par une quittance pour tous les services publics qui demandaient autrefois un effort personnel, une part de dévouement. On se croyait quitte à ce prix à l’égard de la patrie. La société française, cette société formée par de longs siècles d’aspirations communes, de traditions héroïques et de sacrifices, faisait, dans les idées du plus grand nombre, la figure d’une société d’assurance mu-
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tuelle où chacun, en payant sa prime sous forme d’impôt, acquérait le droit d’étre garanti contre tout risque de désordre ou de violence, de pillage ou de guerre, à peu près comme on l’est contre la grêle ou l’incendie. Le patriotisme passait insensiblement à l’état de sentiment vague, sans application, sans emploi, un sentiment plus ou moins^ théorique ou poétique, analogue (on l’a dit avec justesse) au sentiment de la paternité pour qui n’a pas d’enfant. Ceux à qui parfois il arrivait d’exprimer avec quelque vivacité leur orgueil pour le passé de la France ou leurs rêves pour son avenir, provoquaient d’infaillibles sarcasmes. Il y avait même, pour châtier ces naïvetés de tempérament patriotique, une appellation cruelle dans sa vulgarité. Tous ces mépris superbes, ces fines ironies, ces désintéressements d’esprits détachés des vieux fétiches, vont-ils au moins sentir l’irréparable tort qu’ils ont manqué nous faire en risquant de tarir dans l’âme populaire la source des pures et nobles émotions, surtout quand ils voient s’étaler dans sa lourde arrogance le chauvinisme tudesque, au prix duquel le nôtre était chose bien légère et bien inolTensive? Eh ! quel grand peuple n’a pas le sien? Les Anglais ont le leur, qui participe du robuste tempérament de la nation.
Assurément il n’a rien chez eux qui rappelle cette exaltation légère et fanfaronne que l’on nous a souvent reprochée, infatuée de vaine gloire, grisée par la fumée des batailles, courant après la chimère.
11 n’ost pas de race plus froide, plus calculatrice, plus strictement dévouée aux intérêts de son commerce, aux dividendes de ses comptoirs, et pour qui la politique d’aventure ait moins d’attraits; mais il s’est fait de tout temps, dans ce solide bon sens des Anglais, une indissoluble alliance entre le culte des intérêts les plus positifs et la passion la plus obstinée pour la grandeur et la puissance de leur pays. C’est un patriotisme substantiel et concentré qui , pour ne pas s’évaporer en démonstrations, en attitudes, en phrases, n’en est que plus résolu aux derniers sacrifices pour le triomphe de la cause que chaque Anglais considère comme sa chose propre et son bien. L’individualisme se concilie ainsi et tout naturellement avec ce sentiment très-personnel de la patrie, entendu comme l’entendent les Anglais, et qui n’est qu’une sorte d’individualisme supérieur. En faisant respecter l’Angleterre à travers le monde, l’Anglais participe, en imagination et en fait, de cette autorité et de cette puissance. Chaque Anglais puise une force nouvelle dans la contemplation de cette image agrandie de lui-même qui est comme l’idéal de sa personnalité. Voilà par quels liens secrets s’établit une sorte de substance commune entre 'le citoyen anglais et sa patrie. Si jamais il rompait ce lien, l’Anglais sent, d’un sûr instinct, qu’il retomberait aussitôt dans sa personnalité chétive et misérable, un moi sans force et sans grandeur, je dirai presque sans idéal. Il s’en
garde bien. Là est un des traits caractéristique de cette forte race. L’égoïsme vulgaire détruit la patrie. L’individualisme britannique s’y rattache intimement, lui donne une vie et une réalité, s’élève par elle et s’y transfigure. Voilà ce que le dernier Anglais comprend aussi bien que les hommes d’État. C’est le plus puissant ressort de son esprit politique; c’est le secret de sa force.
Chez nous, au contraire, il devenait de mode de railler les formes naïves du sentiment national. Sous l’influence d’un égoïsme léger, qui heureusement n’avait pas pénétré jusqu’au cœur de la nation et n’était qu’une corruption de surface, l’image de la patrie s’elfaçait sensiblement et décroissait dans les esprits. Cette disposition regrettable rencontrait, même dans les sphères supérieures de la pensée, plus d’une complicité apparente ou secrète. Nous connaissons ces théories qui florissaient alors parmi les savants et les penseurs, et qui, interprétées trop littéralement, pouvaient prêter à de singuliei’s malentendus. Il y avait là en effet pour les esprits superficiels sinon une justification en règle, du moins quelque chose comme un système scientifique d’excuses toutes préparées en faveur de ces défaillances du patriotisme. Quelle autre conclusion pratique pouvait-on tirer de ce parti pris de dédain à l’égard du génie de notre race comparé au génie des races étrangères? Dans certains groupes d’élite, il était passé eu règle absolue, on
le sait, d’exaller les aptitudes critiques, scientifiques, esthétiques, des autres peuples, particulièrement du peuple allemand, en sacrifiant les nôtres, qui, tout en étant d’une nature spéciale, ont assurément leur valeur .et sont au moins égales aux autres dans leur diversité. On se gardait avec soin de toute prédilection nationale comme d’un signe d’étroitesse d’esprit.
La haute culture scientifique, c’était le nom de l’idole à laquelle nous étions tenus de sacrifier de gaieté de cœur nos prétentions surannées en laveur de ce vieil esprit français qui, au xvii® et au xvin® siècle, avait fait la conquête du monde par ce mélange exquis de verve et de bon sens, d’enthousiasme et de raison, qui constitue proprement le charme. Il fallait maintenant, sous peine d’être taxé de béotisme, adorer des dieux nouveaux, s’inclinerdevant les oracles obscurs d’une critiquequi devait tout renouveler, la philosophie de la matière et de l’esprit, comme celle des langues et des races. On nous assurait que c’était la loi des choses et celle du temps, qu’on devait reconnaître cette raison supérieure, non se révolter puérilement contre elle. On démontrait par assertions tranchantes que les facultés originales et créatrices de notre pauvre France étaient épuisées, ù supposer qu’elles eussent jamais existé au point où l’imaginait un enthousiasme naïf, fondé sur une doctrine et des traditions de collège. Tenir encore pour celte critique^ française qui posait en principe que ce qui ne .
peut pas être dit simplement ne vaut pas la peine d’être dit, s’obstiner dans l’admiration rétrograde de l’esprit national, qui ne nous paraît clair, nous disait-on, que parce qu’il est superficiel, et de cette philosophie indigène, — que ce soit d’ailleurs celle de Descartes ou de Condillac, — si bien ajustée au niveau de la médiocrité publique, et qui n’est guère que la raison commune délayée en formules vides, c’était faire preuve de patriotisme plus que d’intelligence et de jugement.
On déconsidérait ainsi l’esprit français dans ses plus admirables parties, son naturel exquis, sa finesse, et surtout cette incomparable clarté qui tient à son instinct logique et à son esprit d’analyse ; on nous désapprenait à aimer la France dans ses qualités les plus aimables, dans ses œuvres les plus charmantes et les plus fortes, dans cette variété merveilleuse de productions qui vont de Pascal à Molière et de Bossuet à Voltaire sans rien mêler d’exotique à cette verve généreuse, sans sortir un seul instant de la gamme si riche du génie national. Par une sorte de conjuration secrète entre ces beaux esprits qui à certains égards se traitaient entre eux comme des affidés, il était établi que, pour entrer dans le cénacle, il fallait prendre 1e mot d’ordre transmis par quelque oracle germanique, soit M. Strauss, M. Gervinus ou M. Mommsen. On n’avait le droit d’être écouté qu’à ce prix. Si l’on ne revenait pas d’un pèlerinage à ces sources mystérieuses du savoir et de la
vraie critique, on ne pouvait dépasser les premiers degrés de l’initiation. On restait les déclassés de la fausse science, les parias de la culture inférieure. Et dans ces conclaves d’initiés quel enthousiasme pour les révélations qui traversaient le Rhin , le fleuve sacré ! Quelles exégèses respectueuses et attendries autour de la parole sainte, apportée de Gœttingue ou de Berlin I Comme on s’empressait de croire à tous ces prophètes nébuleux de l’hégémonie germanique! Nous savons maintenant ti quoi nous en tenir sur les prétentions et les procédés de la suprématie allemande ; nous avons pu juger le but et les moyens. Jamais l’art de transformer les choses par les formules n’a été poussé à ce degré d’impudence. Cet idéalisme dont nous avons tous été plus ou moins les dupes, ce n’était pas autre chose au fond que la transformation des forces de la matière par la science, la concentration de ces forces dans la main très-réelle et très-pesante de l’armée allemande, qui représente l’idée pure à peu près comme uq buveur de bière peut représenter les Muses et les Grâces. — Quant à cet empire intellectuel, montré comme la conclusion nécessaire du mouvement de l’bistoire, nous savons son nom maintenant, c’est l’empire des Hohenzollern. Les titres que l’on faisait valoir à cette suprématie n’étaient que des titres apocryphes. Ils se réduisent à une politique sans préjugé et à l’emploi de la force à outrance. Il importe de rétablir la
llü LES JOURS D’ÉPREUVE.
vraie proportion des choses, et de ne pas donner à un fait brutal l’apparence et le nom d’une idée.
Quoi qu’il en soit, l’hégémonie germanique, au moins dans le domaine de la pensée, avait depuis plusieurs années des partisans déclarés ; mais il y avait encore une forme supérieure de ce désintéressement patriotique. Sacrifier les dons de notre race, mépriser le génie français, c’était le commencement de cette sagesse transcendante. La fin, le couronnement, c’était de se déclarer étranger ù toutes ces petites questions de rivalités nationales, à ce patriotisme de clocher. On s’efforcait de nous faire sentir que toutes ces prétentions et ces vanités mesquines du temps et de l’espace n’étaient rien, ne devaient rien être pour qui vivait exclusivement dans les régions sublimes, en commerce familier avec les principes divins du beau et du vrai. Pour les penseurs vraiment affranchis, nous disait-on, non sans quelque affectation d’un privilège supérieur, il ne peut y avoir qu’une sorte de patriotisme, celui de l’idéal. Il s’attache à suivre les formes relatives de l’esprit absolu à travers l’histoire et les races. Il se fait tour à tour le concitoyen , par la sympathie , de tous les peuples où passe la manifestation divine. Aryen quand l’esprit souffle sur les hauts sommets de l’Asie centrale, là où jaillit la source sacrée d’où vont descendre les grandes races, hindou quand cet esprit souffle sur les bords du Gange ou bien aux rivages de Ceylan, sémite quand c’est sur
les rives du Jourdain ou les lacs de Galilée, grec avec Périclès et Platon quand c’est au cap Sunium, plus tard il s’enfermera dans l’ombre des cloîtres, où se réfugie tout ce qui reste de vie spirituelle au moyen âge, allemand aujourd’hui, américain demain, s’il le faut, suivant dans ses évolutions le développement de la pensée, nomade en apparence seulement, au fond Adèle à la civilisation qui se déplace. Les intelligences de cette race déclarent fièrement qu’elles n’ont pas de nationalité au sens étroit du mot. Elles vont où va l’esprit ; elles habitent où il se pose , n’ayant d’autre mission que de l’expliquer et de le révéler .par la critique. Le vrai nom de ce patriotisme, c’est la science.
Je ne m’exagère pas l’influence de pareilles idées. Elles sont le partage du petit nombre. Je ne devais pas cependant négliger de les indiquer parmi les causes morales des défaillances de l’esprit public. Elles avaient pour elles le prestige de beaux talents; elles s’autorisaient de noms célèbres. Des hauteui*s de la science, elles se répandaient par mille canaux dans la presse, dans la conversation. A.^certains jours, il arrivait qu’elles étaient acclimatées'‘parmi nous, et certes, dans les traductions infldèles et grossières qui s’en faisaient ainsi, elles ne pouvaient qu’affaiblir, énerver l’esprit français en le désintéressant à l’excès du patriotisme , des sentiments et des devoirs qu’il impose. J’ajouterai même que de pareilles doctrines, prises dans leur
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vrai sens, me mettent en défiance. Tant de hauteur d’âme, une si sereine impartialité, une curiosité si désintéressée, ressemblent, à s’y méprendre, à une parfaite indifférence. C’est une sorte de quiétisme scientifique , que je tiens pour ma part en médiocre estime. H n’est donné à aucune créature humaine de s’affranchir à ce point des bornes qui lui sont assignées, ni des instincts, étroits peut-être, mais énergiques et profonds, que la nature a mis en elle pour l’attacher aux créatures jetées dans le même coin du temps et de l’espace. Ces instincts correspondent à de nobles idées que représentent ces grands noms , l’honneur, le devoir, la patrie. Qui oserait dire qu’on les doive subordonner â aucun autre intérêt, quel qu’il soit, fût-ce l’intérêt sacré de la vérité spéculative ou du sentiment esthétique, de la science ou de l’art? La passion pour l’indépendance et la grandeur de son pays est une forme du culte de l’idéal, qui n’est inférieure à aucune autre, et dont aucune autre ne dispense.
Ce que nous avons dit de la passion exclusive de la science ou de l’art, on peut le dire de l’amour de l’humanité , qui certes est un grand et légitime amour, principe des plus nobles émotions, à une condition poilrtant, c’est qu’il ne dévie pas de sa destination , et qu’il n’absorbe pas le sentiment de la patrie. Or c’était là que tendaient, à leur insu ou non, plusieui’s des esprits dévoués à la propagande de cette idée. Il s’était
L’IDÉt; DK LA PATRIE.
créé une sorte de sentimentalisme humanitaire qui n’était ni sans exagération ni sans péril. Il s’exprimait, dans les hautes régions de l’esprit, par une philosophie fort élevée assurément, par des raisonnements excellents sur le principe et la fin commune de l’humanité, sur la solidarité sacrée qui relie les hommes dans la même œuvre de civilisation et de progrès, dans les mêmes aspirations vers la justice et la science. — Dans les régions moins élevées, ce sentiment se compliquait de revendications communes aux classes laborieuses, et qui les unissaient, par-dessus les frontières des différents pays, dans le vague espoir et les programmes plus vagues encore d’une liquidation du capital cosmopolite et de l’affranchissement du travail. — Des deux côtés, d’une part avec l’utopie généreuse de la paix et de la concorde, d’autre part avec la chimère plus dangereuse d’une dernière révolution à faire, la révolution sociale, on battait en brèche les remparts de la patrie ^ On chantait dans les livres, dans les conférences et dans les rues la Marseillaise de la paix, on s’enivrait de ce refrain sublime : «Les peuples sont pour nous des frères! » Nous l’avons
' 1. Voici un extrait du Bulletin officiel de l’Internationale qui ne sera pas dé.savoué : « 11 faut arriver à la destruction de l’esprit préjudiciable de nationalité comme étant contraire à l’union et à la solidarité internationale de tous les ouvriers... Kous repoussons toute politique appuyée sur la préoccupation qu’on appelle patriotisme et fondée sur la rivalité des nations. »
vue à l’œuvre, celte fraternité des peuples! Quand elle n’est pas réciproque et garantie, elle n’est rien autre chose qu’une mystification sinistre. Nous l’avons vue, cette fraternité, armée jusqu’aux dents, piller, saccager les pays envahis, renouveler sous nos yeux les violences invraisemblables ' des plus tristes siècles de l’histoire. — Les États-Unis d’Europe !i à merveille, quand il n’y aura plus de souverains pour jeter des millions de vies humaines en proie à leurs rêves ou à leurs ambitions, quand il n’y aura plus des nations de proie qui se disent nées pour la domination universelle, ni des chanceliers pour le leur persuader, ni enfin d’odieuses passions pour diviser les peuples à défaut de ministres et de souverains ! C’était l’utopie favorite de l’op- ■ position dans les dernières chambres. On réclamait théoriquement le désarmement universel, et dans le fait on préparait de toutes ses forces celui de la France. On oubliait, sous l’impulsion des haines de parti, le rôle de notre pays, qui était d’empêcher la force de faire. la loi en Europe, d’imposer la justice envers les faibles, la loyauté des serments, le respect des traités. On a vu par un récent exemple ce qui arrive dès que cette magistrature de la France s’interrompt ou abdique momentanément. C’est à qui mettra le plus vite à profit cette interruption de la justice active. On en prend à l’aise avec les faibles, soit avec la Turquie, soit avec le Danemark. On dénonce les traités qui gênent, on s’alTranchit de la parole donnée
et des- signatures échangées par quelque grossier subterfuge appuyé sur beaucoup de canons. — Avec de pareilles mœurs et de tels instincts dans les nations les plus civilisées du monde, à quel siècle lointain ne faut-il pas ajourner ces nobles rêves de fraternité universelle!
lia philosophie humanitaire condamne le patriotisme en disant que c’est un sentiment étroit, fait de haine plus que d’amour, et que la haine est stérile et va au néant. Il n’est pas juste de dire qu’il entre de la haine dans l’essence du patriotisme. Cet amour implique une préférence passionnée, une subordination de sentiments, non une opposition nécessaire. La haine n’arrive qu’à l’instant où l’amour se révolte contre l’injure et la violence. En ce cas, comme dans tous les autres, elle n’est que je contre-coup de l’amour offensé. — Travaillons de toutes nos forces à préparer l’ère de la fraternité universelle; mais travaillons-y d’abord en faisant régner la justice sur la terre. Pour cela, exterminons la violence et le crime, déshonorons-les devant l’histoire, ne craignons pas de les détester et de les combattre par tous les moyens sous les noms divers des puissances qui les représentent. — Et puis, ne l’oublions pas, l’humanité est si vaste que le sentiment qu’elle nous inspire risque de se perdre dans sa vague ipimensité. Habituons-nous à l’aimer à travers cette humanité particulière dont nous faisons intimement partie, à laquelle nous tenons par les racines de
HG LKS JOLHS D’ÉPllEU VK.
notre passé, par toutes les fibres de notre ,cœiir. Ce sera l’initiation naturelle à un ordre plus large de sentiments et de devoirs, si nous avons d’abord bien connu et pratiqué les sentiments précis que la patrie nous inspire et les devoirs positifs qu’elle nous impose. Quand nous nous serons accoutumés à aimer notre patrie dans la justice et dans la paix, il nous sera plus aisé de passer de cette sphère restreinte à la sphère agrandie de l’humanité. Cette méthode est plus sûre que celle qui procéderait dans l’ordre inveme, et s’irait perdre dans d’inutiles et dangereuses rêveries.
C’étaient d’autres rêveries de ce genre qui nous empêchaient de voir clair dans les intérêts et les droits de la France, au cours des intrigues diplomatiques ou des aventures armées de ces derniers temps. Une des idées fausses qui ont fait le plus tort au sentiment de la patrie, c’est le principe mal compris, indiscrètement appliqué, sur lequel on édifiait la théorie toute nouvelle des nationalités. On n’a pas oublié l’étrange et funeste faveur que cette théorie a rencontrée auprès des esprits les plus divers de tendance et d’origine, assurément au grand détriment de la France. Cette idée, tout abstraite, nous désintéressait insensiblement d’une cause très-évidente et très-claire, celle de la patrie, sacrifiée dans son intérêt immédiat et sa sécurité à des bouleversements politiques d’une utilité’ et d’une moralité douteuses. Sous le prétexte mal à propos invoqué de droits naturels et de justice
imprescriptible, on livrait aux railleries cette vieille politique de l’équilibre européen, la politique de Henri IV et de Richelieu, qui se connaissaient bien pourtant en matière de patriotisme. Des esprits distingués eux-mêmes, séduits par celte chimère, partaient pour la croisade, la plume à la main. Nous devenions les don Quichottes des nationalités souffrantes. Seulement on n’avait jamais pu s’entendre sur le principe ; encore aujourd’hui l’incertitude reste la mêmç. Où commence, où finit la nationalité? A quelles limites doit expirer ce prodigieux principe , susceptible d’une extension menaçante à laquelle il importe de marquer un terme? Quel est l’élément constitutif de la nationalité? Est-ce la race, la langue, la littérature, la religion? Est-ce un seul de ces éléments, ou bien en faut-il plusieurs? faut-il même qu’ils soient tous réunis pour former cette chose rare? Personne encore n’a pu le dire clairement; mais voyez quel abus on a fait de ce principe, quel abus on en a pu faire pour légitimer toutes les usurpations, toutes les violences ! A l’aide de ce principe vous avez, il est vrai, fondé l’unité italienne, et j’y applaudis volontiers, si l’avenir montre que ce n’était pas là une unité factice, obtenue à l’aide de circonstances et de passions momentanées, et que de ces éléments divers, Naples, Rome, Turin, il puisse sortir une nation homogène, un état durable. Si cet espoir se réalise, c’est une preuve que le principe agit au
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hasard, faisant le bien comme le mal, organisant ici des unités naturelles qui se seraient fort bien organisées sans lui, là des unités factices et instables, le tout aveuglément etsans savoir ce qu’il fait. Prenez garde cependant. Si la nationalité constitue le droit à l’unité, à quel titre vous opposerez-vous à l’unité slave ? Voilà du coup une des plus grosses questions soulevées, un des plus formidables périls de l’avenir bien légèrement provoqué par vous. Voulez-vous avoir sur les bras 8à millions de Slaves rassemblés sous la forte discipline et dans la puissante unité de la Russie? Poussez le principe à bout. S’il est juste, comment prétendrez-vous retenir une seule de ses conséquences? L’unité germanique élève aussitôt ses prétentions. On les connaît; mais, si elle a le droit historique pour elle, pourquoi vous opposer à la force dont son droit est armé ? Et voici les provinces baltiques menacées dans l’avenir, l’Alsace et la Lorraine dans le présent, le Lu.vembourg pris en attendant le tour delà Hollande. Qu’avez-vous à dire? Le principe des nationalités a prononcé contre vous.
En face de ces confusions d’idées spécieuses, de faux principes et de droits mensongers, plaçons l’idée de la patrie. Comme cette idée est claire, comme le sentiment qu’elle éveille est précis et profond 1 Et cependant la difficulté est tout autre pour un grand pays moderne de se définir luimême qu’elle n’était pour ces patries antiques qui se confondaient avec la cité, qui avaient un corps
mesurable, des frontières visibles, un horizon limité, embrassé du regard par le citoyen, comme Athènes ou Rome. Malgré cette difficulté, qui’ de nous ne conçoit et ne sent ce que c’est que la patrie? La race est un élément secondaire. Il y a plusieurs races en France, des Gaulois, des Romains, des barbares, des Allemands. La langue n’est pas davantage l’élément essentiel. Le Rreton qui parle comme parlaient ses ancêtres les Celtes, s’estime Français au même titre que l'Alsacien qui parle allemand. La religion n’est pas non plus le trait dominant. A l’heure ou nous sommes, qui pourrait dire chez qui le patriotisme est le plus vif, chez les catholiques ou les protestants? Laquelle des deux religions a le plus souffert des malheurs du pays? Qui pourrait mesurer ces douleurs? — L’unité de l’État, réalisée dans un certain organisme d’institutions, donne bien certainement un corps à l’idée de la patrie. Cela ne suffit pas cependant. Voyez la Pologne réfractaire à toutes les tentatives d’assimilation de la Russie, et après un siècle d’histoire en commun, imposée par la force, refusant encore comme au premier jour d’entrer dans l’organisme, préparé pour la recevoir. C’est qu’à tout cela il manque quelque chose, la flamme qui seule peut fondre tous ces éléments réfractaires dans l’indissoluble unité. L’amour, voilà le vrai principe; l’amour, c’est-à-dire l’unité acceptée, voulue, consacrée par des souffrances communes et des dévouements réciproques, l’unité cimentée
par le sang et les larmes des générations, voilà la patrie. Elle n’est pas ailleurs. Ainsi se fonde l’intime solidarité des familles placées sur le même territoire; ainsi se réalise, par un sentiment d’une énergie que rien ne peut abattre, cette âme collective, formée par toutes les âmes d’un pays, et qui, plus heureuse que le territoire lui-même, échappe aux prises de la force et défie la conquête.
Nous avons montré sous quelles Influences le patriotisme s’était énervé dans ces dernières années. Il n’est pas nécessaire, au moment où la France porte au sein la blessure de l’invasion, à l’heure môme ou des quartiers de Paris s’abîment sous les bombes, de montrer comment a disparu cette mortelle langueur, comment la patrie, qui ne représentait plus pour beaucoup qu’une sorte de raison sociale, pour d’autres qu’ un préj ugé suranné, pour quelques-uns enfin qu’un vague souvenir ou une pâle abstraction, est devenue tout d’un coup une réalité sublime, digne de toute notre piété et de tous nos sacrifices, — pour qui le dévouement absolu de chacun n’est que le simple devoir. C’est le miracle de la force brutale de provoquer l’explosion des 'forces morales qu’elle méprise, et de susciter l’instrument de son châtiment. A coup sùr
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quand il forgeait les foudres de la justice divine dans l’atelier de M. Krüpp, le bon roi Guillaume n’avait pas pensé qu’il allait réveiller l’ànie ù demi éteinte de la France. Si ce réveil avait eu lieu plus tôt, si la France avait pu se mettre d’accord avec l’Angleterre il y a six ans, elle eût empêché l’attentat commis sur le Danemark, — ce crime révélateur par lequel s’essayait la politique de la Prusse. Cette fois au moins la France aurait déclaré, on nous l’accordera, la plus juste des guerres. Elle eût été, aux yeux de l’Europe et de l’histoire, le soldat désintéressé du droit, et aujourd’hui le canon prussien ne déshonorerait pas nos remparts qu’il écrase. Touchante solidarité que crée la justice entre les peuples modernes! le Danemark protégé contre l’injure, c'était la France épargnée, l’Europe garantie pour un demi-siècle contre les attentats, le monde en paix. Et voilà comment s’expie non-seulement le mal que l’on fait, mais celui qu’on n’a pas empêché.
Si tardif (ju’il soit, ce grand phénomène moral s’e.st accompli : là France, sous le coup terrible dont elle a manqué être foudroyée, s’est ressaisie tout entière dans la conscience de sa vivante unité. Elle a senti ce que c’était qu’un compatriote en subissant l’injure de l’étranger. Tous les vains rêves et les systèmes se sont évanouis devant la raison publique, en face de la réalité. Je fais aux penseurs transcendants et à nos grands critiques l’honneur de croire qu’ils ont ressenti je
ne sais quel trouble nouveau dans la paix divine de leurs idées. Quant aux philosophes humanitaires, ils avouent qu’il faut bien ajourner de quelques années l’ouverture des États-Unis d’Europe, de peur qu’il ne prenne fantaisie au terrible chancelier du Nord de présider la séance. Les intérêts eux-mêmes ont compris le tort qu’ils se faisaient en s’isolant dans leur indifférence. D’ailleurs, il faut bien le dire à la gloire de notre race, l’égoïsme n’est chez nous qu’à la surface. Il y avait dans notre fait bien plus de légèreté que de corruption : vienne une circonstance grave, une crise, on est émerveillé de voir comme ces frivolités ou ces scepticismes de parade disparaissent et se fondent sous les souffles meilleurs qui viennent d’en haut pour laisser voir le fond du cœur, qui est bon, et l’instinct, qui est droit. Cet épicurien, ce sceptique que nous avons connu, le voilà prêt au sacrifice, se moquant peut-être de lui-même, parce qu’il faut bien garder quelque chose de son tour d’esprit et de ses habitudes, mais capable de mourir pour une idée qu’il raillait hier, pour le devoir dont il plaisantait à son cercle, pour la patrie dont il applaudissait les parodies sur les scènes infimes. Tel est le Français ; ceux qui l’ont jugé autrement n’ont rien compris à cette bizarre essence. Le mal était dans l’esprit plus que dans le cœur. Voilà ce qu’ignoraient les lourds moralistes de l’Allemagne qui venaient nous juger, étudier nos légèretés sur l’asphalte
des boulevards ou à l’orchestre des petits théâtres, et qui, rapportant à Berlin le témoignage de la pudeur offensée, sollicitaient le plus pieux des rois de venir nous rendre des mœurs à coups de canon.
Les signes du patriotisme réveillé, ils sont partout. Que nous sommes loin déjà, — au moins par le temps moral, celui que mesurent non pas les jours, mais les idées, — que nous sommes loin de ces théories commodes et paresseuses qui remettaient au soin de l’État la sûreté de nos biens, celle de nos existences, la dignité et la défense du pays ! Nous nous étions habitués à croire que le salut privé et public était chose officielle, administrative, qui regardait en premier lieu la gendarmerie, en second lieu l’armée, au sommet de la hiérarchie le souverain. Pour nous, il semblait que ce n’était pas notre affaire. Nous comprenons maintenant quel risque nous a fait courir cette abdication momentanée de nos devoirs les plus sacrés, ceux de qui dépendent à un moment donné la fortune et l’existence d’une nation. Les énergies individuelles se sont ranimées; elles se relèvent d’un élan superbe qui ne demande qu’à être soutenu et à durer pour que la France soit sauvée. Chacun ne compte plus que sur soi-même pour protéger la chose commune, le bien de tous. On n’admet plus de sauveurs par procuration. Nous sentons qu’il ne nous est plus permis de déléguer à personne l’honneur du péril, la responsabilité de
l’effort, que pour tous le danger doit être le même, l’obligation commune, que la dette envers le pays doit être payée au même prix et du même sang, enfin qu’il n’y a ni privilège ni dispense devant la question de vie ou de mort posée à la France. Si cet instinct salutaire devient une conviction raisonnée, s’il s’enracine dans le cœur de la nation, ne désespérons pas d’elle.
Que nous faut-il pour cela? Une seule chose, la persévérance dans l’effort. Ce qui est difficile pour la nation, je le sais, ce n’est point l’élan, même héroïque, c’est la ténacité du vouloir, c’est la durée dans la résolution, c’est la vigueur soutenue. Eh bien ! que chacun de nous s’exerce à cette vertu rare en France, la patience contre l’obstacle et surtout contre l’obstacle intérieur, notre mobilité d’humeur, la promptitude de nos dégoûts, ces énervements et ces lassitudes par lesquels nous avons plus d’une fois failli périr. Ah! si nous savions vouloir comme nos ennemis, ceux qui sont à nos portes, vouloir comme eux, non pas un mois, mais dix ans, non pas dix ans, mais un siècle! Sachons au moins prendre le secret de leur force; sachons' imiter cette énergie tenace d’un peuple qui a fait à nos dépens la preuve de sa supériorité momentanée! Que cette revanche terrible d’Iéna nous offre à nous-mêmes l’occasion et le profit d’un perfectionnement durable ! Pour cela, nous n’avons qu’à nous inspirer de l’exemple que nous a donné la Prusse. Quoi de plus patrio-
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tique que de reconnaître les qualités de ses plus implacables ennemis, à la condition d’en profiter? Par une coïncidence bizarre, en même temps que tonne autour de nous l’artillerie prussienne, on publie (bien tardivement, hélas !) un remarquable rapport adressé en 1868 au ministre de la guerre par notre attaché militaire en Prusse, et qui, expliquant le présent par le passé, retrace en termes expressifs cette grande histoire. L’audace •dans le dessein, la vigueur dans l’exécution, voilà les traits de la nation que nous combattons. Ce que l’on connaissait moins, c’étaient les fortes qualités dont l’emploi remplissait l’intervalle des grands événements, et par lesquelles se préparait, s’assurait cette singulière fortune d’un peuple deux fois abattu en un siècle et se relevant deux fois de l’abîme avec une vigueur plus indomptable. Écoutons l’observateur sagace que nous avions placé à Berlin pour nous envoyer de là des informations excellentes que personne ne consultait à Paris et des conseils qui viennent d’être exhumés un peu tard. « Aucune période de l’histoire de la Prusse n’est plus instructive que celle qui suivit la catastrophe d’Iéna. La Prusse est anéantie; l’empereur la relègue au delà de l’Elbe, lui impose des contributions écrasantes, et malheureusement y ajoute les humiliations en exigeant qu’elle n’entretienne pas plus de quarante mille hommes sous les armes. Alors cette nation virile, tout en se courbant sous'le joug de la nécessité, se replie sur
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elle-même; elle étiulic les causes d’un si profond désastre, bien résolue à s’affranchir et à se venger. Aidé des sentiments qui animent toute la nation et entraîné par des hommes de cœur, le gouvernement se prépare à profiter du moment favorable, élude les conditions humiliantes imposées par l’empereur on instruisant sans relâche de nouvelles troupes de landwehr; puis 1812 venu, la Prusse fournit deux cent mille hommes à la coalition, se distingue par un acharnement sans pareil, et poursuit la France de rancunes qui persistent vivaces aujourd’hui chez les descendants de cette époque. On ne peut qu’admirer cette énergie d’un peuple pour qui un désastre écrasant devient ainsi une cause de régénération. Cette pensée est si vraie qu’on la trouve énoncée dans la plupart des publications prussiennes qui retracent l’histoire du XIX® siècle. Elle m’a aussi été exprimée par des hommes distingués. C’est à la France, disent-ils, que nous devons notre réveil et notre grandeur, léna nous a fait réfléchir, et nous avons profité de la leçon ‘. » Les détails de cette histoire, la régénération d’un peuple, l’élan unanime de la société de Berlin en 1807, la conspiration des efforts de toutes les classes, de tous les talents vers un but commun d’affranchissement, tout cela nous a été raconté dans des publications diverses d’après des correspondances et des mémoires du temps qui ne