‹ Les jours d'epreuve 18701871Chapitre 18 sur 23 · Jules Vallès, les Réfractaires · texte numérisé non relu

Jules Vallès, les Réfractaires

Les voyez-vous forcer sur nous, pâles, muets, amaigris, battant la charge avec les os de leurs martyrs sur le lambourdes révoltés, et agitant comme un étendard au bout d’un glaive la chemise teinte de sang du dernier de leurs suicidés! Dieu sait où les conduirait leur folie. » Toute cette page est écrite dans un accent de prophétique menace. Il est vrai que le dignitaire de la future commune ajoute une restriction à sa lugubre prophétie : « Nous avons vu, dit-il, ce que valaient ces religions de rémeute, ces théories du combat! La liberté n’y gagne rien, la misère y perd, seulement le ruisseau est rouge. » Pourquoi n’a-t-il pas mis à profit cet avertissement qu’il semble se donner à lui-même? Ce n’est, hélas ! qu’une lueur de bon sens qui va se perdre dans l’orgie des insanités intellectuelles et des désirs furieux.

Nous avons marqué les deux premières phases de la bohème, d’abord souflrante, puis militante. La troisième phase, à laquelle nous arrivons, est celle de la bohème triomphante; elle date des élections de 1869. L’entrée de M. Rochefort au corps législatif ne marque-t-elle pas en effet une ère nouvelle dans les destinées de la bohème? C’est à ce moment que se fondent jles, clubs exal-

LA FIN ÜF La bohème.

tés et les journaux agitateurs qui sont sa gloire et son œuvre. Ces clubs ne sont rien autre chose que l’émeute en permanence, ou mieux en représentation tous les soirs, et quant aux journaux, ils battent le rappel dans tous les quartiers de Paris, sous les yeux d’un gouvernement affaibli par ses fautes, presque désarmé par l’opinion, miné par une opposition systématique, et d’une bourgeoisie heureuse de se distraire en donnant des avertissements au pouvoir. Tout cela était-ce, comme le prétendait l’opinion radicale, le signal des revendications légitimes, le réveil du peuple, l’aube de la liberté? Non, une aurore si orageuse n’annonce pas un jour pur et serein. Ces clubs et ces journaux, c’était la grande voix de la bohème politique, et cette voix se faisait entendre bien plus loin, elle remuait bien plus profondément les masses que la rhétorique officielle et les colères mesurées de l’opposition parlementaire. Les agitateurs les plus fameux de la foule sont des bohèmes qui se sont exercés à la vie politique dans ces cafés qu’on appelle littéraires, je ne sais trop pourquoi. Dans l’historique des derniers événements, on n’a pas tenu assez grand compte de cette éducation du bavardage excentrique, de ce noviciat de l’extravagance parlée dans les longues heures du soir, autour des tables où se réunissaient les vanités les plus prétentieuses de la bohème parisienne. 11 paraît cependant que c’est là que se sont préparés depuis deux

ans plusieurs des épisodes de noire triste histoire. Écoutons un de ceux qui ont le mieux connu, pour les avoir pratiquées à fond, ces mœurs étranges, et ne nous rebutons pas trop de ce langage réaliste. Voici les habitués qui arrivent. «Après avoir pataugé toute la journée, dans la boue, ils viennent s’enfoncer dans la discussion jusqu’au cou, faire brûler leur petit verre et flamber leurs paradoxes; montrer qu’eux aussi, les mal chaussés, les mal vêtus, ils en valent bien d’autres, ils ont quelque chose là (ce mot d’André Chénier a fait tourner toutes ces cervelles vides). Les vaincus du matin deviennent les vainqueurs du soir. La vanité y trouve son compte; ils s’accoutument à ces petits triomphes, à ces orgueilleux bavardages, à ces dissertations sans fin, aux témérités héroïques... De cette table d’estaminet, ils font une tribune, ils parlent là, sous le gaz, les livres qu’ils devraient écrire à la chandelle; les soirées s’achèvent, les jours se passent : ils ont causé trente chapitres, et n’ont pas fait quinze pages L » On ne s’est pas assez défié de cette géné- ' lation politique qui a fait son apprentissage dans les cafés du quartier latin ou des boulevards, et qui de là un certain jour s’est répandue sur la France entière avec ses mœurs étranges, ses tropes hardis, son bagage plus que léger d’études, mais en revanche avec l’intarissable faconde et l’en-

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