Les Béfraclaires
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Irain inaladir que l’on puise dans les finis verts de l’absinlhe. Cette perfide et malsaine liqueur aura eu son influence dans la désorganisation cérébrale de Paris. La médecine s’en est déjà inquiétée, la politique de cette dernière année s’en est ressentie. L’hygiène physique et l’hygiène morale d’une nation se touchent de plus près que l’on ne peut le croire : nous indiquons là une des plus dangereuses maladies de notre civilisation. L’absinthe fait des orateurs et des politiques à Paris, comme l’opium fait en Chine des extatiques et des hallucinés. Les uns et les autres se valent à peu de chose près; mais, s’il fallait choisir, mon choix serait pour les silencieux plongés dans une extase muette par le narcotique cher à l’Orient. Ceux-ci du moins ne font de mal qu’à eux-mèmes, c’est un lent suicide qu’ils s’infligent, ils n’imposent pas à leur pays leur dictature bavarde et leur délire impie. Leur rêve est au dedans; ils ne prétendent pas le réaliser au dehors sur les ruines et dans le sang.
C’est dans les cluhs que l’on vit surgir tout d’un coup ces tribuns d’estaminet qui n’avaient encore exercé leurs talents que devant un auditoire spécial, en vue d’une popularité restreinte. Ceux qui ont suivi ces réunions avec quelque attention et une douloureuse sollicitude pour les symptômes du mal dont le pays était attaqué, les observateurs qui allaient là, non comme à un spectacle, mais comme à une clinique, ont pu remarquer
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que les orateurs les plus applaudis étaient de deux espèces: des ouvriers intelligents, mais qui avaient lu au hasard, sans direction, surchargeant leur mémoire de tirades indigestes et de déclamations antisociales, et des étudiants de dixième année, vieux bohèmes qui avaient cessé depuis longtemps d’entretenir tout rapport avec l’École de droit et l’École de médecine pour se vouer à la politique transcendante et à la régénération humanitaire. Ajoutez à ce groupe, déjà fort respectable, quelques médecins sans clientèle, quelques avocats sans cause, quelques acteurs sifflés, des professeurs sans élèves, la rédaction des journaux qui paraissent une fois, tous les déclassés des carrières libérales « qui portent un diplôme de bachelier dans les poches de leur habit troué, » vous avez l’état-major des clubs qui ont diverti pendant deux ans le Paris sceptique et blasé, qui ont épouvanté les gens raisonnables, et, en troublant l’esprit du peuple, préparé le 18 mars. L’élément lettré de ces réunions était en concurrence, pour le radicalisme des idées (si l’on peut donner ce nom à de pareilles choses), avec le contingent oratoire fourni par les classes ouvrières.
Cependant il y avait une différence capitale. Les orateurs ouvriers avaient mal étudié, et traitaient à tort et à travers les questions sociales ; mais ils y apportaient un sentiment sincère, un air de conviction, quelque chose enfin qui ressemblait à de la probité dans la déraison. Les irréguliers de
Paris n’avaient même pas cette excuse. Leur folie était une folie voulue; les propositions les plus insensées n’étaient pour eux qu’un moyen de s’imposer et de réussir. Ils visaient uniquement à cette sordide popularité qui était comme la prime de l’extravagance. Ils se surexcitaient eux-mêmes par l’ivresse de la parole et de l’applaudissement facile. A la fin, ils étaient devenus des énergumènes, mais au commencement de leur triste carrière ils n’avaient été que des artistes en excentricités; cela se sentait encore à je ne sais quelle note forcée dans l’expression et dans la voix. Jacobins, oui, sans doute-, mais avant tout rhéteurs et comédiens.
En même temps florissait la presse de la bohème révolutionnaire. Elle a commencé à la Marseillaise elle a fini avec le Mot d'ordre et le Cri du peuple. On me permettra de négliger les nuances, qui sont innombrables, les variétés, qui se multiplièrent tous les jours, les imitateurs à la suite qui tâchaient à force de violences de faire leur récolte dans le même sillon, car il ne faut jamais oublier dans ces esquisses de mœurs littéraires la question d’argent, qui a bien plus d’importance que la question d’idée. Les chefs eux-mêmes de celte presse, les coryphées, visaient avant toute chose à la popularité monnayée en gros sous. Leurs articles les plus scandaleux n’étaient qu’une réclame ; en surexcitant les ardeurs populaires, ils avaient en vue la vente au numéro. On cite dans
les tristes jours qui ont pr<^cédé le 18 mars telle infamie qui a obtenu un succès de quatre tirages pour la même journée. Le marché des journaux était ouvert à une surenchère perpétuelle de scandale dont le public faisait les frais. Quelle industrie lucrative que celle qui consistait à trafiquer du mensonge et de la calomnie, de la conscience publique et de l’honneur privé ! — On songeait parfois au passé, à ses souffrances, à l’obsession perpétuelle d’une criante misère. Quelques années à peine séparaient ces brillants spéculateurs du temps où ils n’avaient pas encore trouvé le moyen de battre monnaie. « C’est alors qu’ils s’enterraient dans un cabinet de 10 francs, sans air, sans feu, sans tabac, en face d’eux-mémes, pour lutter là seuls avec leur pensée, pour faire jaillir d’un cœur ulcéré des phrases joyeuses ou des pages sereines... Ces articles, cespièces, ce roman, ces vers, quand seront-ils acceptés, imprimés, payés? Quand? Dans six semaines, six mois, un an peut-être. Seront-ils reçus seulement? Pour qu’ils le soient, n’étouffera-t-il pas, cet affamé,' ses cris les plus éloquents? Je le vois d’ici, lâche devant son âme, jetant des cendres sur sa phrase et des fleurs sur ses haines. » Que les temps sont changés I Les haines ne se sont pas éteintes, elles se sont développées; mais on n’a plus à les comprimer, on n’a qu’à les répandre comme une lave ardente sur la première page d’un journal, pour que cette page se couvre d’or ! Le cœur est ulcéré plus que
jamais par l’envie. Eh bien ! que l’écrivain laisse crier ce hideux ulcère , qu’il l’enlretienne même, cela rapporte; qu’il avive la plaie, il y a là un trésor! Des idées, du travail, des études économiques, de la science , pour quoi faire ? L’audace révolutionnaire dispense de tout. Heureuse époque où un chroniqueur, devenu candidat très-sérieux par la grâce du peuple souverain, demandait sur ses affiches cinq minutes pour résoudre la question sociale ! De la probité , à quoi bon ? C’est affaire au petit commerce , non au sacerdoce de l’idée. Les autres formes de l’honnêteté ne sont rien, ne comptent pas sans la vertu révolutionnaire; celle-ci a son privilège. Qu’on laisse donc à la porte du journal tout ce bagage encombrant de préjugés et de scrupules. La Qrande idée suffit à tout; elle confère la science et le mérite, elle purifie ce qu’elle touche, elle ennoblit le mensonge, elle sanctifie l’ infâme.
Où l’on arrive avec de tels principes, nous l’avons vu, et le monde en frémit encore. On pourrait suivre la gradation rapide que parcourut certain journalisme, école de démoralisation populaire avant d’être l’officine secrète et le cabinet consultant du brigandage public. Ce qui marque la première étape dans cette voie funeste, c’est l’absence complète de sérieux, Yirrespect poussé jusqu’à ses dernières limites, la fantaisie dans le cynisme. Ces feuilles étaient plus que légères, les consciences l’étaient aussi, et tout cela roulait pêle-mêle vers
l’abîme; puis vint la période de l’agilation à perpétuité, le commencement ou plutôt l’essai de la terreur par l’injure poussée jusqu’à l’hyperbole, la polémique la plus violente des personnalités sul> stituée à la discussion des idées. Chacun à son tour, parmi les plus honnêtes gens, dut compter avec ces Suétones de la démagogie ; mais voici la troisième période , celle où le journal se fait l’instrument très-actif et très-réel de la terreur qu’il a célébrée, appelée, et qui est enfin venue. Les bureaux de cette presse sont devenus l’antichambre de la Roquette. Chaque jour, ces écrivains font leur besogne, et quelle besogne! Dénonciateurs publics, exécuteurs des hautes et basses œuvres, pourvoyeurs des soupçons populaires, nous les avons vus de près, ces sycophantes de la populace, irritant la misère, versant à flots sur ses plaies leur littérature corrosive, leur vitriol et leurs poisons. A quoi bon d’ailleurs caractériser dans le détail ces hallucinations de la méchanceté humaine? Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que l’explosion de ces passions mauvaises n’a pas été aussi soudaine et aussi imprévue qu’on veut bien le dire. Elle n’a surpris que ceux qui n’observent rien : toutes ces passions haineuses se donnaient libre carrière depuis longtemps dans la presse ; tous les programmes s’y étalaient impudemment. On peut bien dire que depuis deux ans il y avait des feuilles qui suaient le crime. Que voulez-vous? Il fallait vivre et bien vivre. Or c’était, paraît-il, la
méthode la plus expéditive pour lancer un journal. Les bohèmes libérés avaient fait le serment de ne plus retomber dans le bagne de leur misère ; c’était à leur bonne ville de Paris de payer à ces messieurs le luxe de leurs chevaux, de leurs voitures, de leurs maîtresses et de leurs dîners. Puisque ce genre de littérature lui plaisait, il était juste qu’elle en fît les frais. Il est bien avéré maintenant que ces forfaits littéraires et politiques qui ont jeté l’horreur au milieu de notre civilisation n’étaient pour beaucoup de ceux qui les commirent ou les suggérèrent que l’envers de la question d’argent.
Il ne s’agit dans cette étude que des écrivains qui passèrent tout d’un coup de la littérature légère à la révolution radicale; on laisse de côté le journalisme politique, où il serait facile de trouver des fanatiques sincères et un délire de bonne foi. Là au contraire, si le délire arriva plus tard, ce fut par la lutte et le péril croissant; au point de départ, il n’y avait chez la plupart de ces écrivains qu’une idée, celle de s’enrichir aux dépens des haines populaires. Chez quelques-uns se joignit à cette passion celle du pouvoir acquis n’importe à quel prix, partagé n’importe avec qui, et dût-il ne durer qu’un jour. Être à leur tour les maîtres, faire trembler à leurs pieds cette société qui les avait si longtemps relégués dans l’ombre, méprisés comme des envieux et des impuissants, dominer du haut de ces tréteaux, pris comme un
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piédestal, ce Paris superbe dans son luxe et dans son insolence, quelle volupté d’orgueil et quel rêve ! Ce fut un immense accès de fatuité. On se grisa de la toute-puissance qu’une série de fatalités venait de faire tomber aux mains des triomphateurs de la rue, et que ceux-ci laissaient prendre aux plus effrontés. La commune distribua des portefeuilles! On était donc enfin quelqu’un, plus que cela, quelque chose. On était délégué à un ministère, presque ministre, souverain même, puisque chacun dans sa sphère était un despote irresponsable. On était la force du peuple incarnée, sa fantaisie vivante substituée à toutes les lois, l’émanation de sa souveraineté. On avait tous les droits, y compris celui de vie et de mort; on * n’avait aucune charge, pas môme celle de rendre des comptes. Les limites de cette souveraineté n’allaient pas très-loin, elles s’étendaient du Pointdu-Jour au pont de Bercy; mais enfin c’était tout Paris, incliné devant ces pachas, sortis la veille de quelque bouge ou du coin d’un estaminet! Quelle revanche pour les humiliations dévorées eu silence, pour les larmes versées par l’envie ou les cris de l’impuissance étouffés par la rage! Dans ce genre d’infatuation poussée jusqu’à la démence, c’était un type que ce délégué aux relations étrangères qui, pour en faire accroire au monde et oubliant que le monde finissait pour lui à la banlieue, tentait des échanges de protocoles avec le commandant prussien de Saint-Denis, signifiait
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son avènement aux puissances et se faisait féliciter au Journal officiel par des représentants de républiques imaginaires. C’était un type aussi, cet ancien secrétaire d’Eugène Sue , collaborateur obscur des Mystères du peuple, menant à grand train le gouvernement de l’instruction primaire, par laquelle il prétendait moraliser le peuple, et la rédaction d’un journal qu’il remplissait de ses publications restées en portefeuille, et dont la révoltante obscénité complétait l’œuvre de l’administrateur : admirable partage de l’homme d’État entre ses soucis patriotiques et sa sollicitude d’auteur !
L’attrait de ce carnaval et la curée de ce pouvoir n’avaient pas attiré seulement la littérature légère : la science et l’art avaient payé leur contingent au pei;sonnel de la haute administration. Quelques demi-savants, mathématiciens et physiciens de hasard, officiers de santé, vétérinaires, quelques dessinateurs incompris et jaloux, un peintre fou d’orgueil, étaient devenus, selon leur inspiration personnelle ou les vacances du pouvoir, magistrats, chefs de la police, généraux, maires et adjoints, comptables, intendants, administrateurs des beaux-arts. En même temps et de tous les points de l’horizon, au secours de la Commune en danger était accourue en noirs bataillons la bohème féminine, conférencières et journalistes. — Les conférencières! c’était une industrie nouvelle, inaugurée depuis quelque temps à Paris. On avait vu
monter à l’assaut de ces chaires improvisées, dans les salles de spectacles ou de cafés-concerts, en attendant que cela fîU possible dans les églises, d’étranges personnages d’un talent plus que douteux, d’un sexe incertain, accueillis avec plus de curiosité que de sympathie par cette population, bien indulgente pourtant quand on offre un attrait à son ennui blasé. Étaient-ce des femmes, ces orateurs qui venaient nous parler si librement de l’amour libre et réclamer d’une voix si aigre les droits que le despotisme masculin refuse au sexe faible : le droit à la passion, le droit à l’émancipation définitive, le droit à la vie politique? Oui, c’étaient bien des femmes, on nous l’assure, et je consens à le croire; mais on ne peut rendre l’impression maussade que produisaient l’écho de ces lamentations effrontées sur un esclavage dont elles étaient la vivante et désagréable négation, le spectacle de ces attitudes d’improvisation simulée, ces contorsions d’une inspiration sibylline dont on avait étudié les effets dans un miroir, ces gestes aigus, tout cet appareil d’un bavardage prétentieux et superficiel, impertinent et banal, dont justice fut bientôt faite par les sifflets du public. Malheureusement les victimes de ces brutalités des hommes eurent leur revanche, et l’Hôtel de ville devint leur proie. De gré ou de force, il fallut leur céder une partie du pouvoir, et la conférencière put croire un instant qu’elle allait régner. Sa parole et sa plume se mirent bruyamment au ser-
vice de rinsurrcclion, sa parole tous les soirs dans la chaire des églises envahies, sa plume tous les matins dans les gazettes créées pour la circonstance. On connut enfin la joimialiste communeuse, c’était la plus acharnée à la vengeance. Nous ne citerons pas ces appels au crime. Le plus maltraité dans ces feuilles absurdes, c’était M. Thiers. Il y est invariablement représenté comme un buveur du sang et des sueurs du peuple. Ah ! les sueurs du peuple! en a-t-on assez abusé dans ces derniers temps, et comme on les a follement dissipées ! Elles sont saintes et fécondes quand elles arrosent l’outil aux mains de l’ouvrier ou la charrue sur le sillon ; mais comme elles sont stériles, ridicules et impies, quand elles tombent sur le journal incendiaire ou sur la tribune du club !
L’émancipation de la femme, c’était la bonne nouvelle, l’évangile de ces dames, les mères de l’église de la Commune. Cela marchait de pair avec l’émancipation du prolétariat, et ne laissait pas d’étonner les naïfs, qui avaient cru jusque-là que les femmes et les prolétaires s’étaient suffisamment émancipés eux-mêmes. « Il faut pourtant raisonner un peu, écrivait une de ces dames, croit-on pouvoir faire la révolution sans les femmes ? Voilà quatre-vingts ans qu’on essaye, et qu’on n’en vient pas à bout. La première révolution leur décerna bien le titre de citoyennes, mais non pas les droits. Elle les laissa exclues de la liberté, de l’égalité. Repoussées de la révolution , les
femmes retournèrent au catholicisme... Entre leur hostilité et leur dévouement, il faut choisir. Quelques-unes sans doute, méprisant l’obstacle, fortes et convaincues, persistent malgré les dégoûts; mais ces natures-là sont rares! » Je l’egrette que Proudhon ne soit plus parmi nous pourdraiter de la belle façon ces natures-là. Il les avait devinées dans un de ses derniers livres, et flagellées avec une verve d’invectives qui avait fait de celte fustigation une exécution immortelle. Vraiment ces belles natures ne sont pas rancunières. Elles passent par les verges de tous les apôtres du socialisme, et semblent les adorer en proportion des coups qu’elles reçoivent. Toutes, plus ou moins, ressemblent à la Martine de Molière : que voulezvous, si c’est leur plaisir d’être battues? Tout récemment encore n’ont-elles pas subi en silence celte foudroyante apostrophe de M. Bebel, une espèce de grand prêtre du socialisme allemand? « Quant à la femme, à de très-rares exceptions près, elle ne peut servir à la reconstitution de la société. Esclave de tous les préjugés, atteinte de toute sorte de maladies morales et physiques, elle sera la pierre d’achoppement du progrès. Avec elle, il faudra employer au moral certainement, au physique peut-être, la raison péremptoire envers les esclaves de vieille race; le béton! » Assurément tout le monde estimera que M. Bebel manque de mesure autant que de galanterie; mais, quand on voit en quelle estime la femme est tenue par
Proudlion et par M. Bebel, il est beau de sa part, et c’est faire preuve d’une rare générosité, de se vouer au culte de la révolution, dont elle n’obtient que le mépris en attendant le bâton.
Bohème que tout cela! bohème recrutée au hasard dans la littérature et dans la science, dans toutes les conditions, tous les âges et tous les sexes. Nous avons vu paraître ce phénomène qu’il était réservé à notre civilisation de produire : le monstre lettré , homme ou femme , mille fois plus compliqué que Théroigne de Méricourt ou que Marat. Comment des intelligences cultivées, sensibles aux jouissances de l’art, aux raffinements mêmes de l’esprit, ont-elles pu se porter à ces égarements de la raison, à ces férocités? Il y aura là un sujet d’étude pour le physiologiste, l’aliéniste, aussi bien que pour le psychologue futur. On y démêle à la fois un phénomène morbide et un phénomène moral dont l’étude parallèle mérite d’être tentée. Ce sera un trait bien étrange de ce temps que le souvenir de ce voluptueux coquin en qui se mêlaient Fouquier-Tinville et le marquis de Sade, et qui, au moment d’aller exécuter les otages, plaisantait avec tant de présence d’esprit sur les générations spontanées. « Elles rendent la création complètement inutile, disait-il, et Dieu, s’il existait, ne serait bon qu’à fusiller. » Celui-là était un aimable pédant de science. — Ce sera aussi une parole à recueillir, et qui a bien son prix, celle d’un des plus jeunes et des plus élé-
gants despotes de la Commune qui, au moment où il passait avec ses gardiens devant les restes de l’incendie, parmi les cris de fureur des malheureux rassemblés autour de leurs maisons en ruine, s’étonnait d’un pareil accueil et s’en plaignait amèrement. — Eh quoi! le confondre avec les brigands, lui un lettré, lui un artiste ! — Cela ne rappelle-t-il pas le qualis artifex pereo de Néron au moment où il vit briller le glaive de son affranchi?
Sous quelles influences la bohème en est-elle venue à ce degré de perversion intellectuelle et morale? Quelles sont les causes qui ont surexcité jusqu’au délire, jusqu’au crime, ces vanités d’abord inoffensives, puis envieuses, à la tin démoniaques? Il y a eu là des responsabilités d’origine et de nature très-diverses, parmi lesquelles il convient de faire une grande place aux influences littéraires. C’est jusqu’à elles qu’il faut remonter pour expliquer cette transformation d’aventuriers de la littérature en aventuriers de la politique, prêts à tout pour tenter l’assaut de la richesse ou du pouvoir. On trouve dans l’œuvre oubliée de l’un de ces malheureux un chapitre qui porte ce titre : les Victimes du livre. Il com-
mence à peu près ainsi : « Cherchez la femme, (lisait un juge. C’est le volume que je cherche, moi, le chapitre, la page, le mot... Joie, douleurs, amours, vengeances, nos sanglots, nos rires, les passions, les crimes, tout est copié, tout. Pas une de nos émotions n’est franche: le livre est là... Combien j’en sais, de ces jeunes gens, dont tel passage, lu un matin, a dominé, défait ou refait, perdu ou sauvé l’existence! Souvent, presque toujours, la victime a vu de travers, choisi à faux, et le livre la traîne après lui, faisant d’un poltron un crâne, d’un bon jeune homme un mauvais garçon, d’un poitrinaire un coureur d’orgies, un buveur de sang d’un buveur de lait, une tète pâle d’une queue rouge... Balzac par exemple, comme il a fait travailler les juges et pleurer les mères! Sous ses pas, que de consciences écrasées! Combien parmi nous se sont perdus, ont coulé, qui agitaient au-dessus du bourbier où ils allaient mourir une page arrachée à la Comédie humaine! On ne parle que par millions et par ambassades là dedans... La patrie tient entre les mains de quelques farceurs, canailles à faire plaisir, spirituels à faire peur, qui allument des volcans avec le feu de leur cigare, écrasent vertu, justice, honneur, sous la semelle de leurs bottes vernies... Que j’en ai vu de ces grands hommes de province à Paris !.. Combien on en a reconduit de brigade en brigade, de ces illusions perdues! Les plus heureux jouent au La Palférine dans les escaliers de ministères.
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les antichambres de financiers, les cafés de gens de lettres, et font des mots, n’ayant pu faire autre chose! Ils attendent l’heure de l’absinthe après avoir laissé passer celle du succès*. »
C’est l’horrible vérité. Les derniers événements nous ont montré plus d’un La Palférine qui, las d’attendre l’heure du succès, l’a brusqué; on l’a vu traiter la fortune en créancier impatient. Qui pourrait nier que l’auteur de la Comédie humaine ait créé une émulation funeste autour des types tristement fameux qu’il a consacrés ? Les jeunes générations littéraires ont ressenti son influence dans leurs idées et leurs passions les plus secrètes. 11 a été assurément un des agitateurs les plus puissants de l’imagination et des convoitises contemporaines. On a dit avec une parfaite justesse que personne n’a fait faire autant de rêves d’or et de volupté aux jeunes gens et aux femmes. Parcourez tous les cercles de cet enfer social dont Balzac serait le nouveau Dante. Quelle puissance dévore tous ces visages de damnés qui s’agitent, qui hurlent dans ce tourbillon de Paris? La passion, et, selon Balzac, la passion moderne se résout dans ces trois mots : la richesse et le pouvoir, qui sont le moyen, le plaisir, qui est le but. Que de jeunes cervelles il a troublées par ces mirages d’une fortune soudaine ou d’un ministère invraisemblable! Combien ont cru voir se réaliser cette féerie, ce