‹ Les jours d'epreuve 18701871Chapitre 20 sur 23 · Les Réfractaires · texte numérisé non relu

Les Réfractaires

LA FIN DK LA BOHÉMK. ‘241

mirage, le jour où la Commune est née ! Si Lucien de Rubempré avait attendu l’aurore de ce beau jour, et s’il ne se fût pas tué stupidement dans une heure de désespoir, sa fortune était faite. Lui aussi aurait pu être général, délégué aux finances (quel rêve!) ou chargé des affaires étrangères! 11 a été bien maladroit de quitter si vite une si belle terre, un Paris encore si riche , une république de Cocagne !

Le roman moderne a donc sa part et une lourde part dans la responsabilité des derniei’s événements. Les exemples qu’il a donnés d’élégante friponnerie et de dépravation spirituelle ont ébloui et fasciné nombre d’esprits faibles que protégeait mal contre leurs propres penchants l’incertaine moralité de la société et du temps où nous vivons. Beaucoup de ces malheureux qui n’ont fait leur éducation morale que dans ces livres se sont conduits à travers le monde réel comme ils l’eussent fait dans le monde de ces fictions grossières et corruptrices. Ils se sont dit qu’ils feraient leur chemin dans la vie, et qu’ils tourneraient l’obstacle, s’ils ne pouvaient le surmonter en face. « Il faut entrer dans la société comme un boulet de canon, ou s’y glisser. » Ils étaient bien résolus à s’y glisser, s’ils n’étaient pas les plus forts. L’essentiel était de se faire une place à tout prix. Quand on n’est pas le plus fort, il faut être le plus fin. Cela n’empêche pas de profiter de toutes les occasions qui peuvent s’offrir, et, s’il se livre un assaut

contre la société régulière, s’il se tente une escalade du pouvoir, de se mêler au groupe des audacieux aussitôt qu’ils ont réussi, — de crier victoire plus haut qu’eux à la l'enôtre de l’Hôtel de ville, en agitant le drapeau rouge.

Une autre influence avec laquelle il faudra compter dans l’histoire morale de ces derniei’s temps est celle des singulières philosophies qui avaient envahi et dominé la bohème littéraire. Pour les désigner de leur vrai nom et sans politesse inutile, c’était l’athéisme. A Dieu ne plaise que je transporte les questions qui divisent les philosophes sur le terrain de la politique, et que je fasse à une doctrine raisonnée l’injure de croire qu’elle dût être un jour la philosophie officielle de la Commune! On ne peut nier pourtant que les collaborateurs futurs du 18 mars, ses amis de différentes catégories n’eussent adopté depuis plusieurs années certaines théories qui s’annoncaient bruyamment dans leurs feuilles et dans leurs livres. Une nuée de petits journaux prétendus littéraires paraissant et disparaissant à divers intervalles et cachant sous différents noms la même rédaction monotone, la même doctrine mille fois ressassée, avait précédé la grande œuvre qui s’avançait à pas lents et graves, l'Encyclopédie de la nouvelle école. Là, sous les auspices d’un personnage trop fameux, le capitaliste de la secte, à la fois banquier, éditeur et pontife, s’étaient groupés les fortes têtes de l’école, les penseurs, tous ceux

qui avaient poussé assez loin leurs éludes pour manier impunément de dangereuses formules. Réunis aux enfants terribles du positivisme, aux enfants perdus de la science expérimentale, ils formaient un bataillon nombreux, préparé aux luttes intellectuelles en attendant l’heure des luttes politiques. Parmi les écrivains qui jouaient i dans cette nouvelle encyclopédie les grands rôles de l’ancienne, préludant de la même façon à une rénovation sociale par une rénovation des idées, on n’aurait que l’embarras du choix pour retrouver les magistrats, les édiles, les titulaires des grands emplois de la future Commune, et môme ceux de la république socialiste, cantonnée depuis le h septembre dans quelques municipalités de Paris, De cette volière massive, presque monumentale de Y Encyclopédie, l’on vit s’échapper tout d’un coup un essaim de gros oiseaux de proie, d’assez vilains oiseaux de nuit d’allure équivoque et de vol suspect, qui s’abattirent sur nos principaux édifices pour y établir leur nid et y nourrir à nos frais leur maussade famille. J’excepte, bien entendu, de cette triste histoire quelques beaux esprits, dilettantes de l’athéisme fourvoyés par imprudence dans celte désagréable compagnie, et qui s’en retirèrent avec le plus louable empressement dès que se montra la cocarde rouge cachée jusque-là sous l’enseigne de la doctrine. Ils avaient pensé faire de la science pure ; ils désertèrent au plus vite devant une politique qui ne l’était pas.

ni LKS JOURS D’ÉPREUVE.

Pour les autres, ce fut différent. Nos nouveaux Diderot, nos d’Alembert, n’étaient décidément à comparer à leurs devanciers ni pour le talent, qui était médiocre, ni pour la doctrine, qui était détestable, ni pour le désintéressement, qui était nul. Les plus élevés en grade passèrent sans transition des bureaux de l'Encyclopédie à des bureaux plus lucratifs ; on dit qu’il y en eut d’un beau rapport. Ainsi se manifestait, à l’occasion, cette providence spéciale qui favorise les sectateurs de la doctrine en ce monde pour compenser les félicités de l’autre, auxquelles ils ont renoncé en faisant profession entre les mains du grand prêtre de l’athéisme.

L’enseignement de cette école ne resta point à l’état purement théorique, enfermé dans les feuilles spéciales que personne ne lisait ou dans ce monument encyclopédique où peu de clients avaient pénétré. Il descendit avec des allures plus vives, plus dégagées, dans les journaux politiques du parti et jusque dans les clubs populaires-, mais là il ne put paraître avec avantage qu’à la condition de se transformer. Ce n’était plus un physicien prétendu qui venait nous donner le dernier mot de la science expérimentale, comme s’il était en son pouvoir de le faire, — ni un professeur d’athéisme dissertant sur le ridicule des causes premières ou le néant des causes finales, ni un médecin raisonnant sur les conditions physiologiques des phénomènes qu’on appelle l’âme, ni un

chimiste nous faisant toucher au doigt l’éclosion de la vie sans aucun recours à l’hypothèse qu’on appelle Dieu, — ni même uu critique discourant sur la quantité de bile ou de sang qu’il faut pour faire un poème, un drame ou un sermon. Pure pédanterie. Ces lourdes doctrines, passées au ci'euset de l’esprit parisien, s’évaporèrent en je ne sais quelle nuée légère qui fondit sur la presse en un déluge de fines ironies et de traits acérés contre les vieilles croyances, les vieilles superstitions, les Prudhommes de la philosophie et les dieux démodés. Tout cela tombait dru comme grêle et perçant comme l’acier, bouleversant l’ancien monde et faisant place nette au nouveau. Ce fut un grand régal pour les badauds. On n’avait jamais vu traiter de si cavalière façon de si graves sujets et de si vieilles gens. Nous avions eu, dans la génération précédente, les héros du roman de cape et d’épée; nous eûmes dans celle-ci les mousquetaires de l’incrédulité. Du reste ils n’avaient pas dégénéré; ils étaient bien de la même race, fanfarons, gascons, quelque peu charlatans. Il n’y avait pas là encore de grands dangers. Soit -, mais descendez de quelques échelons dans la hiérarchie des journaux et des esprits, vous verrez ce que va devenir cette raillerie, cette jactance d’impiété contre tout ce qu’on était habitué à croire ou du moins à respecter. J’ai suivi avec une curiosité attristée cette dégradation de la même idée depuis la littérature des cercles élégants jusqu’à celle des bouges où

elle vient expirer sous la forme de quelque feuille populacière avant de tomber dans la hotte du chiffonnier ; je l’ai suivie dans sa triste odyssée à travers les journaux les plus variés d’origine, de nuance et de format, jusqu’au Père Duchêne. Du scepticisme raffiné à l’injure grossière, il y a moins loin qu’on ne le croit, et les étapes sont bien vite franchies. Jamais on n’avait si perfidement et sous des formes si diverses travaillé à démoraliser le peuple, à détruire en lui toute foi, tout idéal, à faire le vide dans son ûme inquiète, sans savoir comment la remplir, si ce n’est d’appétits et de jouissances malsaines. Un autre péril a été révélé par les événements, qui ne nous ont épargné aucune leçon. A force de railler les croyances, on finit par en déshonorer les représentants les plus dignes de respect et par les dénoncer au mépris d’abord, puis à la fureur de la foule. Comment serait-il possible qu’il en fût autrement? Les parties vulgaires de l’humanité ne peuvent pas entrer dans ces fines nuances où se complaisent les raffinés; elles ne prennent dans toutes ces polémiques, dont l’écho descend jusqu’à elles, que les dernières conclusions, les plus palpables, les plus matérielles, si je puis dire, celles mêmes que les esprits d’un certain ordre n’osent pas tirer de leurs prémisses. La traduction populaire est immédiate, grossière, irrésistible. Une fine critique tend à discréditer les croyances comme l’œuvre combinée des rois et des prêtres en vue d’asservir les peu-

LA FIN UK LA BOUKME.

pies. Prenez garde, voici que derrière vous s’avancent des écrivains d’un autre tempérament qui, au lieu de procéder par la raillerie, procèdent par l’outrage. La terreur par la parole des journaux ou des clubs annonce et appelle l’autre terreur. De vos ironies, on a fait des insultes; après les insultes, les poignards ou les coups de fusil. Dans l’exécution des otages de la Roquette, qui pourra jamais mesurer la part des responsabilités littéraires ?

C’est parmi les influences de ce genre que l’on doit placer l’éducation révolutionnaire que la bohème avait reçue, et qui faisait tout le fond de sa science politique. A cet égard encore, nous pourrions recueillir de curieux aveux. « Notre, génération, disait l’un de ces tristes héros, n’a pas été avare de son sang ! Sur la route oii nous hésitons a passé un peuple de courageux, et dans les cimetières qui bordent l’arène est couché un bataillon de martyrs... Eh bieni si l’on déterre les morts, combien qui s’étaient jetés dans la mêlée, grisés par l’odeur chaude de certains livres. Histoires de la Montagne, des Girondins ou de Dix ans ! Dès à présent, je l’affirme, tous, presque tous ces chercheurs de dangers, tribuns, soldats, vainqueurs, vaincus, ces martyrs de l’histoire, ces bourreaux de la liberté, c’étaient des victimes du livre ! » On le voit, nous ne donnons rien à l’hypothèse dans la rcclierche des causes qui ont amené de si terribles effets ; nous laissons parler

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les témoins: le cri des victimes a un accent inimitable.

Cette liste tracée à la hâte, d’un crayon fiévreux, est évidemment incomplète; mais l’indication générale subsiste, elle est exacte, nous pouvons la suivre. Il y aurait d’ailleurs à remonter bien haut dans l’histoire de notre éducation nationale pour retrouver les origines des sentiments révolutionnaires confondus dans notre esprit avec les premières impressions intellectuelles que nous avons reçues. Nous ne savons un peu (et encore nous les savons mal) que deux sortes d’histoire : celle de l’antiquité classicpie et celle de la révolution française. Tout le reste s’est graduellement effacé; mais ces deux groupes d’événements et de personnages se meuvent et vivent dans notre imagination; ils se détachent avec un étonnant relief sur un fond vague de notions éteintes et de souvenirs languissants. Les héros des républiques antiques se mêlent à ceux de notre récente histoire ; c’est une sorte de compagnie illustre qui hante nos esprits dans des attitudes choisies, avec des discours sublimes sur les vertus républicaines, sur la liberté, sur la patrie. Tout y est grand, plus grand que nature ; tout y est surhumain par les sentiments exaltés, par la fierté indomptable, par le langage, où l’homme s’efface sous le héros ; tout cela est éclairé d’une lumière trop brillante et placé dans une perspective d’immortalité. C’est un monde légèrement surfait, quelque peu déclama-

toire, qui ne ressemble à rien de ce qui a réellement existé, résultat de notre éducation classique combinée avec les tictionsdont la révolution française a fourni le thème inépuisable. Voilà le fond de renseignement politique, tel que la plupart des bohèmes Favaient apporté du collège et des écoles dans les luttes âpres de la vie, parmi les tentations ardentes de la société moderne, dans le conflit de leur misère avec la richesse étalée de toutes parts, avec le pouvoir dont le prestige brûlait leurs yeux et attirait invinciblement leurs rêves. Toute étude sérieuse des conditions de l’existence sociale, du progrès des peuples et du prix auquel il s’achète, toute méditation approfondie sur les lois véritables de l’histoire, l’inanité de certains grands mots, la vanité de certaines formules, ou sur les crimes trop réels déguisés sous des noms pompeux, tout cela leur était étranger. L’histoire judicieuse, véridique, fortement motivée de la révolution n’était pas faite pour leur plaire; ils se souciaient médiocrement de l’enseignement des maîtres qui l’ont ramenée à la vraie perspective en réduisant les hommes à de justes proportions. Il leur fallait plus de fantaisie, c’est-à-dire plus de mensonge. Ce n’était pas le drame des idées qui attirait leurs esprits vains et faibles; c’était le tumulte des faits, l’agitation des places publiques, les scènes de la Convention , les épouvantes de la Conciergerie ; moins que cela, l’appareil théâtral, la mise en scène, les écharpes, les panaches, la défroque des

acteurs, les harangues et les disputes, l’emphase et les injures ; c’était aussi la partie romanesque, les élévations soudaines et les renversements de fortunes, les splendeurs et les ruines passant comme dans un rêve éblouissant et sinistre, d’où se dégageait à leurs yeux la grande idée illuminée par les feux de Bengale de la poésie et de la rhétorique, aperçue de loin comme dans une'apothéose.

Notre génération a été nourrie de ces spectacles, de cette fantasmagorie, où la révolution française fait la figure d’un drame à décors et à grandes phrases. Qui donc a caressé ces imaginations frivoles en les repaissant d’un faux idéal à propos de ces événements et de ces hommes que le plus simple devoir était de ramener à la mesure de la moralité humaine? Qui donc a exalté cet enthousiasme maladif d’esprits violents et faibles pour une époque où de si grandes, de si nobles aspirations furent si follement compromises, si tristement souillées, pour une époque enfin qu’il faut craindre de flatter de peur de devenir le complice de crimes inexpiables dans le passé ou d’imitations funestes dans l’avenir? La réponse est sur toutes les lèvres. Nous les connaissons ces poètes et ces rhéteurs qui ont transfiguré comme à plaisir cette histoire pour avoir le droit de la glorifier par des dithyrambes sans fin ou par des amnisties sans réserves. Voilà les vrais coupables.

Ainsi s’est créée parmi nous ta religion, c’est

trop peu (lire, l’idolâtrie de la révolution, infaillible, impeccable, immaculée : c’est un culte soutenu par l’imagination plus encore que par la passion. La révolution a ses théologiens, elle a ses mystiques et ses dévots, elle a même ses tartufes, ce qui complète une religion. Tout est saint, tout est sacré en elle; le rite par lequel on l’honore, c’est de l’imiter de point en point. On reproduit avec une laborieuse exactitude sa rhétorique pompeuse et les brusqueries de son langage, ses grandes phrases et ses gros mots, les attitudes et les gestes de ses personnages. Trop heureux ceux qui, à force de soins et d’études, sont parvenus à ressaisir quelques traits de ces types consacrés! Chacun veut se tailler un rôle dans cette histoire, et détacher de la grande toile quelque figure dans laquelle il essayera de s’introduire. Vous avez naguère entendu Camille Desmoulins : c’était presque sa désinvolture et sa cruelle impertinence, — c’était tout lui, moins la meilleure part, ses accès de sensibilité vraie et ses beaux mouvements d’àme. Vous avez frémi en reconnaissant la grande voix de Danton : oui, vraiment, c’était sa voix, c’en était la sonorité et l’éclat; il y manquait la foudre, l’avocat perçait sous le tribun. Marat, nous l’avons vu passer, il y a quelques jours, sur la scène que le sinistre acteur a de nouveau inondée de sang; mais le vrai Marat aurait horreur de celui qui faisait son personnage, et qui a réussi, grand Dieu ! à diffamer Marat. Celui-ci dénonçait et pour-

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suivait ses victimes, il ne les exiiciitait pas. Barrère, je l’ai rencontré hier; c’est toujours le révolutionnaire à la langue mielieuse, artiste en palinodies, prêt à monter son âme mobile à la note de tous les événements. Tout cela ressemble à une mascarade sanglante, à quelque lugubre et atroce plaisanterie. Parodie misérable! c’est 93 moins la conviction ardente, un 93 tout artificiel, et, puisqu’il est convenu que la terreur a été une religion, disons que la terreur qu’on a voulu rééditer devant nous était plus monstrueuse et plus criminelle que l’autre, car c’était une religion sans la foi.

On a joué avec ces terribles souvenirs, on a essayé de les transporter dans notre histoire. Ce que cet essai nous a coûté, nous le savons maintenant, et ce qui fait horreur dans ce jeu sinistre, c’est de penser que ce n’était qu’un jeu. En avonsnous fini au moins avec ces parodies? Il faudrait en finir d’abord avec cette littérature théâtrale qui a enflammé tant de jeunes cervelles, et leur a imprimé l’idée fixe de recommencer ce temps, ces événements, ces hommes. Proscrivons à tout prix par la discussion, par la critique, par le mépris, cette école insensée qui fait de la révolution non plus un moyen, mais un but, son propre buta elle-même, comme une autre école, qui s’est ralliée à celle-ci dans ces derniers temps, faisait autrefois de l’art pour l’art. Deux niaiseries qu’on nous donne pour également sublimes, mais qui

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sont inégalement graves par leiim conséquences ; l’une n’exposant que ses adeptes et ne les exposant qu’aux sifflets du public, l’autre compromettant le public lui-méme et ensanglantant les rues. 11 faudrait aussi atteindre une autre forme du même mal, démasquer sans pitié tous ces courtisans et ces flatteurs de la puissance populaire, non moins funestes que ceux des cours, qui ne cessaient dans leurs journaux, dans leurs livres, dans les conférences, dans les clubs, d’exalter le peuple, le noble peuple, le généreux peuple, et de le griser de leurs vaines louanges partout où ils peuvent entrer en communication avec son cœur héroïque, avec sa grande âme : adulation fatale qui n’a pas contribué médiocrement à démoraliser la foule en la persuadant de l’infaillibilité de ses passions. On accuse l’empire d’avoir fait de la mauvaise démocratie, du socialisme honteux. Des lois comme celles sur les coalitions et sur les livrets, plusieurs autres encore, purent compromettre gravement l’ordre moral dont l’ordre matériel dépend. Tout cela est possible; mais ce qui est certain, c’est que, si l’empire a trop donné à la mauvaise démocratie, il n’en profita guère. Ceux qui en profitèrent, ce furent ceux-lù mêmes qui avaient fait concurrence à ce jeu dangereux du pouvoir en allant plus loin que lui dans cette voie fatale, les révolutionnaires de profession, les chefs des irréconciliables qui triomphèrent par ces fautes après les avoir partagées. Il est vrai que la

logique des événements en a cruellement châtié quelques-uns en les amenant de faute en faute à cette dure nécessité de fusiller leurs électeurs : triste lendemain de tant d’ovations populaires!

Des idées et des exemples tombés de si haut, une éloquence théâtrale tant applaudie, les spectacles changeants de la politique, voilà ce qui aurait perdu la bohème, si déjà elle n’avait incliné par ses propres vices vers la pente qui conduit aux abîmes. Soyons sévères pour elle, il le faut; mais la justice veut que la responsabilité soit partagée avec de plus illustres personnages qui avaient fait alliance avec elle et ses journaux, lui prodiguant les plus fins sourires, les plus délicates flatteries, engagés dans un commerce de louanges et de coquetteries avec ces fous, qui, tout fiers d’être pris au sérieux, célébraient ces grands citoyens et leur ouvraient la voie triomphale.

Quelle part aussi, pour être juste, faudrait-il faire à ces influences dans ce funeste esprit d’indiscipline que les journaux de la bohème semaient dans les rangs de l’armée, préparant ainsi nos défaites devant l’étranger et la défaillance de quelques bataillons au jour de la guerre civile? Ce fut une active propagande et une contagion fatale. On s’en repent maintenant; il est bien tard. Recueillons pourtant ce précieux témoignage ; il vient d’une bouche qui ne sera pas suspecte : « Dans ce désastre de la société qui s’écroule, vous êtes, vous, l’armée, les représentants de la seule force.

la force morale dont nous avons tant besoin pour nous refaire. La France se meurt d’indiscipline après que pendant longtemps nous l’avons vue mourir de servitude. Eli bien ! vous êtes la discipline vivante... Et j’entends ce mot dans son sens le plus régénérateur, le plus humain, le plus efficace... Nous avons pendant quinze ans attaqué l’armée, nous nous sommes moqués d’elle sur tous les rhj tbmes et sur tous les tons. Je vous en demande pardon. Nous sommes des railleurs; nous avons voulu distribuer le ridicule, et c’est à nous qu’il a été infligé. Nous avons raillé la patrie, raillé l’armée; encore une fois je vous en demande pardon en mon nom et au nom du parti. » Tenons compte et prenons acte de ces repentirs oratoires qui abondent aujourd’hui à la tribune ou au barreau. Ils prouvent au moins que la popularité s’est retournée dans un autre sens, dans le sens de la raison et du bon sens, et que nos illustres pénitents commencent à s’en apercevoir; mais il y a deux ans à peine quelle verve d’épigrammes, quelles railleries contre ces vieilles idoles du cœur français, la gloire, l’honneur militaire, le drapeau, la patrie ! Les hommes de 93 avaient ce grand avantage sur les pèles comédiens qui ont prétendu les recommencer : leur âme brûlait de patriotisme. Où pouvait-on retrouver trace de cette flamme sacrée dans l’ànie froide et légère des jacobins modernes? La patrie, eux-mêmes le disaient aux applaudissements des cafés ou des clubs, la

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patrie, c’était un poteau gardé par un douanier! Il ne faut pas s’étonner si quelques-uns des soldats qui avaient recueilli les échos de ces discours s’en souvinrent plus tard.

Tout cela, c’est notre histoire d’hier. Ajoutez à ces influences diverses la complicité d’une bourgeoisie frondeuse qui applaudissait, sans prévoir la fin, à cette œuvre de démolition sociale; joignez-y l’indifférence profonde d’une société tout absorbée dans les affaires, l’argent et les plaisirs, sans souci du reste, et au-dessous de cette surface déjà minée les passions ardentes de quelques fanatiques qui creusaient l’abîme où nous avons manqué périr, d’accord avec les appétits surexcités des multitudes et la conspiration de V Internationale : vous ne vous étonnerez plus de la profondeur de notre chute, ni de l’étendue des ruines qui couvrent le sol de la France.

Les ruines matérielles se relèvent vite; mais pour les ruines morales il faut un plus grand et plus difficile effort. Sachons au moins mettre à profit cette terrible leçon. Nous avons appris qu’on ne joue pas impunément dans ce pays avec les phrases révolutionnaires. Ce jeu peut se prolonger sans grand péril chez d’autres nations, pas en France. Nous avons vu quel mal nous ont fait ces écrivains voués à une détestable propagande par légèreté d’abord, puis par envie et par haine; nous avons pu mesurer les effets de cette littérature satanique tombant sur des populations igno-

rantes et nerveuses comme la nôtre. Il y a dans cette race une incroyable faculté d’application du mal ; à peine a-t-il germé dans quelques cerveaux malsains, déjà il fait effort pour se réaliser au dehors. Chez les autres peuples, jusqu’à présent du moins, il peut rester indéfiniment à l’état de théorie, dans une sphère d’idéalité perverse; chez nous, dès que la contagion nous a gagnés, il cherche une issue, une application immédiate, et la trouve presque toujours. Ces paradoxes venimeux et cruels, ces insultes odieuses, cette diffamation enragée, c’étaient pour les chercheurs de succès quelques louis dans leur hourse, un peu d’encre sur du papier blanc; mais celte encre devenait le lendemain du sang sur le pavé des rues; après-demain, c’était un flot de pétrole dans nos maisons. L’idée mauvaise, le blasphème social se change aussitôt en poignard, en torche incendiaire aux mains de la foule. On dirait que dans le tempérament français la vibration nerveuse produite par une image d’orgie ou de sang qui passe dans le cerveau a son contre-coup immédiat dans une contraction musculaire qui lance le crime. Dans les temps profondément troublés, il n’y a pas d’intervalle sensible entre ces deux phénomènes.

La moralité de cette étude, ce sont les événements eux-mêmes qui se sont chargés de la dégager. Une des conditions les plus essentielles de cette régénération de la France à laquelle tout le monde aspire, plus essentielle même que la forme

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des institutions qui doivent nous régir, c’est que la littérature et la presse se reconstituent par le sérieux de la pensée, par le travail, par la dignité de la vie, par le respect réciproque des écrivains entre eux et surtout par le respect absolu des idées; mais pour cela il faut évidemment qu’il n’y ait plus de confusion possible entre les idées saines, libérales, qui représentent la civilisation paf la liberté et la justice, et les idées fausses, antisociales, qui représentent le retour à la barbarie par l’arbitraire, la violence et le crime. Pour cela enfin, il faut bien se garder à l’avenir d’idéaliser sous les mots charmants de fantaisie, de vie indépendante et d’art libre , ces désordres de mœurs et de cerveau, ces passions malsaines qui ont jeté hors de leurs voies et perdu sans retour plus d’un talent que la nature avait créé pour faire des vaudevilles ou des paysages et non des révolutions.

l’kcole libérale

ET l’École radicale. — conclusion

Je voudrais ramener à la hauteur d’une question philosophique nos dissensions intestines et marquer d’un trait décisif les divisions d’opinion et de parti entre lesquelles s’agitent la France et notre avenir. Il me paraît avéré aujourd’hui que la question qui est posée devant nous est bien moins celle de la forme du gouvernement qui doit triompher que celle des deux écoles ou plutôt des deux races d’esprits opposés qui se partagent la politique contemporaine. Qu’il s’agisse de république ou de monarchie, c’est le point secondaire. L’essentiel est de savoir qui triomphera dans cette grande lutte engagée, des principes et des instincts de l’école libérale, ou de la forme impé-

rieuse d’idée et de caractère que porte dans la discussion ou la vie publique la race funeste des radicaux et des sectaires.

Que ce soit un bien ou un mal, un simple fait accompli ou un droit réalisé, aujourd’hui la France est une démocratie. Sans doute il subsiste encore chez nous bien des vestiges et des débris des régimes anciens. Que la forme du gouvernement actuel ou des gouvernements futurs ne soit pas celle qui réalise dans toute sa rigueur l’idéal démocratique, que l’élection populaire ne dispose chez nous ni des pouvoirs administratifs, ni des pouvoirs judiciaires; qu’une armée permanente et un état-major considérable perpétuent dans notre pays l’esprit militaire parallèlement avec l’esprit civil, on ne peut le nier davantage ; enfin que l’opinion et les mœurs impliquent une foule de contradictions manifestes avec les instincts ou les vertus des sociétés démocratiques, nous le reconnaissons sans peine. Tout cela est la part plus ou moins grande à faire en toute chose à l’élément humain, variable et complexe, et à l’élément historique, à la tradition, à la force des influences accumulées de la race et du temps. Il n’en est pas

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LA VRAIL LT LA FAUSSE DÉMOGUATIE. 2ül

moins vrai que la démocratie existe partout où la souveraineté du peuple est reconnue en droit comme eu fait, partout où l’intérêt du plus grand nombre est placé sous la garantie de la volonté du plus grand nombre, partout enfin où le gouvernement du pays est aux mains des gouvernés. Ce sont les marques infaillibles auxquelles on reconnaîtra que la démocratie est fondée, je ne dis pas organisée. L’organisation peut en être plus ou moins difficile, elle peut avoir besoin d’un temps plus ou moins long pour se mettre en harmonie avec le principe ; mais le principe règne dès que la nation est reconnue comme ta source exclusive du pouvoir, et que la participation de tous au gouvernement du pays est assurée. Or c’est ce qui existe en France par le seul fait du suffrage universel. Quel que soit sur certains points le désaccord de nos institutions et de nos mœurs avec le principe, quelques regrets que le passé inspire, quelques défiances que l’avenir excite dans certains groupes fort importants de la société française, il n’y a plus, à cette heure, d’autre maxime de notre droit public ni d’autre origine des pouvoirs politiques que la volonté nationale.

11 ne s’agit point de se demander, avec les scrupules d’une conscience byzantine, si la démocratie est chez nous un fait accompli, ou en train de s’accomplir, mais de se rendre compte, avec une intelligence virile, des conditions nouvelles qui nous sont faites et du meilleur parti que nous

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devons en tirer pour le profit de tous et le progrès de chacun.

N’y a-t-il qu’une seule espèce de démocratie, et, s’il y en a plusieurs, à laquelle la France doitelle attacher ses préférences? De quel côté doitelle tourner ses efforts et ses vœux? Que doit-elle faire pour se prémunir contre certaines tendances inhérentes à l’esprit démocratique, qui sont comme les fatalités du système, et qu’un écrivain politique considérable de l’Angleterre, M. Stuart Mill, fort préoccupé de celte question, n’a pas «’aint d’appeler les influences dégradantes de la démocratie?

Ce qui importe avant tout, c’est de bien s’assurer que l’on a devant soi la véritable nation, non cette nation factice, bruyante, révolutionnaire, qui essaye de se substituer à l'autre. La plus honteuse influence à subir serait la prédominance d’une de ces portions exaltées et tumultueuses du peuple, qui, dans tous les temps, dans toutes les sociétés démocratiques, tendent à prendre le rôle, l’autorité du peuple lui -même, au nom de je ne sais quelle délégation mystérieuse, parlant pour lui en toute occasion, le faisant parler au gré de ses violences, et, si on le laisse faire, agissant pour lui. Sur le fond des masses laborieuses, se des. sinent des groupes ardents qui veulent entraîner . les foules, des individualités énergiques et passionnées qui mènent les groupes. Quelquefois les masses cèdent; ce sont alors des agitations sans

frein et sans limite, l’océan populaire est remué jusque dans ses profondeurs; c’est l’heure des grandes révolutions politiques et sociales. Lorsque les masses désabusées des agitations par de terribles épreuves ne voient point un intérêt immédiat à des agitations nouvelles, ou qu’une forte passion n’est pas en jeu, elles restent indifférentes. Alors se produisent ces impatiences fébriles qui s’épuisent à créer un mouvement factice dans l’impuissance d’en créer un qui soit profond et sérieux. 11 ne manque jamais de s’organiser un parti qui se constitue de son autorité privée le niandataire de ce peuple silencieux ou endormi. Les chefs de ce parti sont les oracles en permanence de la sibylle populaire. C’est avec un sérieux et un à-propos admirables qu’ils font parler cette sibylle, et, chose plus admirable encore, ils trouvent autour d’eux des crédulités à toute épreuve. Leur premier dogme est l’infaillibilité du peuple, qui se résume dans leur propre infaillibilité. L’instinct des masses, la volonté du peuple! C’est en eux que cet instinct trouve une conscience et une voix. Eux-mêmes s’identifient si étroitement avec cette volonté du peuple qu’ils ne s’en distinguent plus. L’hallucination tes gagne. Ils ne sont réveillés de celle extase violente que le jour où ils voient devant eux se dresser le spectre d’un autre peuple, avec une infaillibilité égale et contradictoire. Bientôt en effet des groupes plus ardents se détachent du groupe pri-

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inilif, des schismes éclatent; chaque journal afûrme que c’est lui seul qui représente le vrai peuple et que les autres ne représentent qu’un peuple de fantaisie. Chaque tribune populaire jette l’anathème à la tribune voisine, qui ne reteqitit plus, à son gré, que de déclamations impuissantes et surpassées. Les violences de parole remplacent la guerre civile quand la guerre civile n’est pas possible. C’est la conclusion ordinaire et le châtiment de ces monstrueuses parodies de la souveraineté nationale, usurpée et travestie. C’est qu’au fond cet insiinci des masses dont on se fait l’interprète complaisant n’a rien à voir avec l’opinion véritable et la volonté d’un pays. L’opinion vraie, c’est la nation; ce prétendu instinct des masses n’est rien que l’opinion plus ou moins surexcitée et faussée d’une infime partie de la nation, la plus facile à soulever ou par la violence de ses passions ou par la conscience aigrie de ses maux.

Nous devons donc éliminer tout d’abord, sans autre forme de procès , cette espèce d’absolutisme faussement démocratique qui, à divei*ses reprises, a prétendu acclimater ici môme, en plein Paris, sa dictature, y subordonner la liberté et la civilisation françaises, régner au nom d’un peuple imaginaire à qui l’on impose, pour toute éloquence et toute politique, les hyperboles monotones de l’injure, ou les formules emphatiques de sa propre idolâtrie. « Le peuple veut, le peuple pense, le

peuple a résolu... » Quel peuple, et où le prenezvous? Vrai peuple de théâtre, peuple de cii-que, habile à se multiplier par les artifices d’une ingénieuse circulation, simulant la foule par le bruit, rappelant par quelques traits le chœur de la tragédie antique. Ces comparses, chargés d’exprimer en vers harmonieux l’âme du peuple absent, étaient vingt ou trente; nos comparses modernes ne s’expriment ni en vers ni même en prose harmonieuse, mais, eux aussi, ils représentent avec une pantomime expressive le peuple. Il fallait les voir à l’œuvre, à la belle époque des clubs, fournissant des auditoires nombreux à plusieurs réunions publiques, s’emparant des salles aussitôt qu’elles étaient ouvertes, fermant l’accès aux vrais auditeurs, remplissant les lacunes de la discussion sérieuse par l’agitation, par les cris, par des motions insensées, accaparant à leur profit, dans les jours de crise, l’attention et l’effroi de tout le monde : basse démocratie de parade au service de quelques vanités perverses ou de quelques fanatismes obscurs. On l’a trop bien vu, ces exhibitions d’un faux peuple, obéissant au mot d’ordre des tribuns de barrière, ne sont pas sans péril. A certains jours, sous un souffle d’orage, la contagion se répand sur les foules; l’ivresse de la colère, versée à flots dans des âmes naïves et souffrantes, fait de chaque misère et de chaque souffrance un cri de haine et de révolte sauvage. Le délire à froid du faux peuple gagne alors le vrai peuple et devient une fureur

26Ü LES JOUUS D’ÉPRELVE.

trop réelle. Que de crimes ont germé ainsi dans l’excitation de ces milieux malsains et dans la parole de quelque rhéteur sinistre!

Ce genre de démocratie, à vrai dire, ne compte pas dans une discussion sérieuse; il peut être à un jour donné et par surprise la force, il ne sera jamais le droit; on le supprime par le dédain quand il se contente de déclamer, par la contrainte quand il passe de la violence des mots à celle des actes. Allons plus haut, étudions les tendances de la démocratie, non pas dans ces consultations irrégulières d’un pays factice, dans ces tumultes plutôt, qui ne sont qu’une bruyante déraison, et qui, a un jour donné, peuvent devenir un forfait public, mais dans ces groupes d’hommes intelligents qui représentent vraiment la démocratie radicale. Ce n’est plus ici le radicalisme faisant de la révolution dans les rues et en permanence, c’est le radicalisme dogmatisant et raisonnant, celui qui agit, mais par la pensée et la parole. Là encore nous aurons à voir si, avec quelques vrais talents, on ne rencontre pas cette même tendance funeste à mettre ses opinions personnelles, ses préférences, ses goûts, à la place des préférences et des opinions du plus grand nombre, ce qui est le penchant de toutes les démocraties dominées, dirigées à leur insu, par des minorités violentes ou des dogmatismes impérieux.

Prenons pour exemple la forme du gouvernement. Que disent à ce sujet les penseurs, les

LA VIIAIL ET LA FAUSSE DÉMOCHATIE. ‘2Ü7

hommes d’État de l’école radicale? Croyez-vous (]u’ils laissent le choix libre à la majorité du pays, comme le voudrait, à ce qu’il semble, la logique du principe dont ils relèvent, et qui est après tout leur unique raison d’être? Quelle erreur serait la vôtre! Voici à cet égard leur thèse, résumée d’après les manifestes les plus importants du parti : « Il importe, nous dit-on, de dégager les principes des compromissions qui les altèrent et les déshonorent. C’est par une de ces compromissions qu’on prétend faire vivre sous le même drapeau le suffrage universel et la monarchie. Entre ces deux termes, il y a incompatibilité absolue, et le pays souffrira, et la France s’épuisera dans une agitation et une inquiétude chroniques, tant que cette incompatibilité ne disparaîtra pas de nos institutions. Un gouvernement parlementaire quelconque, quelles que soient son origine, sa forme et son apparente consécration, ne peut vivre que par la prépondérance des classes d’élite. Le jour où les masses populaires entreraient avec un libre élan dans ces ressorts si délicats, dans ces rouages si compliqués et si difficiles à manier du gouvernement' parlementaire, elles les briseraient. Au point de vue de la vraie doctrine monarchique, on a donc eu raison de dire du haut de la tribune française, sous le gouvernement de juillet, qu’il n’y aurait pas de jour pour le suffrage universel. — Sans doute, on peut soutenir que, sous toutes les formes de gouvernement, une certaine liberté

LKS JOURS D’ÉPREUVE.

est praticable; mais au fond il n’y a qu’une forme déterminée de gouvernement qui assure et garantisse pleinement la liberté. Prétendre, comme on le fait, que le choix des formes politiques est ^ chose indifférente, c’est un sophisme, c’est en même temps la marque d’une politique immorale. Les faits protestent contre une aussi dégradante théorie. A quoi donc sont occupés les penseurs, les hommes d’État, les politiques, depuis que les intérêts et les rapports des hommes se sont étendus au point de constituer une société, si ce n’est à trouver et à réaliser les meilleures formes de gouvernement? La forme aristocratique du parlementarisme anglais, qui a établi et garanti une certaine liberté dans la Grande-Bretagne, a été reconnue deux fois impuissante à la réaliser en France. Ces expériences servent la cause de la démocratie radicale, parce qu’il faudra bien, coûte que coûte, résoudre le problème posé; il faudra bien, sous peine de disparaître, que la France trouve le moyen d’assurer la liberté plénière et la souveraineté nationale. Or il u’y a qu’une forme qui puisse faire cela, c’est la république. C’est la seule qui soit corrélative, harmonique , adéquate au suffrage universel. Il faut que le droit tout entier ait satisfaction, parce que, selon la parole de Bossuet, il ne saurait y avoir de droit contre le droit. Or ce droit absolu de la souveraineté nationale ne se réalise que dans une certaine institution politique. Aussi qu’arrive -t- il? Dans toute

monarchie, quelle qu’elle soit, même éelles qui feignent d’accepter le suffrage universel, on ruse avec le suffrage universel , on est obligé de l’enlacer, de l’entraver, de le corrompre, de l’exploiter; ce n’est qu’à ce prix qu’on peut vivre avec lui. — Le nombre, oui, le nombre, voilà l’instrument de la ‘ souveraineté nationale... Dès que le suffrage universel aura pris vraiment conscience de lui-même, il renversera tout devant lui, quand il le voudra, et il arrivera toujours une minute où il le voudra. Il deviendra l’agent irrésistible d’une logique impitoyable ; il s’apercevra bientôt que , s’il est la souveraineté, il ne peut ni céder, ni aliéner, ni transmettre à personne cette souveraineté ; il s’apercevra que seul il doit régner et gouverner : de ce jour, il régnera et gouvernera. Il ne peut avoir de maîtres, il ne peut avoir que des serviteurs; c’est ce qu’on appelle dans la langue politique des fonctionnaires, agents réellement responsables, révocables, électifs, soumis à cette loi de la vraie démocratie, qui veut la mobilité dans les personnes et la perpétuité dans les fonctions. Tout ce qui aujourd’hui a un caractère permanent et héréditaire n’est pas né viable ; le pouvoir exécutif sous forme monarchique et dynastique est condamné à périr. C’est une alternative posée par cette force des choses qu’on appelle la logique : il faut ou que l’universalité du droit disparaisse devant les satisfactions et les désirs d’un seul , ou que la puissance d’un seul disparaisse devant le

LKS JOURS D’ÉPREUVE.

droit populaire. Ainsi le veut ce nouveau code politique de l’école radicale, qui pourrait être intitulé: De la politique tirée du suffrage universel, et dont le premier article est qu’on ne peut pas demander au suffrage son abdication sur un seul point, parce que ce genre de pouvoir, le seul qui subsiste dans la ruine de tous les autres, ne se limite ni dans le temps ni dans l’espace, parce que le suffrage universel que vous interrogez tel jour ne sera pas le suffrage universel du lendemain. Il est la réunion, la collection des volontés d’un peuple. Or chaque jour, chaque heure, chaque instant voit une volonté mourir, une autre naître, une volonté se modifier, remplacée par une volonté différente ou contraire. Le suffrage universel ne peut donc, sans violer la justice, engager les générations futures ; il ne peut même pas engager la volonté de la génération actuelle, puisqu’il doit en exprimer les résolutions changeantes, dont, chacune a la même légitimité, la même raison d’être. Le peuple ne peut pas plus abdiquer sa souveraineté pour un seul instant qu’un homme ne pourrait abdiquer sa liberté de penser sans cesser d’être homme’. »

Je ne crois pas avoir fait tort, en la résumant

t . Je résume ici le discours prononcé par M. Gambetta devant le corps législatif, dans la séance du 5 avril 1870. Quoiqu’il .ait fait et dit depuis cette époque, le futur dictateur avait laissé d’avance, dans ce manifeste, la meilleure et la plus haute expression de lui-mème et de son parti.

LA VRAIK LT LA FAUSSF. DÉMOCRATIE. 271

ainsi, à la Ihèso de l’école radicale. Je me suis appliqué, avec un scrupule qu’on trouvera peutêtre excessif, à ne pas l’affaiblir d’un seul argument. Le but de cette argumentation est d’ailleurs assez clair. On ne tolère pas dans l’école radicale que le suffrage universel se conduise à sa guise. On ne le trouve légitime qu’à la condition qu’il suive exactement la voie qu’on lui a tracée d’avance. La souveraineté du peuple, c’est la source auguste des oracles indiscutables. — Oui , pourvu qu’elle parle comme on veut qu’elle parle, et que ses oracles soient de tout point conformes aux décisions des fortes têtes du parti. Elfe est la liberté même à sa plus haute expression , puisqu’elle est la liberté de sanctionner ce que la raison supérieure de ses penseurs et de ses hommes d’État a décidé pour elle. — Ou le raisonnement que nous venons de reproduire n’a pas de sens, ou il a ce sens-là, cette portée, cette conclusion. On veut persuader au suffrage universel que nonseulement il est incompatible dans son essence avec toute autre forme que la forme républicaine, ce qui peut être soutenu, mais qu’il n’a même pas le droit de choisir autre chose que cette forme, qu’en le faisant il viole non-seulement les convenances et les harmonies de sa nature, mais je ne sais quel pacte mystérieux et sacré avec un principe d’ordre transcendant.

Je remarque deux choses dans tous les raisonnements de ce genre: un excès de logique, inap-

272 LUS JOURS D’ÉPRECVE.

plicable à cet ordre de questions, et comme un vague mysticisme qui recouvre d’une fausse solennité des idées creuses. Qu’est-ce donc que ce droit idéal, absolu, d’une certaine forme de gouvernement, droit antérieur et supérieur même à la volonté du plus grand nombre, sinon la reconstitution du droit divin au profit de la république avec une contradiction de plus, puisqu’on ne semble ici invoquer la souveraineté nationale que pour la sacrifier dans les règles? Il va là quelque chose comme une religion de sectaires, avec des exagérations qui ressemblent bien à celles des autres religions, et qu’on appelle ailleurs du fanatisme. — N’est-ce pas dans cet ordre de sentiments exaltés que le même orateur se plaçait, quand, décrivant dans le passé les merveilles qu’il brûlait de renouveler, il célébrait, en style d’apocalypse, la révolution de février, « cette explosion volcanique, spontanée, de la conscience française, » révolution unique, merveilleuse, qu’il admire, « parce qu’elle est sortie des entrailles du peuple, parce qu’elle s’est faite maigri, tout le monde ! » Ce maigri tout le monde est pour nous confondre. Touchant hommage à la souveraineté populaire que cette idolâtrie d’un fait accompli, en dépit des volontés qui la composent, par une opération mystérieuse I L’orateur que nous citons d’autant plus volontiers qu’il exprime les sentiments, les tendances de son parti avec une franchise à laquelle nous rendons toute justice, devrait bien

faire à son talent le sacrifice de ces lieux-communs du mysticisme révolutionnaire, sacerdoce de l’idée, apostolat, mission de la révolution , révélations dans les éclairs et les foudres du Sinaï démocratique et social. La politique est une science expérimentale, rien de plus, rien de moins. Elle est plus qu’un art, mais elle n’est pas une théorie pure. Si cela est vrai, et je ne pense pas que personne puisse sérieusement le contester, il ne faut à aucun prix de surnaturel dans la politique, pas plus dans l’intérêt de la république que dans celui d’une dynastie. Si nous sommes devenus incrédules aux légendes pieuses de la légitimité, est-ce donc pour nous remettre sous le joug bien plus lourd d’une légitimité nouvelle, celle d’un radicalisme d’illuminés ?

Il y a des républicains de conviction. Je ne vois rien là que de fort naturel, pourvu que cette doctrine se subordonne à la volonté nationale, et qu’elle attende tout de la force de la logique, de l’épuisement des formes dynastiques, de l’expérience et du temps. 11 en est tout autrement des républicains d’inspiration. Ceu.x-ci se réclament d’un principe transcendant pour en finir avec des formes et des institutions qui leur déplaisent. On a quelque droit de se défier d’eux, parce qu’ils se croient au fond supérieurs à la souveraineté nationale, et que cela les met à l’aise pour la brusquer ou la surprendre, comme cela s’est vu. Ils puisent dans la conscience obscure d’une mission mal

définie des affirmations passionnées dont l’effet est de troubler les esprits au lieu de les éclairer, des moyens d’action et de propagande qui deviennent la violence à un moment donné. Rappelons ici la distinction célèbre de la république acceptée et de la république imposée. La république acceptée, c’est un grand fait de souveraineté nationale librement approuvé et consenti. Rien de plus régulier ni de plus légitime. La république imposée, c’est la confiscation de la volonté du pays au profit d’une théorie, c’est le droit positif violé par un droit mystique, c’est la violence aggravée d’une hypocrisie.

On appuie ce nouveau droit divin des efforts d’une logique à outrance. On fait valoir l’incompatibilité d'essence entre le principe monarchique, qui suppose que le peuple a délégué sa puissance à un homme, et le principe de la souveraineté nationale, qui lui interdit une pareille délégation. On se sépare avec éclat à ce propos de la doctrine du Contrat social; on proclame bien haut que Rousseau a tort de prétendre que le peuple ne peut reprendre à chaque instant la puissance qu’il a déléguée; on ne fait aucune difficulté d’avouer que les théories de Rousseau ne sauraient s’accorder avec les principes et les espérances de la démocratie contemporaine. On fait de la métaphysique pour démontrer que le peuple n’a aucun droit de se lier ni dans le présent ni dans l’avenir, que la souveraineté ne peut ni s’aliéner, ni s’interrompre un seul instant, ni céder une seule partie

d’elle-rnêmc, que rien ne doit la limiter ni dans le temps, ni dans l’espace, enfin qu’indivisible et absolue, elle ne cesse pas de se retremper dans la source exclusive, inépuisable, sans cesse renouvelée, des volontés changeantes du peuple, toutes également légitimes et sacrées. Qu’y a-t-il au fond de ces tliéories abstraites? Je me défie à première vue, en matière si contingente, des principes absolus et du prestige de ces raisonnements qui traitent la politique, une science de réalités, comme une science de quantités idéales, comme une géométrie ou une algèbre. Cette première impression, toute d’instinct, est singulièrement confirmée par la réflexion. Au nom de principes métaphysiques fort contestables, on prétend interdire à un peuple le droit de choisir la forme sous laquelle il lui convient de vivre ! On prétend même choisir pour lui ! Je suppose que, tout bien considéré, une nation estime que la forme monarchique est pour elle un élément de prospérité, que ses intérêts et ses affaires ont besoin d’ordre et de stabilité, que dans un pays tour à tour inerte et emporté il est bon d’éviter les occasions trop fréquentes de crise, et autant que possible de placer au sommet des institutions un pouvoir qui ne soit pas soumis à la réélection. Cette nation peut se tromper dans ses appréciations; mais ce qui n’est pas contestable, c’est qu’elle fait acte de légitime souveraineté en choisissant la forme de gouvernement qu’elle pense être le mieux en harmonie

Li:s J0Ü13S D’ÉPREUVE.

avec ses inlérêls. Eh quoi! on viendra sérieusement soutenir qu’elle viole son propre droit en choisissant ainsi, parce qu’elle n’a pas le pouvoir de se lier elle-même! Qu’on essaye de lui démontrer que ses alarmes sont vaines, qu’elles ne survivraient pas à une expérience sérieuse des conditions et des mœurs de la forme républicaine, qu’il y a de sérieux avantages dans la république, où le pouvoir n’est pas exposé aux retours possibles du gouvernement personnel ni aux hasards de l’hérédité. Soit, je comprendrais cette manière de raisonner; je ne conçois pas celle qui consiste à interdire à un peuple le libre exercice de sa volonté, et qui, sous prétexte de faire mieux respecter par ce peuple lui-même sa souveraineté, la lui retire, s’il ne s’en sert pas selon la formule du Codex et du parti.

On nous parte, en style hyperbolique, de l’inféodation du droit populaire aux mains d’un homme et d’une famille, de la confiscation du droit imprescriptible des générations futures. Le droit populaire inféodé aux mains d’un homme ! Sérieusement qui donc peut demander ou craindre de pareilles choses ? Est-ce que la souveraineté nationale abdique parce qu’elle choisit librement la forme monarchique, si elle a soin de la maintenir en harmonie avec des institutions libres ? Ne peut- '• elle retenir ce qu’il y a d’essentiel dans le droit de I la souveraineté, le droit d’intervention régulière < et de contr(Mc perpétuel? Ne peut-elle garder uon- !

seulement la direction générale, mais le dernier mot dans tontes les grandes affaires? Il est clair que la participation de tous au gouvernement s’exerce aussi bien par délégation sous la forme monarchique que sous la forme républicaine. Le gouvernement du pays par le pays, pour être effectif et réel, a-t il donc besoin de se traduire par une action immédiate? Allons aux dernières conséquences du principe posé : il n’y aurait de démocratie, dans la rigueur du principe, que le jour où l’on établirait l’intervention directe et permanente du peuple dans les affaires de l’État ; mais où cela s’est-il jamais produit depuis les petites républiques de l’antiquité, qui étaient bien moins des démocraties véritables que des aristocraties? Tout cela est vain et chimérique. La vie politique est complète, quelle que soit la forme du gouvernement, là où le peuple nomme librement ses représentants, décide par eux du sort des ministères, exerce par eux sur les pouvoirs publics un contrôle efficace, là enfin où par la représentation nationale, parla discussion, par la presse, l’opinion publique se fait jour, soumet toutes les responsabilités à une juridiction qui, pour être indirecte, n’en est pas moins celle du pays lui-même, juge en dernier ressort des fonctionnaires les plus élevés, et maître suprême, quand 11 le veut, des affaires publiques, qui sont ses propres affaires. En tout cela, où y a-t-il l’ombre d’une aliénation de la souveraineté? Ceux-là seuls pourraient le soutenir qui

278 LES JODRS D’ÉPREUVE.

sont encore partisans du gouvernement direct du peuple par le peuple, c’est-à-dire les plus dangereux utopistes, reniés par la démocratie sérieuse.

Pouvons-nous admettre comme principes absolus, indiscutables, des propositions du genre de celle-ci : qu’un peuple n’a jamais le droit de s’engager à une dynastie, qu’il est obligé, sous peine d’injustice flagrante, de .se tenir toujours libre à l’égard du présent et de l’avenir, par celte raison que tout engagement dynastique est une portion cédée de sa souveraineté, et qu’un peuple, en le faisant, disposerait d’un patrimoine qui ne lui appartient pas, liant par un contrat injuste des volontés qui n’existent pas encore? Quel raisonnement bizarre! Pour respecter la volonté des générations futures, j’aliène la mienne. Pour ne rien ôter de leur droit, je leur sacrifie tout le mien; je me dépossède afin qu’elles soient libres. Ainsi le veulent les principes absolus, interprétés par cette nouvelle école. Mais sait-on bien où nous conduiraient de pareilles propositions, où la logique pourrait nous mener dans cette voie ? Si ce sont des principes absolus, il n’y a pour eux ni nationalité ni frontière; ils exigent une réalisation immédiate, sans discussion préalable, sans atermoiement, sans transaction, partout où il y a des hommes réunis. Les violer, c’est commettre un crime de lèse-liumanité. Qu’on passe la mer au plus tôt, et qu’on aille les promulguer, comme l’axiome indiscutable de la raison, devant

la nation la plus politique de l’univers, chez les Anglais! Qu’on aille sérieusement soutenir devant eux qu’il y a crime pour un pays à stipuler sur sa propre souveraineté, à engager les générations futures. Comme ils seront charmés et touchés d’une pareille prédication I Comme ils se montreront sensibles aux scrupules de ces bonnes âmes qui souffrent de ce crime national en permanence, la maison royale d’Angleterre! Comme ils s’empresseront de faire justice de celte institution surannée, à laquelle ils doivent le progrès ininterrompu de leur prospérité, de leur grandeur nationale et même de leurs libertés publiques ! Quelle belle occasion de sacrifier tant de biens acquis et mérités par cette persévérance, conservés par cet esprit politique incomparable, d’immoler tous ces éléments du bonheur public à la logique radicale qui les déclare illégitimes, puisqu’ils ne sont dus qu’à une violation de la justice I A ces partisans inexorables de la souveraineté inaliénable, imprescriptible, j’ose prédire un beau succès en Angleterre. Eux- mêmes auraient, je le pense, quelque pudeur à pousser leur théorie aussi loin, jusqu’à exproprier un grand peuple de ses institutions au nom d’une métaphysique si équivoque. Pourquoi donc ce qu’on nous impose comme la vérité absolue en France n’est-il même plus au delà du canal la vérité relative? Ne serait-ce pas tout simplement que ce n’est la vérité ni pour nos voisins, ni pour nous?

C’est d’ailleurs faire montre d’un esprit bien prompt à s’alarmer sur des chimères que de s’effrayer des obligations de ce genre qu’une nation peut contracter et de la pérennité décrétée par le suffrage universel. Les nations s’engagent sans jamais s’enchaîner absolument. Il n’est pas, dans notre droit moderne, de vœux perpétuels, pas plus pour les sociétés que pour les individus. Nous sommes loin des temps où Lycurgue faisait prêter aux Spartiates le serment de garder à jamais sa constitution intacte. Ces sortes d’engagements, si une dynastie les obtenait d’un peuple moderne, n’auraient qu’une valeur relative, subordonnée à la fidélité que la dynastie contractante apporterait elle-même dans l’exécution du contrat. Ce n’est pas la pérennité des engagements politiques qui est ù redouter, c’est la facilité excessive à s’en délier et une mobilité d’humeur qui remet chaque jour en question le contrat passé la veille sous forme de constitution. Il n’est guère à craindre que nos contemporains et surtout nos compatriotes oublient que les institutions politiques sont l’œuvre des hommes, qu’elles doivent leur origine et toute leur existence à la volonté humaine. Les hommes, comme dit M. Mill, ne les ont point trouvées toutes poussées en s’éveillant un beau matin d’été. Elles ne ressemblent pas davantage aux arbres qui, une fois plantés, « croissent toujours, » tandis que les hommes « dorment. » Dans chaque période de leur existence, l’action volon^

taire de l’homme les fait ce qu’elles sont; le mécanisme politique n’agit pas tout seul. Tout comme il fut à son origine construit par les hommes, il doit être aussi manié par des hommes. Il a besoin non de leur simple acquiescement, mais de leur participation active, sans quoi il s’arrêterait immédiatement, ce qui implique trois conditions : 1® le peuple auquel on destine une forme de gouvernement doit consentir à l’accepter, ou du moins il ne doit pas s’y refuser de façon à opposer un obstacle insurmontable à son établissement; 2° il doit avoir la volonté et la capacité de faire ce qui est nécessaire pour en maintenir l’existence; 3° il doit avoir la volonté et la capacité de faire ce que cette forme de gouvernement exige de lui et sans quoi elle ne pourrait atteindre son but Ces trois conditions suffisent pour maintenir la juste liberté d’un peuple à l’égard d’une dynastie. Si cette dynastie est infidèle à son mandat, il suffirait à un peuple, pour la briser, de suspendre cette participation active, nécessaire au mouvement de l’organisme politique. C’est là une assez forte garantie contre les vœux perpétuels, tant redoutés de la démocratie.

Allons plus loin dans la voie qu’on nous indique. La théorie radicale, appliquée en toute rigueur, ne proscrirait pas seulement la forme monarchique, elle limiterait d’une manière bien

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