‹ Les jours de la MalmaisonChapitre 3 sur 7 · LA MALMAISON IMPERIALE · texte numérisé non relu

LA MALMAISON IMPERIALE

de détail sa soumission et son dévouement ne seront-ils pas utiles à Joséphine ? (i)

Le fond de la pensée de M""e Campan, c'est à coup sûr que Percier et Fontaine, les architectes de Joséphine, sous prétexte de réparer la Malmaison, l'ont détériorée en faisant trop de part au goût du moment. Elle n'a pas tort d'ailleurs. Partout règne un manque d'originalité, une imitation servile que, sous le nom de style consulaire, on a pris quelques années avant pour une originalité réelle. Toutes les galeries, toutes les salles sont bien l'œuvre d'un architecte qui a lu Homère dans Bitaubé, Eschyle dans le père Brumoy et qui n'a entrevu la Grèce qu'à travers Barthélémy et Lantier (2). Joséphine en est arrivée à penser comme M™» Campan. Mais pour refaire à son goût la Malmaison, il faudrait plus d'argent que Napoléon ne lui permettra d'en employer. Chaque année, elle y dépense plus d'un demi-million. C'est vraiment cher pour habiter au milieu d'appartements de coupe hiératique et tumulaire, pour fouler des pavés de marbre incrustés de figures étrusques ou d'arabesques égyptiennes. Joséphine renoncera donc à faire de la maison un nouveau Trianon, mai.s elle se consolera avec le parc. Là, on travaille sans cesse, et, dans ce grand remue-ménage des terres, elle trouve le moyen de faire naître, dans la Malmaison ancienne, une Malmaison nouvelle.

Les travaux entrepris ont dégagé le château. La vue, jadis interceptée par des massifs lourds et épais, n'est plus arrêtée que par de légères plantations, derrière lesquelles le regard aperçoit les superbes futaies qui grimpent jusqu'au sommet de la montagne. Les gazons se

(1) « Cette dame, dit M"« Avrillon, débuta pendant le voyage d'Aixla-Chapelle. Son mari n'avait rien de ce qu'il fallait pour réussir à la Cour : aussi n'y exerça-t-elle pas l'influence que sa place eùl pu lui donner. Elle attira Roustan chez elle, ce qui était inusité, et elle se fit beaucoup de tort par les avances qu'elle lui fit. Elle avait conçu le projet de lui faire épouser sa fille » (II, 158-159). Les Mémoires de Roustan font allusion à la défense que lui fit Napoléon de suivre ce roman.

(2) Maxime de Lescure. Le château de la Malmaison.

déroulent plus librement, encadrés de quinconces de grands arbres. Au bord du ruisseau, un temple s'élève, de quatre colonnes de marbre brun. Il y a aussi d'autres fabriques étagées depuis le lac sur les ondulations qui encadrent le ruisseau qu'a chanté Delille. Si l'on suit le chemin qui conduit à l'étang de Saint- Cucufa, on aperçoit à droite la bergerie, et au milieu du bois, sur le bord de l'étang, les bâtiments de la vacherie, groupés à la façon d'un hameau suisse. C'est là que Joséphine a fait élever le pittoresque chalet qu'elle s"est commandé en Suisse (i). Elle tient à sa bergerie, qu'elle a [ait peupler de moutons mérinos, espèce fort rare en France, au début de l'Empire. C'est là que, plus tard, elle installera les moutons espagnols que le comte de Campo-Alange lui offrira en 1808 et que lui amèneront des rabadans aux manteaux immenses (2). Mais elle n'a pas seulement des mérinos, elle a fait venir, à grands frais, des moutons de toutes les races. Sa bergerie l'intéresse à ce point, qu'elle s'en fait rendre un compte minutieux, comme si elle en devait toucher les bénéfices. Elle a installé à la vacherie des vaches de Suisse avec un berger et une bergère qui portent le costume pittoresque de leurs montagnes. Elle a marié ensemble son berger et sa bergère en aimant à se figurer qu'elle a ainsi facilité la conclusion d'un beau roman pastoral. Son grand chagrin, c'est qu'elle n'a jamais pu amener une rivière entre la bergerie et la vacherie. Elle l'a fait creuser dans le sol, mais l'eau n'a jamais voulu y rester. Elle se console en disant qu'il n'y a nulle part eu d'aussi bon beurre frais que celui de la Malmaison et que la crème qu'elle prend tous les matins dans son café est parfaite (3). Dans les grands vestibules de la Malmaison, elle a installé tant de cages renfermant des oiseaux rares qu'ils ressemblent à une volière (4). Un de ses plus

(1) Journal de Paris.

(2) Journal de Paris, 15 août 1808.

(3) MH« Avrillon. Mémoires, II, 331-333.

(4) M»« Avrillon. Mémoires, 11, 287.

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grands plaisirs, c'est d'aller visiter sa faisanderie. Elle a là des faisans dorés de la Chine d'une merveilleuse beauté. La rivière est peuplée de canards de toute espèce et de cygnes blancs. Le cygne est l'oiseau favori de Joséphine. Dans le salon, sur les meubles en tapisserie que Joséphine a brodés elle-même, le cygne blanc figurera partout. Mais elle a aussi des cygnes noirs. Us sont laids, ils ressemblent à des dindons, mais ils sont rares. Joséphine est persuadée que ce sont les seuls qui ont pu s'acclimater en France. Aussi en est-elle folle. Un jour, Napoléon lui cause une belle peur. Il faisait sa toilette près d'une fenêtre donnant sur le petit canal. Il appelle Roustan et lui demande sa carabine ; puis il tire sur les cygnes. Joséphine s'habillait dans son boudoir. Elle entend le coup. Elle accourt en chemise et entortillé d'un grand schall. Elle saute après l'Empereur en lui disant : « Bonaparte, ne tue pas mes cygnes, je t'en prie. » L'Empereur persistait en lui disant : « Joséphine, laisse-moi donc, cela m'amuse. » Alors elle me prend par le bras et me dit : « Roustan, ne donne pas la carabine. » L'Empereur me dît : « Donne-la moi. » L'Impératrice me voit dans l'embarras et me retire des mains la carabine qu'elle emporte. L'Empereur riait comme un fou (i). »

Joséphine a encore une ménagerie. Seulement, comme on n'en remplace pas les animaux quand ils meurent, la ménagerie se vide petit à petit. La gazelle, qui poursuivait les amies d'Hortense, meurt comme les autres gabelles qui vivaient libres dans le parc. Longtemps Joséphine possède une guenon rapportée de l'Ile de France. « Lorsque quelqu'un s'approchait de la chaise où elle était assise, rapporte M"= Avrillon, c'était une curieuse chose que de la voir ramener sur ses cuisses les pans de sa longue redingote, prendre pour saluer un maintien plein de décence et de modestie. Elle' mangeait à table et.se servait fort adroi-

(1) Mémoires de Roustan. Dans ses Souvenirs sur Napoléon , Chapta] s'est emparé de l'anecdote et l'a défigurée Au lieu d'y voir une plaisanterie de Napoléon, il en a fait un trait de perversité de caractère. C'eat qu'il avait contre Napoléon la rancune de M"« Bourgoin.

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tement du couteau et de la fourchette, surtout pour découper les navets, mets dont elle était folle. Quand elle avait dîné, une de ses grandes joies était de se couvrir la tête avec sa serviette, et puis de l'ôter en faisant mille grimaces risibles. Un jour, elle tomba malade d'une inflammation assez grave des intestins. On la coucha dans un Ut vêtue d'une chemise et d'une camisole, comme serait une femme. Elle ne voulut jamais rien supporter sur sa tête, et se tenait couchée, la couverture tirée jusqu'à son menton et Tes bras hors du lit, cachés tout entier dans les manches de la camisole. Voyait-elle entrer dans la chambre une personne connue, elle la saluait d'un air intéressant en secouant doucement la tête et lui serrait la main avec affection. Il était très amusant surtout de lui voir prendre ses tisanes. Comme elles étaient sucrées, elle y mettait un grand empressement de gourmandise. Il s'agit une fois, entre autres potions, de lui donner à prendre de la manne, et la personne qui la soignait ayant reçu l'ordre de ne lui donner cette manne qu'à certaine heure, l'animal s'impatienta. Il fallait la voir alors crier, se remuer, gesticuler, avec toute la petite colère d'un enfant, jeter sa couverture au bas du lit, tirer son gardien par l'habit, enfin se démener au point que celui-ci fut obligé de céder, et de lui présenter la tasse. Klle la prit à deux mains, but à petites gorgées en témoignant une satisfaction inexprimable, et puis se recoucha fort tranquillement, après avoir rendu la tasse d'un air de reconnaissance. Quelque temps après, la pauvre bête mourut (i). »

Le grand charme de la Malmaison pour Joséphine, c'étaient encore ses jardins. C'était là qu'elle passait ses heures les plus agréables et ceux qui vantaient ses fleurs étaient sûrs de lui plaire. Aussi, ne compte-t-on pas les poètes qui ont consacré leurs vers aux tueurs de la Malmaison. Quand Ventenat créa la Joséphine, Dupuy des Islets eut soin de célébrer la circonstance en une pièce de vers qu'inséra le Journal de Paris :

(1) M»« Avrillon. Mémoires, 290-293.

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Rose, nymphe de Cnide, auguste souveraine Et toi, lys éclatant, roi superbe des fleurs. Hâtez-vous d'accueillir l'intéressante reine

Qui vient partager vos honneurs.

Son riche vêtement n'a rien qui vous efface. Toujours la modestie est la sœur de la grâce. Telle en ses traits naïfs ainsi qu'en ses atours, La timide beauté captive les amours, Telle l'aimable fleur de la tige élancée, Sans éblouir fixant les yeux et la pensée

Séduit par de simples attraits.

On aime son feuillage et l'éclat doux et frais Du panache lilas qui sur son front domine

Et qui semble la couronner.

Ce délicat emblème aisément .se devine

Et quel nom pouvoir lui donner

Que le beau nom de Joséphine (i).

Un autre, Denis, adressait un H^mne au Printemps pour lui recommander la Malmaison :

Toi qui, pour parer la nature

De tout l'éclat de ses couleurs,

A la fraîcheur de la verdure.

Ajoutes la beauté des fleurs,

Printemps, dont la douce influence

Vient se répandre tous les ans

Sur des êtres indifférents, Sur celui qui végète et sur celui qui pense, Goûtant à te revoir des plaisirs innocents.

On aime et bénit ta présence.

Ton règne est dans nos champs celui d'un doux loisir. Qu'un bocage est alors une aimable retraite! Comme toi, les beaux jours ne pouvant revenir,

L'homme soupire et te regrette

Chaque fois qu'il te voit finir.

Ah! pour nous consoler de cette destinée

Dont nous déplorons la rigueur.

Reviens embellir chaque année,

Régner avec plus de douceur.

Donne surtout tes soins à ce champêtre asile Où la beauté, la grâce et la grandeur Viennent pour respirer du fracas de la Ville. Oui, que Flore et Zéphyr, rendus plus amoureux, Resserrent leur aimable chaîne

Pour rendre plus délicieux

(1) Journal de Paria, 26 novembre 1808.

Le beau séjour qui plaît à notre souveraine.

Le vaste et superbe horizon

Qui borde ce joli domaine,

f'ais le sourire à Malmaison.

Pour celle en qui réside une bonté divine,

On ne peut trop former de vœux.

Printemps, embrase tous tes feux. De ce célèbre amour qu'on doit à Joséphine, Que le chantre des bois, que les autres oiseau.x,

Voltigeant dans le voisinage, Par des airs enchanteurs, par des concerts nouveaux,

Signalent leur joli ramage.

Que l'arbre, de soi-même, inclinant les rameaux Sur cette tête auguste, oppose un doux ombrage Au soleil trop jaloux d'éclairer tant d'appâts. Que les humbles gazons fleurissent sous ses pas. Et du parfum des fleurs embaument son passage. Et toi, charmant ruisseau que Delille a chanté, Murmure dans ton cours le nom de ta maîtresse. Qu'il y frappe l'oreille et la charme sans cesse. Pour notre Impératrice, oui, que tout prenne un cœur. Elle est pour l'infortune une autre Providence. G nature, ô printemps, en soignant son bonheur, C'est seconder le Dieu qui fit la bienfaisance.

C'est rendre hommage à votre auteur! (i)

De l'ancien théâtre de la Malmaison, il n'y a plus que de vagues traces. A mesure que l'étiquette a envahi la Cour, la part de la comédie s'est restreinte. On finit par ne plus se la permettre qu'à certaines occasions, comme la fête de l'Impératrice ou la célébration de quelque conquête. Chaque année, à la Saint-Joseph, la salle des spectacles résonne des couplets que Det^champs rime sur des airs connus pour chanter les vertus de la châtelaine de la Malmaison. « Quand l'Empereur revint de Vienne, raconte M»ie de Rémusat, M^" Louis Bonaparte imagina de faire faire un petit vaudeville de circonstance où nous jouâmes tous et chantâmes des couplets. On avait invité assez de monde et la Malmaison fut illuminée d'une façon charmante. C'était quelque chose d'imposant de paraître en scène avec un pareil auditoire, mais l'Empereur se montra

(1) Journal de Paris, 15 mai 1807.

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asse- bien disposé. Nous jouâmes bien. M™» Louis eut et dut avoir un très grand succès. Les couplets étaient jolis, les louanges asser délicates. La soirée réussit parfaitement (i). » Après la campagne d'Iéna, on joua également à la Malmaison La colonne de Rosbach, un à-propos de Barré, Radet et Desfontaines. M^" de Rémusat avait le rôle d'une vieille paysanne alsacienne, pleine d'enthousiasme pour Napoléon.

Ce qui dans le jour m'intéresse, La nuit occupe mon repos, Ainsi donc, je rêve sans cesse A la gloire de mon héros.

Les songes, dit-on, sont des fables, Mais quand c'est de lui qu'il s'agit, J'en fais que l'on trouve incroyables Et sa valeur les accomplit.

Le vaudeville était alors fort à la mode. C'était toute la littérature de beaucoup de personnages de cette Cour. Le jeu de M""" de Rémusat plut à Napoléon. Après le spectacle, il vint lui faire ses compliments. Tous les acteurs avaient joué de cœur et il semblait s'en être ému (2).

L'année suivante (1807), Godefroy, musicien du Vaudeville, écrivait dans son Journal à la date du 18 mars : < C'est aujourd'hui que doit avoir lieu à la Malmaison le bouquet à l'Impératrice. On doute fort que la princesse Borghèse puisse remplir le rôle qu'elle a dans les deux pièces qu'on doit représenter. Samedi dernier, elle était dans un si triste état qu'elle fut obligée de faire chanter son rôle à une jeune personne qui est auprès d'elle. le tiens cela de Grasset qui lui donne des leçons. Il n'aura pas eu peu de peine à faire chanter toutes ces grandes dames qui, pour la plupart, ont la voix fausse, notamment la princesse Murât qui, aidée du violon et du piano, ne peut pas mettre les chansons sur l'air. C'est Spontini qui a fait tous ces petits airs nouveaux (3). »

(1) M-"» de Rémusat. Mémoires, II, 358-359.

(2) M"» de Rémusat. Mémoires, IF, 361.

(3) Journal de Godefroy {Revue rétrospective, 1885, II, 197).

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Quelques jours plus tard le Journal de Paris, publiait ce sonnet présenté à l'Impératrice pour sa fête :

MuseS;, guidez mes pas sur la double colline, Enflammez de mon cœur l'ëlan audacieux, Confiez à mes mains la lyre de Corinne. Je veux fêter ce jour par un chant glorieux. Oh! modère, insensé, l'ardeur qui te domine! Reconnais ton néant, cesse d'être orgueilleux, Ou, s'il te faut enfin célébrer Joséphine, Apprends longtemps encore le langage des Dieux.

Au plus cher favori de l'enfant de Latone Laisse le noble soin de tresser sa couronne, Et, mesurant ton vol, renonce à leurs honneurs.

D'un bouquet destiné pour cette auguste reine.

Les fleurs ont dû grandir au bord de l'Hippocrène

Et charmer constamment le regard des neuf sœurs (i).

Le mois suivant, Joséphine était toute atterrée par la rupture qui venait de s'afficher entre le roi Louis et Hortense. « Vos querelles avec la reine, écrivait Napoléon à Louis, percent dans le public. Ayer donc dans votre intérieur ce caractère personnel et efféminé que vous montrez dans le gouvernement et ayez dans les affaires ce rigorisme que vous montrez dans votre ménage. Vous traitez une jeune femme, comme vous mèneriez un régiment. Vous avez la meilleure femme, la plus vertueuse et vous la rendez malheureuse. Laissez-la danser tant qu'elle veut;c'est de son âge. J'ai une femme qui a quarante ans; du champ de bataille, je lui écris d'aller au bal, et vous voulez qu'une femme de vingt ans qui voit passer sa vie, qui en a toutes les illusions, vive dans un cloître, soit comme une nourrice toujours à laver son enfant! Vous êtes trop vous dans votre intérieur et pas assez dans votre administration. Je ne vous dirais pas tout cela sans l'intérêt que je vous porte. Rendez heureuse la mère de vos enfants. Vous n'avez qu'un moyen : c'est de lui témoigner beaucoup d'estime et de confiance. Malheureusement, vous avez une femme trop vertueuse; si vous aviez une femme coquette, elle vous

(1) Journal de Paris. 22 mars 1807.

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