‹ Les jours de la MalmaisonChapitre 4 sur 7 · LA MALMAISON LMPKRL\LE · texte numérisé non relu

LA MALMAISON LMPKRL\LE

mènerait par le bout du ncr. Mais vous avez une femme fière que la seule idée, que vous puissiez avoir mauvaise opinion d'elle, révolte et afflige. Il vous aurait fallu une femme comme j'en connais à Paris. Elle vous aurait joué sous jambe et vous aurait tenu à ses genoux. Ce n'est pas ma faute, je l'ai souvent dit à votre femme (i).» I^es remontrances de Napoléon avaient produit peu d'ef- )et sur son |rère.

Il ne modifia rien de sa conduite et les événements seuls amenèrent un rapprochement. Dans les premiers jours de mai, l'ainé des enfants de Louis etd'Hortense fut brusquement enlevé par le croup. On fut obligé d'arraclaer la mère du chevet de son fils. Louis, épouvanté de l'état de sa femme, la soigna avec attachement. « Par moments, rapporte M"»*" de Rémusat, la reine tombait dans un égarement complet, appelant son fils et la mort à grands cris, sans reconnaître les personnes qui l'approchaient. Quand la raison lui revenait un peu, elle gardait un profond silence, indifférente à ce qu'on lui disait.

l'aiiline Bonaparte, princesse Bor^hèsc.

Portrait par Joli. Kisler. gravé par Fr. Stôbcr.

(Itibliotliéque Nationale. Estampes. I

(1) Citée par M"" de Rémusat.

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Cependant, quelquefois, elle remerciait doucement son mari de ses soins d'un ton qui indiquait le regret qu'il eut fallu un tel malheur pour changer leurs relations. Ce fut dans une de ces occasions que Louis, fidèle à son caractère bizarre et jaloux, se trouvant près du lit de sa femme et lui promettant qu'à l'avenir il s'appliquerait à consoler sa vie, lui demanda toutefois l'aveu des torts qu'il lui supposait. « Confiez-moi vos faiblesses, lui dit-il, je vous les pardonnerai toutes. Nous allons recommencer un nouvel avenir qui effacera pour jamais le passé. » La reine lui répondait avec toute la solennité de la douleur et de l'espoir qu'elle avait de mourir, que prête à rendre son âme à Dieu, elle n'aurait pas à lui porter l'ombre même d'une pensée coupable. Le roi, toujours incrédule, lui demandait d'en proférer le serment, et, après l'avoir obtenu, ne pouvait se déterminer à y prêter confiance, recommençait ses singulières instances et avec une telle importunité que sa femme, quelquefois épuisée de sa déchirante douleur et de cette persécution, lui disait : « Donnez-moi du repos, je ne vous échapperai point. Demain nous reprendrons l'entretien. » En parlant ainsi, elle perdait connaissance de nouveau (i). »

A la nouvelle de la mort du petit Napoléon, M"^» Murât était partie pour La Haye. Louis et elle amenèrent Horlense et son plus jeune fils à Bruxelles où l'Impératrice vint les chercher. Ensuite, on la conduisit à la Malmaison où elle devait passer quinze jours, avant d'aller prendre les eaux à Cauterets. " Le roi et la reine sont arrivés hier soir, écrivait M. de Rémusat à sa fem.me. L'entrevue avec l'Impératrice n'a été douloureuse que pour elle et comment ne l'aurait-elle pas été? Elle n'a qu'une idée, celle de la perte qu'elle a faite. Elle ne parle que d'une chose, c'est de lui. Pas une larme, mais un calme froid, des yeux presque fixes, un silence presque absolu sur tout et ne parlant que pour déchirer ceux qui l'entendent. Voit-elle quelqu'un qu'elle a vu autrefois avec son fils, elle le regarde avec un air de

(1) M"'» de Rémusat. Mémoires, III, 1J7-139,

LA MALMAISON IMPKRIAI.K 1J()

bonté et d'intérêt et, d'une voix très basse : « Vous le savez, dit-elle, il est mort. » En arrivant auprès de sa mère, elle lui dit : « Il n'y a pas longtemps qu'il était encore ici avec moi; je le tenais là sur mes genoux. » M'apercevant quelques moments après, elle m'a fait signe de m'avancer : « Vous vous rappeler Mayence ? Il jouait la comédie avec nous (i). »

Au moment du divorce, ce fut encore à la Malmaison queJoséphinese retira, sitôt les formalités remplies. «Toutes les personnes que leur service ne retenait pas, raconte Constant, étaient rassemblées sous le vestibule, pour voir encore une fois cette impératrice détrônée que tous les cœurs suivaient dans son exil. On se regardait sans oser se parler. Joséphine parut voilée entièrement, un bras passé sur l'épaule d'une de ses dames et l'autre main tenant un mouchoir sur ses yeux. Ce fut un concert de lamentations à ne pouvoir exprimer lorsque cette femme adorée traversa le court espace qui la séparait de sa voiture. Elle y monta sans jeter un dernier regard sur ce palais qu'elle quittait pour toujours. Les stores furent aussitôt baissés et les chevaux partirent comme l'éclair (2). »

(1) Citée par M""® de Réinasat. Mémoires, III, 141.

(2) CunstanL Mémoires, IV, 2'2'»-2'25.

Après le Divorce.

APOLÉON vint passer avec Joséphine une partie de la journée du i8 décembre. « Mon amie, lui écrivait-il le soir de Trianon, je t'ai trouvée aujourd'hui plus faible que tu ne devrais être. Tu as montré du courage, il faut que tu en trouves pour te soutenir. Il ne faut pas te laisser aller à une funeste mélancolie, il faut te trouver contente et surtout soigner ta santé qui m'est si précieuse. Si tu m'es attachée et si tu m'aimes, tu dois te comporter avec force. Tu ne peux pas mettre en doute ma constante et tendre amitié et tu connaîtrais bien mal tous les sentiments que je te porte, si tu supposais que je peux être heureux si tu n'es pas heureuse et surtout si tu ne te tranquillises. Adieu, mon amie, dors bien, songe que je le veux (i). » Les premières journées, passées à la Malmaison par Joséphine divorcée, furent extrêmement douloureuses. Napoléon, rentrant aux Tuileries, trouvait son grand palais vide et s'y jugeait isolé à ce point qu'il avait un instant la vague idée de faire revenir Joséphine à Paris et de la loger dans la maison du roi de Westphalie qui retournait dans ses États (2). Mais à la Malmaison, Joséphine, dans un lieu plein de souvenirs pour elle, se heurtait sans cesse au passé. « Je restai près d'elle une grande partie de la nuit, rapporte MH" Avrillon, racontant la première nuit passée à la Malmaison après le divorce. Il lui fut impossible de dormir et le temps s'écoula en conversations. Sans doute une grande douleur était au fond de son âme, sans doute elle déplorait son sort, mais aucune aigreur n'entrait dans ses discours, même pendant

(1) Œuvres littéraires de Napoléon Bonaparte, édition Tancrède Martel, I, 363.

\2) Lettre du 31 décembre 1809.

APRES LE DIVORCE I4I

cette première nuit où le coup qui t'avait accablée était encore si récent. Elle parlait de l'Empereur avec le même respect, avec la même affection que par le passé. L'Impératrice souffrit. Elle souffrit beaucoup comme femme et comme mère. Elle souffrit dans sa vanité blessée, mais elle supporta son malheur avec courage et ne changea rien à ses habitudes. Pendant les premiers moments, elle fut étourdie de sa chute. Encore ne fallait-il pas attribuer sa douleur à la place qu'elle occupait sur le trône, mais au regret d'être à jamais séparée de l'Empereur. Elle trouva d'ailleurs des consolations dans les fréquentes \'isites de ses enfants et dans l'affection des personnes qui avaient obtenu de la suivre dans sa retraite (i). » Hortense et Eugène ne la quittèrent pas. Pleins de courage, très gais d'apparence, ils la soutenaient de leur mieux et lui étaient d'un bon secours.

Mme (Je Rémusat aussi était auprès d'elle. Aux ouvertures qui lui furent faites pour sonder ses intentions, la dame d'honneur répondit que son plus vif désir était de rester auprès de Joséphine. Elle pensait bien qu'il y aurait quelque avantage pour les personnes attachées à la grande cour. « Mais, disait-elle à la reine Hortense qui l'interrogeait, cette perte serait compensée pour elle par l'idée de remplir un devoir et de soigner l'Impératrice, dans le cas où elle mettrait quelque prix à ses soins. Une seule considération, disait-elle encore, pourrait la porter à regretter sa décision. Ce serait si la preuve de dévouement qu'elle donnait à Joséphine n'était pas de nature à la mettre complètement à l'abri d'un soupçon passager, si quelque indiscrétion commise, quelque petit bavardage venaient à exciter les défiances de l'Impératrice ». Hortense l'embrassa, la remercia et l'assura que Joséphine désirait au fond la garder auprès d'elle (2).

La visite de Napoléon du 18 n'avait pas réconforté Joséphine. « L'Impératrice, écrivait M™* de Rémusat à son

(1) M"» Avrillon. Mémoires, II, 150-151.

(2) M"' de Rémusat. Mémoire», III, 298-299.

mari, a passé une matinée déplorable. Elle reçoit des visites qui renouvellent sa douleur et, chaque fois qu'il arrive quelque chose de l'Empereur, elle est dans des états terribles. Il faudrait trouver moyen d'engager TEmpereur, soit par le grand maréchal, soit parle prince de Neufchâtel, à modérer les expressions de ses regrets et de son affection quand il lui écrit, car lorsqu'il lui témoigne ainsi d'une manière trop vive sa tristesse, elle tombe dans un vrai désespoir et alors réellement sa tête semble s'égarer. Je la soigne de mon mieux. Elle me fait un mal affreux. Elle est douce, souffrante, affectueuse, enfin tout ce qu'il faut pour déchirer le cœur. En l'attendrissant, l'Empereur augmente cet état. Au milieu de tout cela, il ne lui échappe pas un mot de trop, pas une plainte aigre. Elle est réellement douée comme un ange. Je l'ai fait promener ce matin. Je voulais essayer de fatiguer son corps pour reposer son esprit. Elle se laissait faire. Je lui parlais, je la questionnais, je l'agitais en tous sens. Elle se prêtait à tout, comprenait mon intention et semblait m'en savoir gré, au milieu de ses larmes. Au bout d'une heure, je t'avoue que je m'étais fait un tel effort que je m'étais presque sentie défaillir et je me suis trouvée un moment presque aussi faible qu'elle. « Il me semble quelquefois, me disait-elle, que je suis morte et qu'il ne me reste qu'une sorte de faculté vague de sentir que je ne suis plus. » Tâche, s'il te plaît, de faire savoir à l'Empereur qu'il doit lui écrire de manière à l'encourager, et pas le soir, cela lui donne des nuits affreuses. Elle ne sait comment supporter ses regrets. Sans doute, elle supporterait encore moins sa froideur, mais il y a un milieu à tout cela. Je l'ai vue hier dans un tel état, après la dernière lettre de l'Empereur, que j'ai été au moment d'écrire, moi-même, à 'Irianon (i). »

Les dispositions d'esprit, dans lesquelles tout le monde savait l'Empereur, invitèrent tous ceux qui avaient un rang à la Cour à se présenter à la Malmaison pour y visiter Joséphine, « J'y remarquai, dans les premiers moments,

(1) M™ de Rémusat, Mémoires, III, 300-301.

APRÈS LE DIVORCE 143

rapporte la duchesse d'Abrantès, la duchesse de Bassano, la duchesse de Rovigo, M."^" Octave de Ségur, M"»^ de Luçay, sa fille Mm-" de Ségur, la duchesse de Raguse, toutes les dames de la reine Hortense, la maréchale Ney et plusieurs dames du palais, mais pas toutes (i). » Comme il n'y avait pas eu d'ordre de l'Empereur, beaucoup s'imaginèrent qu'il désirait qu'on s'abstînt. Bien au contraire, il fut reconnaissant à celles qui s'étaient rendues à la Malmaison et les retardataires furent mal notées dans son esprit. La duchesse d'Abrantès avait été des premières visiteuses. Plus qu'une autre, elle le devait à ses relations passées avec l'Impératrice divorcée. « Lorsque nous arrivâmes à la Malmaison, raconte-t-elle, nous trouvâmes les avenues remplies de voitures. Je fus bien aise en voyant cette aftluence et souffris moins en songeant à l'ingratitude de quelques personnes plus remarquées par leur éloignement alors, que si elles y eussent été. Lorsque nous fûmes entrés dans le château, nous eûmes de la peine, une fois arrivés au billard, à parvenir au salon où se trouvait l'Impératrice. Nous la trouvâmes fort entourée. Jamais la cour ne fut aussi grosse chez elle, même au.x plus beau.>c jours de sa faveur, mais les souvenirs de la Malmaison étaient terribles dans une pareille journée pour la pauvre femme... car ils étaient heureux. Elle paraissait bien comprendre au reste toute la force de cette comparaison d'un bonheur passé avec le malheur présent. Elle était assise près de la cheminée, à droite en entrant, au-dessous du tableau dCOssian, par Girodet. Sa figure était bouleversée. Elle avait eu la précaution de mettre une immense capote de gros de Naples blanc qui avançait sur ses yeux et cachait ses larmes, lorsqu'elle pleurait plus abondamment à la vue de quelques personnes qui lui rappelaient ses beaux jours passés. Lorsqu'elle me vit, elle me tendit la main et m'attira à elle. « J'ai presque envie de vous embrasser, me dit-elle, vous êtes venue le jour de deuil. » Je pris sa main et la portai à mes lèvres. Elle me paraissait à ce moment digne du respect

(1) Dachesse d'Abrantès. Salons de Paris, V, 168.

de l'Univers. Mais lorsque je la quittai pour aller m'asseoir et que je pus l'exanainer à mon aise, il se joignit à ce sentiment une profonde pitié en voyant à quel point elle devait être malheureuse. C'était la douleur la plus vive, la plus avant dans l'âme. Elle souriait à chaque arrivant en inclinant doucement la tête, avec cette même grâce qu'elle avait toujours, mais en même temps on voyait, malgré ses efforts, les larmes jaillir de ses yeux. Elles roulaient sur ses joues, venaient tomber sur la soie de sa robe et cela sans effort. C'était le cœur qui repoussait au dehors les larmes dont il était rempli. On voyait qu'il lui fallait pleurer ou bien qu'elle aurait étouffé. Je repartis vers cinq heures avec M""= Duchâtel. Nous nous communiquâmes nos ré)lexions. l^^lles étaient les mêmes. Et, en efjet, tout ce qui avait une âme ne pouvait penser que d'une manière (i). » ,

La maison de Joséphine à la Malmaison fut formée selon son goût. La comtesse d'Arberg, M'»» Octave de Ségur, M'»'= ae Rémusat, M""^' de Viel-Castel et plus tard Mii^^^ de Mackau et de Castellane furent ses dames d'honneur- M. de Beaumont et M. de Viel-Castel furent ses chambellans, M. Van Berchem fut le capitaine des chasses, M. Pourtalès écuyer. Il y avait aussi MM. de Monaco et Monlivau. Napoléon s'était préoccupé dès le mois de janvier 1810 de régler les moindres détails de ce qui concernait la maison. Mgr de Barrai, archevêque de Tours, fut premier aumônier; MM. Turpin de Crissé, Louis de Montholon, de Guitry, adjoints à la maison de l'Impératrice. Napoléon tenait à ce que l'étiquette fut aussi stricte qu'elle l'avait jamais été. Comme Joséphine avait pris l'habitude de se promener dans le parc, accompagnée par un chambellan sans uniforme, ce fonctionnaire se vit rappeler d'un ton sec que l'Impératrice avait été sacrée et que le sacre ayant un caractère indélébile, les honneurs devaient lui être rendus comme jadis aux Tuileries. « J'ai oublié les pages dans la formation de sa maison, écrivit-il à M°»« d'Arberg,

(1) Duchesse d'Abrantès, Saioni de Paris, V, 166-167.

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