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mais je les nommerai incessamment et les enverrai. » Il le fit en effet peu après (1).
Napoléon était, d'ailleurs, attentif à tout ce qui concernait Joséphine. « J'ai été bien content de l'avoir vue hier, lui écrivait-il le 7 janvier 1810. Je sens combien ta société a de charmes pour moi. J'ai travaillé aujourd'hui avec Estève (2). J'ai accordé 100 000 francs pour 1810 pour l'extraordinaire de la Malmaison. Tu peux donc faire planter tout ce que tu voudras; tu distribueras cette somme comme tu l'entendras. J'ai chargé Estève de remettre 200000 francs aussitôt que le contrat de la maison Julien sera fait. J'ai ordonné que l'on paierait ta pai-ure de rubis, laquelle sera évaluée par l'intendance, car je ne veux pas de voleries de bijoutiers. Ainsi voilà 400000 francs que cela me coûte. J'ai ordonné que l'on tînt le million que la liste civile te doit, pour iSio, à la disposition de ton homme d'affaires pour payer tes dettes. Tu dois trouver dans l'armoire de la Malmaison 5 à (iooooo francs; tu peux les prendre pour faire ton argenterie et ton linge. J'ai ordonné qu'on te fit un très beau service de porcelaine; on prendra tes ordres pour qu'il soit très beau (3). » A la fin de janvier, Joséphine avait annoncé son projet de s'établir à l'Elysée. « J'ai fait transporter tes effets à l'Elysée, lui écrivait Napoléon le 3 février, tu viendras incessamment à Paris, mais sois tranquille et contente et aie confiance entière en moi (4). »
Les bavardages de la Cour entravèrent ce projet. Joséphine elle-même s'ouvrit à Napoléon de l'inconvénient qu'il y aurait, au point de vue de l'opinion, à un rapprochement public. D'autre part, la Malmaison était bien près de Paris, pour qu'elle y séjournât au moment du mariage avec Marie-Louise qui était prochain. Napoléon avait
(1^ Duchesse d'Abrantès. Salons de Paris, V, 222.
(2) Le comte Estève, trésorier général de la Couronne, qui avait épousé M^'* Villeminot, nièce et héritière des célèbres banquiers Vandenyver.
(3; Œuvres littéraires de Napoléon Bonaparte, édition Tancrède Martel. I, 369.
(4) Œuvres littéraires de Napoléon Bonaparte, édition Tancrède Martel, I, 373,
APRES I.E DIVORCE 147
acheté de M. Roy la belle Herre de Navarre. Elle avait appartenu, avant la Révolution, aux princes de Bouillon qui l'avaient reçue de Louis XIV en échange de leur duché. C'était un domaine superbe, admirablement situé, bien que le château fût à peu près délabré et sans meubles. L'Empereur devait le faire réparer et meubler, mais dans la précipitation qu'il mit à éloigner Joséphine de la Malmaison, il le lui offrit tel qu'il était (i). Elle s'y rendit le 25 mars, accompagnée fort heureusement d'une faible suite, car on aurait eu peine à y loger beaucoup de monde. « Les personnes de la suite, raconte M'i-^' Avrillon, ne purent avoir chacune qu'une petite chambre et dont les portes et les fenêtres ne fermaient pas. On pense tout ce que la froide température des premiers jours d'avril pouvait ajouter à cette insupportable incommodité; le logement de Sa Majesté elle-même n'avait rien de spacieux ni de commode : les boiseries en tenaient à peine. Ce mauvais état provenait principalement de la grande humidité des bâtiments situés dans un vallon que les eaux nombreuses qui le parcourent inondent pendant sî.\ mois de l'année. En juin, juillet et août, Navarre est le séjour le plus enchanteur qui existe au monde, mais à l'époque où l'Impératrice y vint, il était vraiment bien propre à changer en maladie sérieuse les dispositions mélancoliques de Sa Majesté. Enfin nous parvînmes, tant bien que mal, à nous camper. Les premiers jours furent difficiles à passer, mais ensuite il arriva bon nombre de voitures chargées de meubles. Ces arrivages donnèrent lieu à des scènes assez plaisantes. Chaque fois que nous apercevions un des bienheureux convois dans la belle avenue qui descend du parc au château, c'était à qui aurait de meilleures jambes. Nous descendions dans la cour et à mesure qu'on déchargeait les voitures, chacun s'emparait de ce qui lui était nécessaire et le faisait placer dans son appartement (2). »
(t) M"« Avrillon. Mémoire», II, 192.
(2) Mi'« Avrillon, Mémoires, H, 194-195.
Restait le parc. Il était dans un triste état. Plusieurs canalisations s'étaient rompues. Les allées défoncées étaient pleines de flaques d'eau. Joséphine demanda à Napoléon une somme très forte pour les réparations. Elle s'efforçait de réagir contre la tristesse d'un séjour dans un château contre les vieux murs duquel le vent venait se briser en longues rafales. Le salon était souvent plein de causeurs spirituels qui donnaient la réplique à M. Deschamps, secrétaire des commandements de l'Impératrice. C'étaient l'évéque d'Evreux, Mgr Bourrelier, qui dînait souvent à Navarre et faisait la partie de tric-trac avec Joséphine, M. de Chamboudoin, préfet d'Evreux. Souvent, pendant la partie de l'Impératrice, toutes les jeunes femmes allaient avec la reine Hortense dans la pièce voisine et là, on dansait, on faisait de la musique, on jouait des charades (i).
Joséphine n'en persistait pas moins à estimer que Navarre n'était pas habitable. Trois semaines après le mariage de l'Empereur avec Marie-Louise, elle lui demanda à revenir à la Malmaison. Napoléon ne répondit pas par écrit. Il lui fit dire par le prince Eugène qu'il lui accordait toutes les avances qu'elle lui demandait pour les travaux à exécuter à Navarre et qu'il la laissait libre de revenir à la Malmaison. Joséphine eût voulu une réponse directe. Elle se persuada que pareille froideur signifiait qu'elle ne devait plus compter sur l'amitié de Napoléon et que Marie- Louise l'avait complètement chassée du cœur et même du souvenir de l'Empereur, comme elle l'avait remplacée sur le trône. « Sire, lui écrivit-elle le 19 avril, j'ai reçu par mon fvls l'assurance que Votre Majesté consent à mon retour à la Malmaison et qu'elle veut bien m'accorder les avances que je lui ai demandées pour rendre habitable le château de Navarre. Cette double faveur, Sire, dissipe les inquiétudes et même les craintes que le long silence de Votre Majesté m'avait inspirées.
-ïï
1) Duchesse d'Abrantès. Salons de Paris, V, 175, 206-207, 208-213. "« Avrillon, Mémoires, II, 259.
l50 LES JOURS DE LA MALMAISON
J'avais peur d'être entièrement bannie de son souvenir; je vois que je ne le suis pas. Je suis donc aujourd'hui moins malheureuse et même aussi heureuse qu'il m'est désormais possible de l'être. J'irai à la fin du mois à la Malmaison, puisque Votre Majesté n'y voit aucun obstacle. Mais je dois vous dire, Sire, que je n'aurais pas sitôt profité de la liberté que Votre Majesté me laisse à cet égard, si la maison de Navarre n'exigeait pas, pour ma santé et pour celle des personnes de ma maison, des réparations qui sont urgentes. Mon projet est de demeurer à la Malmaison fort peu de temps; je m'en éloignerai bientôt pour aller aux eaux. Mais pendant que je serai à la Malmaison, Votre Majesté peut être sûre que je vivrai comme si j'étais à mille lieues de Paris. J'ai fait un grand sacrifice. Sire, et chaque jour, je sens davantage son étendue. Cependant, ce sacrifice sera ce qu'il doit être. Il sera entier de ma part. Votre Majesté ne sera troublée dans son bonheur par aucune expression de mes regrets. Je ferai sans cesse des vœux pour que Votre Majesté soit heureuse. Peut-être même en ferai-je pour la revoir. Mais que Votre Majesté en soit convaincue, je respecterai toujours sa nouvelle situation. Je la respecterai en silence. Confiante dans les sentiments qu'elle me portait autrefois, je n'en provoquerai aucune nouvelle preuve. J'attendrai tout de sa justice et de son cœur. Je me borne à lui demander une grâce, c'est qu'elle daigne chercher elle-même un moyen de convaincre et moi-même et ceux qui m'entourent que j'ai toujours une petite place dans son souvenir et une grande place dans son estime et dans son amitié. Ce moyen, quel qu'il soit, adoucira mes peines, sans pouvoir ce que me semble, compromettre, ce qui m'importe avant tout, le bonheur de Votre Majesté (ij. »
Napoléon répondit sur-le-champ de Compiègne : « Mon amie, je reçois ta lettre du 19 avril; elle est d'un mauvais style. Je suis toujours le même; mes pareils ne changent
(1) Œuvres lUiéraires de Napoléon Bonaparte, édition Tancrède Martel, 1, 374.
APRÈS LIi DIVORCK l5l
jamais. Je ne sais ce qu'Eugène a pu te dire. Je ne t'ai pas écrit parce que tu ne l'as pas fait et que j'ai désiré tout ce qui peut t'être agréable. Je vois avec plaisir que tu ailles à la Malmaison et que tu sois contente; mais je le serai de recevoir de tes nouvelles et de t'en donner des miennes. Je n'en dis pas davantage jusqu'à ce que tu aies comparé cette lettre à la tienne; et après cela je te laisse juge qui est meilleur et plus ami de toi ou de moi. Adieu mon amie, porte-toi bien et sois juste pour toi et pour moi (i). » Rassurée par le ton de cette lettre, Joséphine y répondit aussitôt : < Mille, mille tendres remerciements de ne m' avoir pas oubliée. Mon fils vient de m'apporter ta lettre. Avec quelle ardeur je l'ai lue! Et cependant, j'y ai mis bien du temps, car il n'y avait pas un mot qui ne m'ait fait pleurer, mais ces larmes étaient bien douces ! J'ai retrouvé mon cœur tout entier et tel qu'il sera toujours; il y a des sentiments qui sont la vie même et qui ne peuvent finir qu'avec elle. Je serais au désespoir que ma lettre du 19 t'ait déplu; je ne m'en rappelle pas bien les expressions, mais je sais quel sentiment pénible l'avait dictée : c'était le chagrin de n'avoir pas de tes nouvelles. Je t'avais écrit à mon départ de Malmaison et depuis combien de fois j'aurais voulu t'écrire! Mais je sentais les raisons de ton silence et je craignais d'être importune par une lettre. La tienne a été un baume pour moi. Sois heureux, sois-le autant que tu le mérites; c'est mon cœur tout entier qui te parle. Tu viens aussi de me donner ma part de bonheur et une part bien vivement sentie. Rien ne peut valoir pour moi une marque de ton souvenir. Adieu, mon ami, je te remercie aussi tendrement que je t'aimerai toujours (2). i»
Joséphine revint donc à la Malmaison dans les premiers jours du mois de mai 181 o. Napoléon et Marie-Louise visitaient alors les départements du Nord. Au cours de
(1) Œuvres UUérairea de Napoléon Bonaparte, édilioa Tancrède Harlel, I, 376.
(2) Œuvres littéraires de Napoléon Bonaparte, édition Tancrède Martel, I, 377.
iSl LES JOt:nS DE LA MALMAISON
cçtle totirnée, Napoléon lui écrivait : « Je désire bien te voir. Si tu es à Malmaison à la fin du mois, je viendrai te voir. Ne doute jamais de toute la vérité de mes sentiments pour toi. Ils dureront autant que moi. Tu serais fort injuste si tu en doutais (i). » Napoléon tint parole, mais pour ménager la jalousie de Marie-Louise, il entoura sa visite d'un mystère inusité, le i3 juin. Il arriva le matin sans se faire annoncer. Joséphine le reçut au jardin sur un banc circulaire placé près de la fenêtre du jardin. Ils causèrent ainsi deux heures, vus par toutes les dames de la maison, sans qu'aucune put entendre leur conversation. Puis, Napoléon prit la main de Joséphine, la baisa et rejoignit sa calèche qui était devant le parc. « J'ai eu hier un jour de bonheur, écrivait le lendemain Joséphine à la reine Hortense qui avait suivi son mari en Hollande. L'Empereur est venu me voir. Sa présence m'a rendu heureuse, quoiqu'elle ait renouvelé mes peines. Ces émotions sont de celles que l'on voudrait éprouver souvent. Tout le temps qu'il est resté avec moi, j'ai eu assez de courage pour retenir des larmes que je sentais prêtes à couler; mais, après son départ, je n'ai pu les retenir et me suis trouvée bien malheureuse. 11 a été pour moi bon et aimable, comme à son ordinaire, et j'espère qu'il aura lu dans mon cœur toute la tendresse et tout le dévouement dont je suis pénétré pour lui (2). »
La vie s'écoulait monotone. Depuis le divorce, l'Impératrice couchait seule dans sa chambre, séparée de celle de M"« Avrillon par une antichambre et une salle de bains. Elle s'était refusé à permettre qu'un valet de pied passât la nuit dans l'antichambre. Il n'y avait donc aucun homme au premier. Le chevalier d'honneur, le chambellan de service et le premier valet de chambre étaient installés au second étage. Quant aux autres hommes, aucun d'eux ne couchait au château. Ils étaient logés à Boispréau et chaque soir ils s'y rendaient quand leur service était
(1) Citée par Aubenas. Histoire de l'Iiupéralrice Joséphine, 513.
(2) Citée par Aubenas. Histoire de l'Impératrice Joséphine, 514.
l54 LES JOURS DE LA MALMAISON
fini. « Une nuit, raconte M'i" Avrillon, étant profondément endormie, tout à coup, je fus réveillée par le tintement de la sonnette de Sa Majesté; j'en fus toute effrayée, car c'était du plus loin qu'il m'en souvint d'avoir été éveillée de la sorte. M'étant précipitée à bas de mon lit, et m'étant affublée à la hâte d'une robe, je courus dans la chambre de l'Impératrice, m'efforçant de dissimuler l'effroi que j'éprouvais malgré moi. Elle avait entendu, me dit-elle, un bruit léger qui paraissait venir de son boudoir. Elle me dit de voir ce que c'était et comme je semblais indécise : « Est-ce que vous avez peur? » me dit-elle, et elle sortit aussitôt de son lit et se mit en devoir d'entrer aussitôt dans le boudoir. Un peu honteuse de ma poltronnerie, je me hâtai de l'y devancer, tenant en main une bougie allumée. Nous cherchâmes partout, mais toutes nos perquisitions furent vaines. Nous ne pûmes jamais découvrir la cause du bruit qu'avait entendu Sa Majesté (i). »
Généralement, l'Impératrice descendait à dix heures. A dix heures et demie, on sonnait le déjeuner auquel se trouvaient toujours quelques personnes de Paris. L'Impératrice plaçait près d'elle les deux invités les plus éminents. Après déjeuner, on allait se promener dans le parc jusqu'à la Seine ou bien l'Impératrice portait du pain à ses faisans. Parfois, on se promenait sur l'eau. Ensuite on rentrait. L'Impératrice se plaçait à son métier et faisait de la tapisserie. Lorsqu'il y avait un peu de monde, M"« Gazani lisait. L'après-dîner, le plus souvent, on allait se promener et, en rentrant, on faisait de la musique dans la galerie, tandis que l'Impératrice faisait un whist ou ses éternelles patiences. On prenait le thé et la soirée se terminait (2).
Le séjour de Joséphine à la Malmaison fut, d'ailleurs, très court. Elle avait témoigné le désir d'aller aux eaux à Aix en Savoie. Elle visita la Suisse sous le nom de M™" d'Alberg. Napoléon lui écrivait le 8 juillet de Ram-
, (1) Mii« Avrillon. Blémoiret, II, 68-70.
(2) Duchesse d'Abrantès. Salons de Paris, V, 170-171,
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bouillet: «J'ai appris avec plaisir que les eaux te sont bonnes. Le roi de Hollande vient d'abdiquer la couronne en laissant la Régence selon la Constitution à la reine. Il a quitté Amsterdam et laissé le grand-duc de Berg. J'ai réuni- la Hollande à la France, mais cet acte a cela d'heureux qu'il émancipe la reine, et ton infortunée fille va venir à Paris avec le grand-duc de Berg ; cela la rendra parfaitement heureuse. Ma santé est bonne. Je suis venu pour chasser quelques jours. Je te verrai avec plaisir cet automne. Ne doute pas de mon amitié. Je ne change jamais. Porte-toi bien, sois gaie et crois à la vérité de mes sentiments(i). » Quelques jours plus tard, Joséphine elM"»*" de Rémusat, embarquées sur le lac du Bourget avec M. de Flahaut et quelques autres compagnons de voyage, faillirent se noyer par suite d'une tempête subite. « J'ai vu avec peine le danger que tu as couru, lui écrivait aussitôt Napoléon. Pour une habitante d'une île de l'Océan, mourir dans un lac, c'eut été fatalité. La reine se porte mieux et j'espère que sa santé deviendra bonne. Son mari est en Bohême, à ce qu'il paraît, ne sachant que faire (2). » C'est au cours de ce voyage en Suisse que Joséphine acheta le petit château de Pregny, près de Genève. Tandis que Mme (Je Remusat revenait à Paris, elle s'installait à l'auberge de Sécheron. Cela ne plut pas à l'Empereur qui y vit un manque de dignité. Cependant, en dictant à Joséphine ses intentions, il ne fit aucune allusion à son installation présente. «J'ai reçu ta lettre, lui écrivait-il de Fontainebleau le !««• octobre. Hortense, que j'aie vue, t'aura dit ce que je pensais. Va voir ton fils cet hiver. Reviens aux eaux d'Aix l'année prochaine, ou bien reste au printemps à Navarre. Je te conseillerais d'aller à Navarre tout de suite, si je ne craignais que tu t'y ennuyasses. Mon opinion est que tu ne peux être l'hiver convenablement qu'à Milan ou
(1) Œuvres titléraires de Napoléon Bonaparte, édition Tancrède Martel, L 378.
(2) Dachesse d'Abrantès. Salons de Paris, V, 184. La lettre est datée par erreur du 10 juin. Elle est de fin juillet ou début d'août.
l56 LES .JOURS Dl:: LA MALMAISON
à Navarre. Après cela j'approuve tout ce que tu feras, car je ne te veux gêner en rien. Adieu, mon amie. L'impératrice est grosse de quatre mois. Je nomnae M"'" de Montesquieu gouvernante des enfants de France, Sois contente et ne te monte jamais la tète. Ne doute jamais de mes sentiments (i). »
Joséphine ne parut pas comprendre les intentions de l'Empereur. En fait, Napoléon ne se souciait nullement que sa première femme vînt s'installer à la Malmaison pendant les couches de Marie- Louise, comme si dans ce proche voisinage de l'aris elle surveillait l'événement de quelque accident funeste (2). C'était ce qu'il avait fait entendre à Horlense. Mais les lettres mettaient alors trois semaines pour parvenir de la reine Hortense à Joséphine. Celle-ci était impatiente. Le 12 octobre, elle écrivait à sa fille : «Un courrier de M. le duc de Cadore, qui retourne en France, vient me demander mes commissions. Je profite de cette occasion, ma chère Hortense, pour te témoigner toute ma douleur. Pas un mot de toi depuis vingt jours que tu es séparée de moi. Que veut dire ton silence." J'avoue que je me perds dans les conjectures et que je ne sais plus que penser. Toi seule, ma chère fille, dois me tirer de l'incertitude affreuse dans laquelle je vis. Si d'ici trois jours je ne reçois pas de lettres qui m'annoncent ce que je dois faire, je me rendrai à Malmaison. Au moins là, je serai en France et si tout le monde na'abandonne, j'y vivrai seule avec la conscience d'avoir sacrifié mon bonheur pour faire celui des autres (3). »
C'est à ce moment qu'elle reçut de M""= de Rémusat une longue lettre pleine de conseils habiles et diplomatiquement exprimés. «J'ai un peu tardé d'écrire à V. M., lui disait sa dame d'honneur. La grossesse de l'Impératrice est une joie publique, une espérance nouvelle que chacun
(1) Œuvres litléraires de Napoléon Hona/iarle, édition Taiicrède Martel, J, 3X0.
(2) M"-^ Avfillon. Mémoires, II, •J.51-252.
(3) Citée par Aubenas, 5i;t-520.
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saisit avec empressement. Votre Majesté le comprendra facilement, elle à qui j*ai vu envisager ce grand événement comme la récompense d'un grand sacrifice. Eh bien ! Madame, d'après ce que j'ai cru remarquer, il me semble qu'il vous reste encore un pas à faire pour mettre ce complément à votre ouvrage, et je me sens la force de m'expliquer, parce qu'il parait que la dernière privation, que votre raison vous impose, ne peut être pour cette fois que momentanée. Vous vous rappelez sans doute d'avoir regretté quelquefois avec moi que l'Empereur n'eût pas, au moment de son mariage, pressé l'entrevue de deux personnes qu'il se flattait de rapprocher facilement, parce qu'il les réunissait alors dans ses affections. Vous m'avez dit que, depuis, il avait espéré qu'une grossesse, en tranquillisant l'Impératrice sur ses droits, lui donnerait les moyens d'accomplir le vœu de son cœur. Mais, Madame, si je ne me suis pas trompée dans mes observations, le temps n'est pas venu pour un pareil rapprochement. L'Impératrice paraît avoir apporté avec elle une imagination vive et prompte à s'alarmer... Elle aime avec la tendresse, avec l'abandon d'un premier amour; mais ce sentiment semble même porter avec lui un peu d'inquiétude, dont il est en effet si rarement séparé. La preuve en est dans une petite anecdote que le Grand Maréchal m'a racontée, et qui appuiera ce que j'ai l'honneur de dire à Votre Majesté. Un jour, l'Empereur se promenant avec elle dans les environs de la Malmaison, lui offrit, en votre absence, de voir ce joli séjour. A l'instant même, le visage de l'Impératrice fut inondé de larmes... Elle n'osait pas refuser, mais la marque de sa douleur était trop visible pour que l'Empereur essayât d'insister. Cette disposition à la jalousie, que le temps affaiblira sans doute, ne pourra être qu'augmentée dans ce moment parla présence de Votre Majesté... Elle se souviendra peut-être que cet été, en la voyant si fraîche, si reposée, j'oserai dire si embellie par le calme de la vie que nous menions, j'osais lui dire, en riant, qu'il n'y avait pas d'adresse à rapporter à Paris tant de moyens de succès et que je sentais parfaitement qu'à la place d'une autre, je
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serai tout au moins inquiète (i). En vérité, Madame, cette plaisanterie me semble aujourd'hui le cri de la raison. Le Grand Maréchal, avec lequel j'ai causé, m'a témoigné aussi des inquiétudes que je partage. Il m'a paru qu'il n'osait pas faire expliquer l'Empereur sur un sujet qu'il ne traite qu'avec douleur. Il m'a parlé avec un accent vrai de cet attachement que vous inspirez encore, qui doit lui-même inviter à une grande circonspection. Les nouvelles situations inspirent de nouveaux devoirs et, si j'osais, je dirais qu'il n'appartient pas à une âme comme la vôtre de rien faire qui puisse engager l'Empereur à manquer aux siens. Ici, au milieu de la joie que cause cette grossesse, à l'époque de la naissance d'un enfant attendu avec tant d'impatience, au milieu des fêtes qui suivront cet événement, que feriez-vous, Madame ? Que ferait l'Empereur, qui se devrait aux ménagements qu'exigerait l'état de cette jeune mère et qui serait encore troublé par le souvenir des sentiments qu'il vous conserve r II souffrirait, quoique votre délicatesse ne se permît de rien exiger. Mais vous souffririez aussi. Vous n'entendriez pas impunément le cri de tant de réjouissances, livrée comme vous le seriez peut-être à l'oubli de toute une nation, ou devenue l'objet de la pitié de quelques-uns qui vous plaindraient peut-être, mais seulement par esprit de parti. Peu à peu votre situation deviendrait si pénible qu'un éloignement complet parviendrait seul à tout remettre en ordre. Puisque j'ai commencé, souffrez que j'achève. Il vous faudrait quitter Paris. La Malmaison, Navarre même seraient trop près d'une ville où les clameurs oisives sont quelquefois mal intentionnées. Obligée de vous retirer, vous auriez l'air de fuir par ordre,
(1) Le grand charme de .loséphine avait toujours résidé dans la grâce de sa tournure bien plus que dans la beauté de son visage. Agée alors de quarante-sept ans, elle commençait à prendre l'embonpoint qui devait lui ravir cette tournure. Ses dents étaient entièrement perdues et la duchesse d'Abrantès signale « l'épouvantable résultat qui en provenait ». Comment eût-elle pu lutter avec une jeune femme de dix-huit ans, grande, forte peut-être, mais d'une fraîcheur de rose, quoique laide, ayant de beaux cheveux, de belles dents, une haleine fraîche et pure.
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et VOUS perdrier tout l'honneur que donne Tinitiative dans une conduite généreuse. Tout ce que m'a dit le Grand Maréchal me prouve assez que Sa Majesté veut que vous conserviez à jamais les dignités d'un rang où vous avez été élevée par ses succès et sa tendresse. Et, cependant, l'hiver se passerait. La saison où Ton peut habiter Navarre vous ramènerait aux occupations d'embellissements qui vous y attendent. Le temps, ce grand réparateur de toutes choses, aurait tout consolidé, et vous auriez mis le complément à cette conduite noble qui vous assure la reconnaissance de toute une nation. Je ne sais si je m'abuse. Madame, mais je crois qu'il y a encore du bonheur dans l'exercice de semblables devoirs. Le cœur d'une femme sait trouver du plaisir dans le sacrifice qu'il fait à celui qu'elle aime. Prévenir l'embarras dont l'Empereur pourrait sortir lui-même s'il vous aimait moins ; rassurer les inquiétudes d'une jeune femme, que le temps et cette expérience de vous-même rendront plus calme, tout cela est digne de vous. Si vous étiez moins sûre de l'elYet que peuvent encore produire les grâces de votre personne, votre rôle serait moins difficile, mais il me semble que c'est parce que \'otre Majesté sait très bien qu'elle possède des avantages qui peuvent établir une concurrence, qu'elle doit avoir la délicatesse de tous les procédés. J'espère que Votre iMajesté me pardonnera une aussi longue lettre et les réflexions qu'elle contient. <^)uand j'appuie si fortement sur cette impérieuse nécessité de s'éloigner de nous pendant quelque temps, je me flatte qu'elle daignera penser que peut-être jamais je ne lui ai donné de marques plus véritables des sentiments qui m'attachent à elle (i)- »
Joséphine, loin de tenir compte de cet avis, profitant de la parfaite liberté que lui laissait Napoléon, se décida à partir immédiatement pour Navarre. « Là, du moins, répétait-elle à sa fille, je serai en France. S'il n'avait été question que de passer un ou deux mois en Italie avec mon cher Eugène, j'aurais fait volontiers ce voyage. Mais,
(1) Dncbesse d'Abrantès. Salons de Paris, V, 186 et suiv.
ibO LES JOURS DE LA MALMAISON
m'éloigner de la France pendant six mois, cela inquiéterait tout ce qui m'est attaché et c'est au-dessus de mes forces. Tu me trouveras bien changée, ma chère fille, j'ai perdu tout le bon effet des eaux. Depuis un mois, j'ai maigri considérablement et je sens que j'ai besoin de repos et surtout que l'Empereur ne m'oublie pas (i) .» Alors qu'elle semblait avoir le plus vif désir de satisfaire Napoléon, elle prenait aussi les moyens les plus appropriés à le contrarier. Son retour en France fit du bruit, beaucoup de bruit même, grâce à l'indiscrétion des gens de sa maison. Il y eut, à l'époque de ce retour de Genève, une querelle entre domestiques subalternes portant la livrée impériale, qui était celle des deux Impératrices, qui causa de l'humeur à l'Empereur. Il en eut aussi à la suite d'un bref arrêt à la Malmaison, sur la route de Navarre, où Joséphine eut la maladresse de recevoir tout Paris (2). Marie- Louise, qui n'avait jamais vu Joséphine et se la représentait d'après des portrait anciens, était jalouse de la beauté qu'elle lui croyait. « Un jour, rapparie la duchesse d'Abrantès, l'Empereur entra cher Marie-Louise à l'improviste et la trouva pleurant. C'était deux mois à peu près après la naissance du roi de Rome. En voyant son visage rosé, ordinairement l'image de la santé et même de la gaîté d'une enfant, tout couvert de larmes, l'Empereur fut alarmé. « Qu'avez-vous, Louise? lui demanda-t-il en la prenant dans ses bras. Eh bien, continua-t-il en riant, que caches-tu donc là? » Et cherchant à voir ce que l'Impératrice lui dérobait sous son châle, il prit dans sa main un petit médaillon renfermant un portrait. Quelle fut sa surprise en reconnaissant celui de Joséphine, mais charmant et rajeuni de plus de vingt ans? C'était Joséphine à vingtcinq ans tout au plus, et mise néanmoins comme au moment où le portrait était entre les mains de la jalouse jeune femme. « Qui t'a donné ce portrait, Louise? dit l'Empe-
(1) Citée par Aubenas. Histoire de l'Impératrice Joséphine, 523.
(2) Duchesse d'Abranlès. 5a/o«s de Paris, V, 203-204.
APRES LE DIVORCE
reur avec un sentiment de colère qui faisait craindre pour celui ou celle qui aurait excité sa colère? » L'Impératrice ne répondit rien, mais ses sanglots redoublèrent et elle se jeta dans les bras de l'Empereur en le serrant convulsivement contre elle. « Enfant! dit Napoléon ému... Enfant! qu'as-tu donc? Pourquoi ces larmes. Encore, une fois, Louise, qui t'a remis ce portrait?
Je veux le savoir, » poursuivit-il en frappant du pied avec colère... Marie- Louise fut effrayée, mais elle ne répondit rien.
« Eh bien! tu ne veux pas me le dire? — Je n'en sais rien, murmura-t-elle d'une voix tremblante, je l'ai trouvé sur ce canapé,
comme j'entrais tout à l'heure dans cette chambre. — Et pourquoi pleurais-tu en regardant ce portrait ? » Marie- Louise sanglotait encore plus fort et continuait à cacher son visage en pleurs dans la poitrine de Napoléon. Il la serra dans ses bras et lui dit avec amour de ces paroles qui vont au cœur quand elles sont vraies.
Isabey.
Portrait du peintre, par lui-même.
(Bibliothèque Nationale. Estampes.)
102 LES JOUftS DE LA MALMAISON
Enfin, il parvint à la calmer, mais ce fut au bout d'un longtemps (i). »
Ces scènes de jalousie lui étaient très désagréables et il ne pouvait savoir gré à Joséphine de les lui valoir. Elle lui causait encore d'autres ennuis. Il n'avait jamais, à aucune époque, pu s'accommoder de ses dépenses exagérées et de la facilité avec laquelle elle contractait des dettes. Joséphine avait eu longtemps Bourrienne comme complice pour les lui dissimuler ; mais une dette non avouée n'en existait pas moins et, d'ailleurs, toute tentative trouvait Joséphine incorrigible. Elle ne savait résister ni à un châle, ni à une parure, ni à un tableau, ni à une pièce d'orfèvrerie. Ce gaspillage n'avait pas de limites malgré les reproches et les observations de Napoléon : « Mets de l'ordre dans tes affaires, lui écrivait-il de Saint-Cloud, le i3 septembre 1810. Ne dépense que quinze cent mille francs par an et mets de coté quinze cent mille francs. Cela te fera une réserve de quinze millions en dix ans pour tes petits-enfants. Il est doux de pouvoir faire cette chose pour-eux. Au lieu de cela on me dit que tu as des dettes. Cela serait bien vilain. Occupe-toi de tes affaires et ne donne pas à qui veut prendre. Si tu veux me plaire, fais que je sache que tu as un gros trésor. Juge combien j'aurais mauvaise opinion de toi, si je te savais endettée avec trois millions de revenus (2). » Pendant le séjour à Navarre, il écrivait à M™^ d'Arberg, surintendante de la maison de l'Impératrice, pour lui recommander l'ordre et la régularité : « Songez que cette maison est nouvellement instituée. L'Impératrice Joséphine n'avait aucune dette, il y a sept mois. Donnez à ses affaires, Madame, le coup d'œil d'une amie en laquelle, elle et moi, nous avons toute confiance (3). » Quand Joséphine rentrait à la Malmaison avouant douze cent mille francs de dettes nouvelles, Napoléon les payait encore. « Elle ne doit plus compter sur
(1) Duchesse d'Abrantès. Salons de Paris, V, 196 et suiv.
(2) Duchesse d'Abrantès. Salons de Paris, V, 213.
(3) Duchesse d'Abrantès. Salons de Paris, V, 204.
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moi, se bornait-il à dire, je suis mortel et plus qu'un autre. » Et cependant, Joséphine rêvait de construire à la Malmaison un vrai château. Que l'Empereur lui échange l'Elysée contre de l'argent, cette fois elle pourra bâtir selon ses rêves. Mais Napoléon, qui sait ce qu'il en coûte de construire, refuse l'argent. Il veut bien reprendre l'Elysée, mais il donnera en échange Eaecken, près de Bruxelles. Joséphine accepte. Elle renonce au château qui devait s'élever sur les hauteurs de la Malmaison. Elle n'ira d'ailleurs jamais à Laecken. A partir de la fin de iSii, elle a pris son parti de vivre définitivement à la Malmaison, avec des séjours d'été à Navarre. Mais si elle s'immobilise, elle ne renonce pas à dépenser. Elle tient table ouverte. Les serres chaudes pour les plantes et les fleurs sont ruineuses; les toilettes et les diners absorbent ses revenus. Elle les dépasse avec les folies qu'elle fait pour sa bergerie modèle. Comme les vieilles dames, elle .'^e distrait par des baptêmes et des combinaisons de mariage. Puis, la Malmaison est plus que jamais le rendez-vous de ses artistes et de se.s savants. Isabey, son portraitiste favori, Redouté qui peint ses fleurs, Lenoir, son architecte, Bonpland le naturaliste, ont en elle un Mécène qui ne recule devant aucun sacrifice. C'est sous ses yeux qu'on prépare le troisième volume de la collection des Jardins de la Malmaison et de la Navarre et ce recueil gravé de ses Antiques auquel Lenoir consacre ses journées et ses veilles. Hortense et ses enfants sont auprès d'elle. Son petit-|îls Louis, le futur Napoléon III, est un grand suceur de canne à sucre. Les autres visiteurs, ce sont les Tascher et les Beauharnais, Masséna qui a acheté ce qui restait du château de Richelieu, Varchichancelier Cambacérès, l'ami de longue date, à qui elle sait gré d'avoir combattu le divorce, et tout un essaim de jeunes filles, dont elle aime à s'entourer, qui lui donne le soir des concerts de harpes et de pianos, car elle leur a assuré les leçons des meilleurs maîtres (i). Eugène est loin. Il accompagne Napoléon. Il
(1) Maxime de Lescure. Le château de la Ma/maisoii, 125-129.
le suit sur les champs de bataille; il partage sa gloire. L'été de 18 12, Joséphine se rend à Aix en Savoie. Aix est en ce moment rempli par la famille impériale : la princesse Pauline, Madame Mère, la reine d'Espagne, sa sœur, la princesse de Suède, l'animent. La duchesse d'Abrantès, qui y voit Joséphine, la trouve très abattue (1). Cette campagne lointaine va lui donner les derniers coups. Quand, après sa saison d'Aix et un séjour à Navarre, elle rentre à la Malmaison, sa santé semble gravement atteinte. Elle a eu cependant la joie de connaître le roi de Rome, que Napoléon lui a fait amener à l'insu de Marie-Louise (2). Mais les superstitions de la créole ont repris tout leur empire sur elle. Le pis est qu'Hortense les partage. Le i*^'' janvier iXi3, elle s'est reveillée en proie à une terreur que rien n'a pu dissiper, pas même la ravissante parure en pierres de couleur que Joséphine lui donne pour ses étrennes. « Avez- vous remarqué, dit l'Impératrice à la duchesse d'Abrantès qui vient lui apporter ses hommages et ses souhaits, avez-vous remarqué que cette année commence un vendredi et porte le chifjre i3? » La duchesse essaie de plaisanter. « Non, non, reprend Joséphine, cela annonce de grands désastres et des malheurs particuliers ^3). » Les salons sont tristes. Les femmes du cercle intime sont jeunes et jolies, mais il n'y a presque plus d'hommes. Ils sont tous employés. Si parfois quelque aide de camp, quelque officier d'ordonnance parait à la Malmaison, c'est un officier venu de l'armée pour porter quelque dépêche et qui, vingt-quatre heures plus tard, aura repris le chemin des camps. Cependant, à toutes ces tristesses les enfants d'Hortense font diversion. « L'aîné, dit la duchesse d'Abrantès (4), était réfléchi et rempli de moyens. Le second était comme la plus jolie petite fille et son esprit ne le cédait pas à celui de son frère. On
(1) Duchesse d'Abrantès. Salons de Paris, V, 220.
(2) Duchesse d'Abrantès. Salons de Paris, V, 22L
(3) Duchesse d'Abrantès. Salons de Paris, V, 246-247.
(4) Duchesse d'Abrantès. Salons de Paris, V, 256-257.
APRES LE DIVORCE
Le prince Eugène Napoléon.
Portrait gravé par P. M. Alix. (Bibliothèque Nationale. Estampes )
l'appelait alternativement la princesse Louis ou bien Ouioui. Il avait une vivacité de pensée que n'avait pas son frère, et pms une volonté de tout connaître qui était quelquefois très amusante. L'Impératrice était idolâtre de ses petits-enfants. » Elle aimait d'ailleurs tous les enfants. La kyrielle de ses filleuls était innombrable. Elle eut, après la campagne de Russie, la satisfaction de se voir amener le roi de Rome par Napoléon. L'Empereur entra dans le salon où était Joséphine en tenant l'enfant par la main. < Le jeune prince, rapporte la duchesse d'Abrantès, était alors admirablement beau. Il ressemblait à un de ces enfants qui ont dû sen'ir de modèle au Corrège et à
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VAlbane. « Aller embrasser cette dame, mon fils, dit l'Empereur à l'enfant en lui montrant Joséphine qui était retombée tremblante sur le fauteuil d'où elle s'était soulevée à leur entrée dans l'appartement. Le jeune prince leva ses grands et beaux yeux sur la personne que lui montrait son père et, quittant la main de Napoléon, il se dirigea sans montrer de crainte vers Joséphine, qui, l'attirant aussitôt à elle, le serra convulsivement contre son sein. Le roi de Rome, à qui son père avait recommandé probablement d'être caressant pour la dame qu'il allait voir, fut charmant. Il avait l'habitude de jouer avec les chaînes, les montres, tout ce qui était à sa portée. C'était alors la mode de mettre à une chaîne d'or une multitude de breloques de toutes espèces. Joséphine en avait une grande quantité. Voyant que le jeune prince s'amusait avec ces breloques, elle détacha sa chaîne pour qu'il pût jouer plus aisément. L'enfant fut charmé de cette complaisance. Il se mit à compter les différentes pièces du charivari, mais il s'embrouillait toujours lorsqu'il arrivait au nombre dix. Tout à coup, il s'arrêta et regarda alternativement Joséphine et le charivari, il parut vouloir lui dire quelque chose. « Que voulez-vous. Sire? lui dit Joséphine. — Oh! rien. — Mais encore, dites, que voulezvous? » Ainsi pressé, le roi de Rome se décida à dire à Joséphine qu'ayant rencontré un pauvre dans le bois, il serait heureux d'avoir les breloques pour les lui donner, car il n'avait pas d'argent. L'Impératrice lui promit d'avoir soin de son pauvre. « Eh bien, s'écria l'enfant en l'embrassant, je vous aime beaucoup! Vous êtes bien bonne; je veux que vous veniez avec nous à Paris, vous demeurerez aux Tuileries. » L'Impératrice fut émue et regarda l'Empereur avec une expression déchirante. Mais il ne voulait pas de scène et surtout rien qui pût frapper l'enfant. Il revint auprès de Joséphine, et prenant le roi de Rome par la main : « Allons, Sire, il se fait tard, il faut partir... Embrassez Madame. » Le jeune prince jeta ses deux bras autour du cou de Joséphine et l'embrassa avec une effusion qui la toucha au point de la faire pleurer. « Venez avec
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moi, répétait l'enfant. — Cela ne se peut, disait Joséphine. — Et pourquoi? » dit l'enfant en redressant sa jolie tête, si l'Empereur et moi nous le voulons. — Allons, allons, venez, » dit l'Empereur en prenant la main de son fils qui, cette fois, n'osa pas résister. Et faisant de l'œil et de la main un dernier adieu, Napoléon sortit avec le roi de Rome, laissant Joséphine bien heureuse (i), »
Cependant, la situation de la France s'aggravait rapidement. Dès les premiers revers, Napoléon avait fait appel à l'état-major de souverains qu'il avait donnés à l'Europe. Joséphine eût désiré être auprès de lui pour le soutenir dans ses heures d'épreuve. Ne pouvant le rejoindre, elle lui envoyait Eugène. « Ne perds pas un instant, mon cher Eugène, lui écrivait-elle; quels que soient les obstacles, redouble d'efforts pour remplir l'ordre que l'Empereur t'a donné. Il vient de m'écrire à ton sujet. Son intention est que tu te portes sur les Alpes en laissant dans Mantoue et les places d'Italie seulement les troupes d'Italie. Sa lettre finit par ces mots : « La France avant tout; la France a besoin de tous ses enfants. " Viens donc, mon cher fils, accours. Jamais ton zèle n'aura mieu.x servi l'Empereur. Je puis t'assurer que chaque instant est précieux. Je sais que ta femme se disposait à quitter .Milan. Dis-moi si je peux lui être utile. Adieu, mon cher Eugène, je n'ai que le temps de t'embrasser et de te répéter d'arriver bien vite (2). »
Les événements se succédaient avec une telle rapidité que le 29 mars 18 14, Joséphine eut à peine le temps de quitter la Malmaison pour se réfugier à Navarre. Elle emportait cinquante mille francs réunis à grand effort. En route, un valet de pied ayant donné une fausse alarme, Joséphine se jeta hors de la voiture et courut à travers champs, jusqu'à ce qu'on put la convaincre que ce n'étaient
(1) Duchesse d'àbranlès. Salons de Paris, V, 258-263.
(2) Citée par Aubenas. Histoire de l'Impératrice Joséphine, b3b.
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pas les Cosaques. Ce fut à Navarre qu'elle apprit d'Hortense l'entrée des Alliés dans la capitale. Toutes les routes étaient interceptées. Elles demeurèrent trois jours sans nouvelles directes de Fontainebleau, de Paris et de Blois, livrées à tous les bruits contradictoires, qui de proche en proche se propageaient jusqu'à leur retraite. Enfin, la quatrième nuit, M. de Maussion, auditeur au Conseil d'État, envoyé par le duc de Bassano à la duchesse sa femme, pour lui donner des nouvelles, se présenta à Navarre. « Lorsque l'Impératrice sut l'arrivée de M, de Maussion, raconte la duchesse d'Abrantès, elle se leva aussitôt, passa un peignoir de percale, prit un bougeoir, et guidant le nouvel arrivé elle-même, elle traversa la cour qui séparait son logement de celui de sa fille, et introduisit M. de Maussion auprès de la reine Hortense, qui, déjà éveillée par le bruit des chevaux, attendait des nouvelles avec impatience. L'Impératrice, que son trouble avait empêchée de comprendre ce que lui avait dit M. de Maussion, le pria de tout répéter. Il recommença le malheureux récit. Ce ne fut qu'alors que Joséphine comprit. Napoléon, déchu de sa puissance, accablé par le sort, n'avait plus pour asile que l'île d'Elbe et ses rochers de fer! Elle était alors assise sur le lit de sa fille. Elle poussa un cri et se jetant dans ses bras : « Ah! dit-elle en pleurant, il est malheureux! C'est à présent surtout que je porte envie à sa femme! Elle, du moins, elle pourra s'y enfermer avec lui. » Son désespoir fut violent. Elle pleura pendant plusieurs heures et fut dans un état nerveux qui alarma ceux qui l'entouraient (i). »
Dès le lendemain les Alliés la rappelaient à la Malmaison. Déjà, le duc de Berry lui avait fait proposer une garde et une escorte. La Restauration tenait à distinguer les Beauharnais des Bonaparte et les souverains alliés firent entendre^ à Joséphine que sa rentrée chez elle était indispensable, car son éloignement passerait pour une marque de défiance. « La mère du prince Eugène est de retour à
(1) Duchesse d'Abrantès. Salons de Paris, V, 266-267.
Malmaison » annonçait le Journal des Débats du i6 avril. Elle y rentrait pour y mourir. Dès le Consulat, une prédiction avait couru, faite, disait-on, à Joséphine par une bohémienne. Elle lui avait annoncé qu'elle deviendrait plus grande qu'une reine et qu'elle mourrait dans un hôpital (i). La Malmaison n'était-elle pas une ancienne maladrerie ?
(1) Lord Holland. So/wenirs, 16'i.
Les Agonies.
Je fut d'abord à la Malmaison un défilé des souverains que Joséphine et Hortense recevaient de leur mieux, heureuses de trouver dans ces « vainqueurs » des protecteurs puissants qui leur assureraient l'avenir (i). Généraux et diplomates anglais, allemands ou russes vinrent ensuite tour à tour à la Malmaison. Puis, c'était M"'" de Staël qui osait demander à Joséphine « si elle aimait encore l'Empereur », la belle Waleska, qui amenait le fils qu'elle avait eu de Napoléon. Seul, l'empereur d'Autriche s'abstenait. Il avait peur, disait-il, de peiner Joséphine. « Mais pourquoi donc? Pas du tout. Ce n'est pas moi qu'il a détrônée, c'est sa fille. »
Le visiteur favori, c'était l'empereur Alexandre. Les jolis yeux d' Hortense semblaient l'avoir ensorcelé. Quand il connut la Malmaison, il voulut connaître Saint-Leu. Hortense comprit que les désirs du vainqueur étaient des ordres. N'était-il pas le seul qui eût le pouvoir de protéger SCS fils ? Llle l'engagea donc à venir à Saint-Leu et se proposa de lui donner une fête. « Il ne faut pas que Votre Majesté s'attende à trouver une maison royale, fit observer Joséphine. Ma fille et moi nous ne sommes plus que des femmes du monde et en venant che2 Hortense, il faut que Votre Majesté y vienne avec toute son indulgence (2). »
(1) A lire comme commentaires de ce chapitre : Frédéric Masson. Joséphine répudiée; Iinbert de Saint-Amand. Les dernières années de l'Impératrice Joséphine. Le récit de la mort de Joséphine est rédigé d'après les rapports médicaux et les Mémoires de M"" Avrilloii. Ces documents ne permettent pas de douter que l'Impératrice soit morte d'une angine infectieuse, ce qui n'empêche nullement d'admettre qu'elle possédât des secrets qui obligeaient Louis XVIII à la ménager.
(2) Duchesse d'Abrantès. Sa/ons de Paris, V, '271.