LES PROGRKS DU PETIT TRIANON
château de La Muette était trop petit pour la réunir tout entière (i). Aussi prit-elle plaisir à dessiner elle-même toute la partie haute du parc et à rédiger les règlements de police intérieure affichés aussitôt auprès des grilles avec cet en-tête : « De par la reine ». Elle en avait agi de la sorte au Petit Trianon sans choquer personne. A Saint-Cloud, ces imprimés firent un effet très fâcheux. « On y voyait, dit Mme Campan, une atteinte portée aux usages de la monarchie (2). » La reine s'opiniâtra. Elle jugeait que sa dignité serait compromise si elle souffrait un changement quelconque à la forme de ses règlements. « Mon nom, disait-elle à Mme Campan, n'est point déplacé dans des jardins qui m'appartiennent. Je puis y donner des ordres sans porter atteinte aux droits de l'Etat. » Le roi, dont une intervention énergique aurait alors mis fin aisément à ces tracasseries de l'opinion, parut s'en désintéresser. Il avait laissé la reine maîtresse de diriger à sa guise cette installation à Saint-Cloud, mais le château et la résidence lui déplaisaient également et, après un mois de séjour, il ne se préoccupait que de presser l'époque du voyage à Fontainebleau. Saint-Cloud lui paraissait trop voisin de la capitale. « Je n'y ai encore vu, disait-il, que des croquants et des catins (3). » C'était l'époque delà foire annuelle qui amenait, en effet, à Saint-Cloud, une foule bigarrée très différente de celle qui fréquentait la Cour. Sous prétexte d'y aller admirer les cascades,
où l'onde en des canaux pressée
Part, s'e'chappe et jaillit avec force élancée,
l'exode de la capitale vers Saint-Cloud était devenu quotidien depuis que la reine y séjournait, transformant la route de Paris en une vraie descente de la Courtille. Des
(1) De Beaucourt et de La Rocheterie. Correspondance de Marie- Antoinette, IJ, p. 49.
(2) Mémoires de Mme Campan. Edition Barrière, p. 200.
(3) Correspondance secrète de Métra, 17 août 1785,
charrettes, chargées de petites demoiselles endimanchées, s'y heurtaient aux équipages, aux clameurs des oiselles ballottées. « Lorsqu'une petite demoiselle, dit Mercier (i), a fait deux ou trois promenades de cette espèce, elle connaît à fond la langue des charretiers et celle des plaisants licencieux. » Cette foule tapageuse, criarde, se répandait par le parc. La reine crut devoir profiter de cette affluence pour organiser une fête qui secouerait la somnolence actuelle de son entourage. Son effort ne fut pas récompensé. La fête fut ratée et un plaisant afficha, dans le parc, ce quatrain :
L'ennui, peint sur chaque visage,
Faisait bâiller la Cour, les spectateurs.
On voit fuir la gaîté volage,
Quand les respects remplissent tous les cœurs (2).
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(1) Tableau de Paris, de Mercier (édit. illustrée, Louis-Miehaud)
(2) Lescure. Correspondance secrète, 29 septembre 1785.
Les Fêtes de Trianon.
itôt les travaux du jardin en train, la reine s'était mise à donner des fêtes au Petit Trianon. Les premières qui aient laissé un souvenir mémorable, sont celles qui coïncidèrent avec le voyage de l'empereur Joseph II. L'archiduc Maximilien, un autre des frères de Marie- Antoinette, lui avait le premier fait visite en 1775 et Louis XVI et Marie-Antoinette s'étaient préoccupés des moyens de l'amuser. Mais l'archiduc, qui était une espèce de paysan du Danube, n'avait guère réussi à Paris. On citait de lui cent traits ridicules. Buffon, alors dans toute sa gloire, et qu'il était allé visiter au Jardin des Plantes, lui avait offert un superbe exemplaire de son Histoire Naturelle. « Oh! je ne voudrais pas vous en priver, » avait répondu l'archiduc.
Joseph II était un tout autre homme. D'un esprit sarcastique, il avait l'habitude d'écrire à sa sœur en termes caustiques et sévères. Elle se faisait traduire les lettres par Mercy. Un jour que la lettre était particulièrement mordante, Mercy, sans en altérer le texte, crut devoir y apporter « tous les adoucissements auxquels pouvait donner lieu la tournure différente des deux tangues. J'observai bien l'effet que cette lettre produisit sur l'esprit de la reine. Après un moment de réflexion, elle me dit : « Il y aurait ici matière à brouillerie, mais je ne me brouillerai jamais avec mon frère; je vais lui repondre en plaisantant (1). » Le voyage de l'empereur avait été représenté à Louis XVI
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(1) Correspondance secrète de Mercy et Marie-Thérèse, I, p. 289.
et à Marie-Antoinette, à la reine surtout, comme une sorte de visite de père Fouettard qui venait remettre de l'ordre dans le ménage royal. Par une sorte d'entente tacite, le roi et la reine feignirent d'être parfaitement à leur aise. On avait annoncé que Joseph II tancerait vertement sa sœur sur son goût pour les cabriolets et les hautes coiffures. Le 18 avril, la reine traversa tout Paris avec quatorze cabriolets, le sien compris, et une suite empanachée, sous prétexte d'aller chasser dans la forêt de Bondy et en réalité pour rencontrer l'empereur. On était parti avec le beau temps. L'après-midi, quand le cortège repassa parles boulevards par une pluie affreuse, tous les chapeaux à la Henri IV dégouttaient d'eau. Les plumes étaient défrisées, les robes froissées et abîmées et les dames rentrèrent à Versailles enveloppées dans des redingotes d'hommes (i). Quant à l'empereur, on ne l'avait point rencontré. Joseph II, qui voyageait incognito sous le nom de comte de Falkenstein, n'était pas entré à Paris par Bondy. Il tenait essentiellement à n'être pas en visite officielle, et avant de se mettre en route, il s'était expliqué sur ce sujet avec Mercy en termes explicites : « Pour le logement à Versailles, lui écrivit-il, je suis très inviolablement décidée n'en accepter ni au château ni au Petit Trianon ni à aucun endroit relevant ou appartenant à la cour ou aux princes. Il me faut être logé pour mon argent et je préférerais plutôt retourner tous les soirs à Paris que de renverser, par une seule nuit que j'accepterais de loger à la Cour, tout l'édifice de mon incognito (2). » Dans son désir de donner à sa visite l'allure des relations privées, il rencontra bien entendu la complicité de la Cour de France. Quand il se présenta chez la reine, son lecteur, l'abbé de Vermond, l'attendait à la porte de l'appartement, et l'introduisit jusqu'au cabinet. Joseph et Marie- Antoinette s'embrassèrent avec des larmes de tendresse bientôt coupées par les
(1) Mémoires secrets, 19 avril 1777.
(2) D'Arneth. Mercy und Joseph H, II, p. 481.
LKS FÊTES DE TRIANON j5
rires : « La reine, rapportait ta Correspondance secrète, n'a parlé qu'allemand, et au bout d'une heure, après avoir pris l'empereur par-dessous le bras, elle l'a conduit chez le roi et de là chez tes princesses (i). » La présentation à la cour fut très brève : « Je ne vous présente point à mon frère, dit la reine, mais je vous présente mon frère (2). » Le comte de Falkenstein n'était pas venu à Paris incognito pour subir les grandes réceptions. Il désirait par-dessus tout visiter Paris et le visiter librement. Evidemment, il ne pouvait éviter tous les compliments et échapper à tous les impromptus des poètes :
Chantons la sœur et le frère!
Chantons le frère et la sœur!
s'écriait l'un d'eux :
Dis avec moi, ma Glycère,
Rien n'est si bon que le frère.
Rien n'est si beau que ta sœur.
On honore le frère,
On adore la sœur,
Si la raison austère
Ou la vertu sévère
Trouvaient ce ton flatteur.
Je lui dirais, ma chère,
Ce refrain part du cœur
Et du cœur le plus sincère (3).
Mais, en dépit des complimenteurs et des poètes, il resta à Joseph II le temps de voir Paris à son gré. « Ce prince a été tellement émerveillé du bâtiment des Invalides et surtout du dôme qu'il a dit au roi : — Vous possédez le plus bel édifice de l'Europe. — Lequel donc? — Les Invalides. — On le dit. — Comment! est-ce que vous n'avez pas encore examiné cet édifice? — Ma foi non. — Ni moi non plus, reprit la reine. — Ah! pour vous, ma sœur, dit l'empereur en souriant, je n'en suis pas étonné, vous avez tant
(1) De Lescure. Correspondance secrète, I, p. 50.
(2) De Lescure. Correspondance secrète, 1, p. 51.
(3) Anecdotes de l'Illustre Voyageur, recueillies par le chevalier de Coudray, p. 110.
jO LES JOURS DE TRIANON
d'affaires (i). » Il parlait toujours à sa sœur avec ce petit ton d'ironie tendre. Un jour qu'il assistait à sa toilette, elle avait sur la tête, à son habitude, quantité de plumes et de fleurs. Elle lui demanda : « Ne me trouvez-vous pas coiffée à ravir? — Oui. — Mais ce oui est bien sec, est-ce que cette coiffure ne me sied pas bien? — Ma foi, si vous voulez que je vous parle franchement, madame, je la trouve bien légère pour porter une couronne (2). » En vérité, Louis XVI n'avait pas le ton royal avec son beau-frère. « L'empereur Joseph II, racontait Mercy à Marie-Thérèse, fut dîner avec la reine et le roi chez Madame, le 21 mai, avec le comte de Provence et le comte d'Artois. Le souper fut plus que gai, c'est-à-dire de la part du roi et des princes, ses frères. Ils se mirent tellement à leur aise qu'au lever de table, ils s'amusèrent à des enfantillages, à courir dans la chambre, à se jeter sur les sophas au point que la reine et les princesses en furent embarrassées, à cause de la présence de l'empereur qui, sans paraître faire attention à ces incongruités, continuait la conversation avec les princesses. Madame, dans un mouvement d'impatience, appela son époux et lui dit qu'elle ne l'avait jamais vu si enfant. Tout cela, cependant, se termina de bonne grâce sans que l'empereur eût laissé remarquer la surprise que lui avait causé un si étrange spectacle (3). » Quelques jours plus tard, sans tenir compte de la présence de M"ie de Polignac, la reine querella son frère, qui n'évita une petite scène de famille qu'à force de douceur (4).
Le 18 juin, la reine reçut la famille royale au Petit Trianon, et l'on représenta devant elle te Barbier de Séville et la Fête du Château. En septembre, il y eut encore de nouvelles fêtes. Le parc représentait une foire, les dames de la Cour étaient les marchandes. La reine tenait un café comme limonadière. Il y avait çà et là des
(1) De Lescure. Correspondance secrète, p. 51.
(2) De Lescure. Correspondance secrète, p. 61.
(3) Correspondance secrète de Mercy, III, p. 52.
(4) Correspondance secrète de Mercy, III, p. 81.
LKS FETES DE 1 IUANON
Marie-Antoinette annonçant à Madame de Bellegarde (a liberté de
son mari (mai 1777).
(La reine est au bras de l'empereur, son frère, puis les comtes et comtesses
de Provence et d'Artois et mesdames de Chimay, de Mailly et de Gramont.)
Estampe de Desfossés, gravée par A.-J. Ducloz.
(Bibliothèque Nationale. Estampes.)
théâtres et des parades (i). On donna un grand souper dans les jardins illuminés. « Les ministres du roi, racontait Mercy à Marie-Thérèse, non plus que leurs épouses, ne sont jamais appelés à ces parties, mais dans cette dernière occasion, te comte et la comtesse de Maurepas ont été invités par la reine, et cette faveur a eu de quoi les flatter excessivement (2). » Quant à M. Necker, il fut seulement chargé de régler les frais de cette fête que la Correspondance secrète évalue à 400000 livres (3). Pendant son séjour à Paris, l'empereur avait été fort
(1) Lescure. Correspondance secrète, I. p. 93.
(2) Correspondance secrète de Mercy, III, p. 114.
(3) Lescure. Correspondance secrète, I, p. 93.
choqué du ton qui régnait dans l'entourage de Marie- Antoinette. En revenant de Versailles, le 28 mai, il était monté dans l'appartement de Mercy en descendant de voiture et lui avait conté comment, la veille, pour céder aux désirs de sa sœur, il l'avait accompagnée dans ta soirée chez la princesse de Guéménée. On y jouait au pharaon. Il y avait là le plus mauvais ton, un air de licence et un assemblage de gens qui lui avaient souverainement déplu.
11 avait entendu des reproches faits à Mme de Guéménée, en présence de la reine, sur sa façon de jouer suspecte et il n'avait pu se retenir de dire à Marie-Antoinette que cette maison était un vrai tripot (1). Il n'apprenait pas grand chose à Mercy qui, dans ses rapports secrets avec Marie- Thérèse avait toujours déploré le goût de la reine pour le jeu. Après le départ de Joseph II, Mercy eut encore l'occasion de renouveler ses reproches. « La passion du jeu, dont la reine est plus que jamais occupée, disait-il le
12 septembre, a donné lieu à plusieurs inconvénients qui en sont la suite nécessaire. Les parties de jeu sont devenues parfois tumultueuses et indécentes. Elles ont occasionné, de ta part de ceux qui tiennent la banque, des reproche^ à quelques femmes de la cour sur leur peu d'exactitude dans leur faconde jouer. Il y eut un soir, entre le duc de Fronsac et la comtesse de Gramont, une scène assez vive de ce genre. La reine en a senti tout l'embarras, et elle a cru en éviter une partie en retournant de temps en temps jouer chez la princesse de Guéménée (2). Elle obéissait en cela aux conseils de Lauzun. Ce mauvais sujet raconte dans ses Mémoires que la reine aimait le gros jeu et savait que cela ne plaisait pas au roi. « Cela, dit-il, l'obligeait à cacher un peu celui qu'elle jouait et à choisir dans un petit nombre sur ta discrétion de qui elle comptait. Je lui représentai que cela était très mal fait et donnait lieu à des propos vraiment désagréables pour elle. Je
(1) Correspondance secrète de Mercy, III, p. 57.
(2) Correspondance secrèie de Mercy, III, p. 113.
l'exhortai à jouer dans les cabinets un jeu qu'elle pût jouer devant tout le monde, ajoutant que chez Mmc de Guéménée elle pourrait faire tout ce qu'elle voudrait (i). » Lauzun était certainement un des bons apôtres que Joseph II n'avait pas été long à percer à jour. « Je suis vraiment fâché, écrivait-il à Mercy le 2 novembre, que nos raisonnements, surtout sur la passion du jeu, aient si peu d'effet sur l'esprit de la reine. Les alentours, sa dissipation, son besoin de plaisir et son besoin de trouver ceux qui lui eji procurent contents et de bonne humeur sont la seule cause de ses désordres, car, au fond, ma sœur n'aime pas le jeu (2). »
Parmi les princesses de la cour, il en était une qui eût sans doute trouvé grâce aux yeux de Joseph II. Mais, lors de son voyage, ce n'était encore qu'une enfant. C'était Mme Elisabeth, âgée alors seulement de quatorze ans et qui ne fut émancipée que l'année suivante. M""1 Elisabeth donnait déjà des marques de la haute raison et du grand caractère qui l'ont illustrée. Elle manquait peut-être de majesté, « mais, dit Mmc Lebrun, elle avait en tout le charme d'une jolie bergère », ce qui, à l'époque où écrivait Mme Lebrun, passait pour un des plus beaux compliments. Esprit sérieux et cultivé, elle sentait, toute jeune qu'elle fût, le danger de la conduite imprudente de la reine. Elle en gémissait en secret, mais elle n'osait lui adresser des observations, que son âge ne lui permettait point d'exprimer (3). En 1779, elles se lièrent beaucoup plus étroitement. « Mme Elisabeth, écrivait M™e de Bombelles le 22 avril, est venue nous voir aujourd'hui. Elle est revenue hier de Trianon. La reine en est enchantée. Elle dit à tout le monde qu'il n'y a rien de si aimable, qu'elle ne la connaissait pas encore bien, mais qu'elle en avait fait son amie et que ce serait pour toute sa vie. »
(1) Lauzun. Mémoires, p. 159.
(2) Correspondance secrète de Mercy, III, p. 132.
(3) De Beauchêne. Vie de Mmt Elisabeth, I, p. 346.
Cette même année, Marie-Antoinette eut un caprice pour Mme Vigée-Lebrun. Peintre d'un grand mérite, ta jeune Mme Vigée-Lebrun avait été appelée à exécuter un portrait de la reine, alors dans tout l'éclat de sa jeunesse et de sa beauté. Jusque là Marie-Antoinette n'avait jamais été satisfaite des peintres à qui elle avait confié le soin de reproduire ses traits. « C'est bien à moi de me désoler, écrivait-elle à sa mère, le 18 octobre 1774, de n'avoir encore pu trouver un peintre qui attrape ma ressemblance. Si j'en trouvais un, je lui donnerais tout le temps qu'il voudrait et quand même il ne pourrait en faire qu'une mauvaise copie, j'aurais un grand plaisir de le consacrer à ma chère maman. » En Mme Vigée-Lebrun, Marie- Antoinette trouva te peintre de ses rêves et le peintre, d'ailleurs, trouva auss1 le modèle qu'il rêvait. « Marie-Antoinette, écrit Mme Vigée- Lebrun, à propos de ce portrait de 1779, était grande, admirablement bien faite, assez grosse sans l'être trop. Ses bras étaient superbes, ses mains petites, parfaites de forme et ses pieds charmants. Elle était la femme de France qui marchait le mieux, portant la tête fort élevée, avec une majesté qui faisait reconnaître la souveraine au milieu de toute ta Cour, sans pourtant que cette majesté nuisît en rien à tout ce que son aspect avait de doux et de bienveillant. Il est difficile de donner à qui n'a pas vu la reine une idée de tant de grâce et de beauté réunies. Elle n'avait point de grands yeux, leur couleur était presque bleue, son regard était spirituel et doux; son ner était fin et poli et sa bouche n'était pas trop grande; quoique les lèvres fussent un peu fortes. Mais ce qu'il y avait de plus remarquable dans son visage, c'était l'éclat de son teint (1). »
Au mois d'avril 1779, Marie-Antoinette eut la rougeole. Elle passa sa convalescence à Trianon. « Le séjour à Trianon, écrivait Mercy le 17 mai, s'est passé beaucoup plus tranquillement que ne le faisait supposer la quantité du monde qui s'y était établie. La reine commença par y
(1) Mme Vigée-Lebrun. Souvenirs, T, p. 44.
prendre le lait d'ânesse et y établit le régime le plus strict. Sa Majesté ne s'y promenait qu'aux heures du jour les plus
Marie- Antoinette , en fermière.
Dessin de Césarine F..., gravé par Riotti.
(Bibliothèque Nationale. Estampes.)
propres à faire de l'exercice et elle était retirée régulièrement à onre heures du soir. Quoiqu'il n'y eût point d'étiquette pour la tenue de la Cour, les différents temps de la journée s'y arrangeaient avec l'ordre convenable. Tous les alentours se rassemblaient à un déjeuner qui tenait lieu de
dîner. Différents jeux, une conversation générale, un peu de promenade remplissaient une partie de l'après-midi et conduisaient au temps de la soirée et du souper qui toujours avaient lieu de bonne heure. La reine y admettait successivement quelques dames de Paris, et particulièrement celles qui avaient droit le plus régulièrement à espérer cette faveur, comme, entre autres, la maréchale de Noailles- Mouchy, la duchesse de Cossé et autres femmes de cet étage (i). »
Il n'y avait encore à Trianon, en dehors du jardin anglais et de la rivière, que le pavillon chinois, le belvédère et le temple de l'Amour. Mais, déjà, il n'était bruit dans toute l'Europe que du bijou qu'édifiait la reine. Le roi de Suède, Gustave III, avait manifesté le désir de connaître ce Petit Trianon dont on parlait tant. « Monsieur mon frère et cousin, lui écrivit Marie-Antoinette, le baron de Staèl m'ayant fait connaître que Votre Majesté verrait avec quelque intérêt les plans du Petit Trianon, je me fais un plaisir de vous les faire passer. Je souhaite qu'ils vous paraissent dignes de fixer un moment votre attention (2). » C'est pendant ce séjour à Trianon que la reine mit à la mode les chapeaux de paille. Les Lettres de M. de Kageneck l'indiquent dans ces termes : « Parées de chapeaux de paille unie et comme de simples bergères, Sa Majesté, Mme la comtesse Jules de Polignac et Mme la comtesse d'Artois passent les beaux moments du jour en promenades champêtres dans les bois, dans les prairies (3). » Vers te même temps, Mme Campan nous montre la reine « en robe de percale blanche, en fichu de gace, en chapeau de paille, courant les jardins, menant son monde boire son lait et manger ses œufs frais, entraînant le roi, du bosquet où il lisait, à un goûter sur l'herbe, tantôt regardant traire les vaches, tantôt péchant dans le lac ou bien assise sur le
(1) Correspondance secrète de Merci/, III, p. 312.
(2) De La Rocheterie. Histoire de Marie-Antoinette, p. 192.
(3) Lettres de M. de Kageneck,j>. 20.
garon, se reposant de la broderie ou du filet en épuisant une quenouille de villageoise (i) ». Le roi fut très satisfait de ce séjour de la reine à Trianon. « Il s'y rendait tous les matins, sans aucune suite, souvent à pied ou quelquefois dans une voiture légère qu'il conduisait lui-môme, rapportait Mercy (2). Toutes les matinées ne présentaient à Trianon que l'aspect d'une campagne habitée par des particuliers. La reine y était seule avec sa favorite et la duchesse de Guiche, fille de cette dernière. Il n'y avait de gens de service en sous-ordre que le nombre nécessaire strictement, sans aucune des charges de la Cour. Les aprèsdîners prenaient tout une autre face. Les princes et les princesses de la famille royale, même Mesdames tantes, les personnes les plus distinguées de leur suite, les dames du palais et quelques externes les plus favorisées se rendaient à Trianon et y passaient le reste de ta journée et de la soirée. Les jardins charmants de cette maison de plaisance y procuraient les promenades les plus variées, et quelques jeux de commerce y remplissaient les intervalles de l'avant et de l' après-souper. »
La convalescence de la reine fut célébrée par une fête. « Tous les fossés qui entourent le jardin, rapporte ta correspondance de Grimm, étaient semés de fascines allumées dont la lueur, mêlée à celle de plusieurs lampions cachés avec beaucoup d'art dans le feuillage des bosquets les plus touffus, répandait au milieu de la nuit une clarté douce semblable au clair de lune ou aux premiers rayons de l'aube matinale. Ayant fait remarquer à Sa Majesté l'effet singulier de la nouvelle aurore, on lui donna le désir de descendre dans te jardin. Là elle fut surprise par les sons d'une musique céleste et, en suivant les accents d'une mé-
(1) Alors que la laiterie du Petit Trianon n'existait pas, la reine prenait du laitage à la ménagerie de Mme de Pompadour. La Correspondance secrète a noté, le 12 juillet 1777, qu'elle fut incommodée pour avoir, malgré toutes les représentations, mangé trop de fromage à la glace. (I, p. 76.)
(2) Correspondance secrète de Merci/, III, p. 274.
lodie si touchante, elle aperçut dans une des niches du bosquet un berger jouant de la flûte, c'était le duc de Guines. Plus loin, deux faunes exécutèrent d'abord un duo de cor et de hautbois et, réunissant leurs accords avec ceux de la flûte, formèrent un trio charmant. Des couplets chantés par d'autres divinités champêtres terminèrent ce joli impromptu, mais les couplets ne sont point encore sortis du sanctuaire pour lequel ils ont été inspirés (1) ». Un an plus tard, le 17. mai 1780, Mercy écrivait à Marie-Thérèse : « La reine passe souvent ses journées à son château de Trianon et quelquefois les soirées; on y donne alors des spectacles auxquels le roi se trouve régulièrement. Il n'y a que l'intérieur de la Cour qui soit admis à ces petites fêtes. Elles commencent par des promenades dans les jardins jusqu'à l'heure du souper, après lequel on se rend au théâtre et ce que cet arrangement a de plus utile, c'est qu'il fait diversion aux jeux de hasard (2). »
C'était depuis le 17 septembre de l'année précédente que la reine avait fait pour la première fois organiser une salle de spectacle dans l'Orangerie du Petit Trianon. Jusque là on ne jouait la comédie que dans la galerie du Grand Trianon aménagée avec le matériel des Menus- Plaisirs du roi. Marie-Antoinette adorait le théâtre, dont elle avait eu le goût dès son enfance, alors que, pour lui apprendre te français, à Vienne, on y avait fait venir deux comédiens : Aufresne et Sainville. Lorsqu'elle était dauphine, elle avait joué la comédie avec les comtes et comtesses de Provence et d'Artois devant le Dauphin. M. Campan avait pris part à ces représentations et, un jour qu'il était descendu chercher je ne sais quel accessoire, déjà grimé en Scapin, il avait terrifié un laquais attardé dans les cabinets. Pendant les séjours à Versailles, la reine ne se contentait pas des deux spectacles par semaine qui se donnaient à la Cour. Elle allait souvent à la comédie de la ville, se rendant du chà-
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(1) Correspondance secrète de Grimm, II, p. 260. {'!) Correspondance secrète de Mercy, 111, p. 430.
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teau au théâtre par un corridor de communication qu'on avait fait tout exprès. C'était Mme Montansier qui dirigeait ce théâtre, rue des Réservoirs. « La reine, tes princes et tes princesses royales, écrivait Mercy en 1778, ont retenu des toges à ce théâtre où le spectacle, aux frais d'un entrepreneur, est des plus médiocres. Comme la reine s'y rend sans aucune cérémonie, elle permet à quelques personnes qu'elle affectionne le plus de venir lui faire leur cour dans la loge et cette faveur a été plus expressément accordée au comte Valentin Esterhazy. Cette distinction a excité de la jalousie (1). » Depuis 1777, il avait pris fantaisie à Marie- Antoinette de remplacer la scène provisoire de l'Orangerie par un théâtre qui serait à elle. Mique avait été appelé à faire un plan et les travaux commencèrent en juin 1778. La construction et la décoration de ta nouvelle salle coûtèrent 141 5oo livrés 4 sols (2). Comme pendant la convalescence de la reine on ne pouvait jouer ta comédie, ni dans l'ancienne salle qui était démolie ni dans la nouvelle qui n'était pas terminée, le comte d'Artois fit venir la troupe de Nicolet. Les sujets les plus remarquables étaient trois danseurs de corde célèbres, Pol, surnommé te petit diable d'Hollande, le beau Dupuis et Placide Bussard dit Placide qui joignait à la profession d'équilibre celle d'auteur de pantomimes. Le comte d'Artois devait, d'ailleurs, l'année suivante, laisser annoncer qu'il avait appris en secret à danser sur la corde, que ses maîtres avaient été Placide et le Petit I >iable et les Mémoires Secrets expliquaient que, quand il s'était cru en état de briller, il avait développé en petit comité ses talents aux yeux de la reine qui avait admiré sa grâce et son habileté (3).
Marie-Antoinette ne devait pas se contenter longtemps de faire jouer la comédie. Sedaine et Monsigny eurent l'honneur d'inaugurer le ier août 1780 ta scène royale du
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(1) Correspondance secrète de Mercy, III, p. 155.
(2) Desjardins. Le Petit Trianon, p. 107.
(3) Mémoires secrets, 12 juin 1780.
Petit Trianon avec le Roi et le Fermier et la Gageure imprévue. « La reine, à qui aucune grâce n'est étrangère, écrivait Grimm dans sa correspondance, jouait dans la première pièce le rôle de Jenny et dans la seconde celui de la soubrette. Tous les autres rôles étaient remplis par d'autres personnes de la société intime de Leurs Majestés et la famille royale (1). » Mercy accueillit ce nouveau caprice de Marie-Antoinette d'asser méchante grâce. « Le roi, disait-il cependant, s'y est fort amusé et, dans ces occasions, il prolonge ses soirées et ne paraît nullement pressé de se retirer à son heure ordinaire (2). » Il reconnaissait d'ailleurs que ce nouveau goût de la reine avait eu d'heureux résultats. « La reine a presque totalement abandonné la société de la princesse de Guéménée. Le retour de la comtesse de Polignac à la Cour a le plus contribué à cette utile diversion et les petites fêtes à Trianon ainsi que les spectacles qui s'y donnent suffiront à tenir la reine éloignée de tout objet de dissipations (3). » Marie-Thérèse ne prit pas garde au nouveau genre de divertissement de sa fille. « Je ne regarde, écrivait-elle, que comme passagers ces amusements de Trianon, sans m'en inquiéter tant qu'il ne s'y mêle pas quelque inconvénient majeur. » Elle pria, cependant, Mercy de ne point renoncer à sa surveillance. « Je suis d'avis, le sachant par plus d'un exemple, que d'ordinaire ces représentations finissent ou par quelque intrigue d'amour ou par quelque esclandre. » Mercy continua donc à lui envoyer des rapports sur le petit théâtre de Trianon. « Dans cette saison, lui écrivait-il le 16 août, dans cette saison où tout le monde habite la campagne, joint à ce que la guerre tient presque tous les militaires absents, les objets d'amusement deviennent plus rares. La reine est jusqu'à présent fort décidée à n'admettre d'autres spectateurs que le roi, les princes et princesses royales, sans aucune personne de leur
(1) Grimm. Correspondance
\l) UI1IUIU. OO/ "/ eSpUUUUIlCC.
(2) Correspondance secrète de Mercy, III, p. 459.
(3) Correspondance secrète de Merci/, III, p. 459.
suite. Les dames du palais, pas même les grandes charges de service chez la reine, ne seront pas exemptées de cette exclusion. Il n'y aura dans le parterre du théâtre que les gens de service en sous -ordres, comme femmes de chambre, valets de chambre, huissiers, qui se trouveront à Trianon, à raison de leur service momentané. Si cette règle est strictement maintenue, elle écartera, sans doute, la majeure partie des inconvénients. La reine a daigné m'en parler tout au long, et j'ai tâché de la fortifier contre toutes les sollicitations contraires à son plan, en exposant certaines remarques qui en établissent la nécessité. J'ai quelque regret du projet dont il s'agit, mais ne pouvant pas en détourner l'exécution, j'ai dû me borner à tâcher de faire adopter les modifications les moins nuisibles. Je ne prévois point, d'ailleurs, que ce genre d'amusement puisse être de longue durée. Entre temps, le roi qui semble y prendre un peu de goût aura ce motif de plus pour être avec la reine. Le temps nécessaire pour apprendre des rôles, pour les répéter, deviendra une forte diversion contre le jeu, et les représentations mettront obstacle aux promenades du soir (i). » Le mois suivant, les représentations se poursuivaient. « Je sais par les gens de service en sous-ordre, écrivait Mercy, les seuls qui aient entrée au théâtre, que les représentations s'y sont faites avec beaucoup d'agrément, de grâce et de gaîté et que le roi en marque une satisfaction qui se manifeste par des applaudissements continuels, notamment quand la reine exécute les morceaux de son rôle. Ces spectacles, qui durent jusqu'à neuf heures, sont suivis de soupers restreints à la famille royale et aux acteurs et actrices. Au sortir de table, la Cour se retire et il n'y a point de veillées. Une manière d'amusement, qui se borne à un si petit nombre de personnes, devient un indice d'autant plus marqué de faveur pour ceux qui y sont admis, et par conséquent, un motif de réclamation et de jalousie pour les exclus. La princesse de Lamballe, à rai-
(1) Correspondance secrète de Mercy, III, p. 456.
LES FÊTES DE TRIANON 8g
son de sa charge de surintendante, a cru pouvoir prétendre à une exception qu'elle n'a point obtenue. Les grandes charges et les dames du palais de semaine ont représenté que, d'après les usages établis, aucune circonstance ne devait les priver de l'avantage de faire leur service, lequel se trouvait réduit à paraître les dimanches et fêtes à la toilette de la reine et aux offices de l'Eglise.
Toutes pareilles, instances, qui sont restées sans effet, ont causé des dégoûts et donné lieu à quelques propos qui de Versailles se sont répandus à Paris (i). »
Chacun désirait d'autant plus pénétrer dans la nouvelle salle de spectacle qu'on en contait des merveilles. La salle était blanc et or; les sièges de l'orchestre, les appuis des loges, recouverts de velours bleu. Des pilastres portaient la première galerie. Des mufles de lions se terminant en dépouilles et en manteaux d'Hercule soutenaient la seconde. Au plafond, Lagrenée avait fait danser Apollon accompagné des Grâces et des Muses et autour duquel voltigeaient les Amours {2).
Aux représentations de la fin septembre, on donna Rose
Philippe, comte de Vaudreu.il,
Dessiné par Maurin.
(Bibliothèque Nationale. Estampes.)
(1) Correspondance secrète de Merci/, III, p. 465.
(2) Desjardins. Le Petit Trianon, p. 116.
gO LES JOURS DE TRIANON
et Colas. Le roi s'amusa à siffler la reine, un jour quelle chantait une ariette du Devin du Village. Marie-Antoinette s'arrêta, salua profondément et dit : « Monsieur, si vous n'êtes pas content des artistes, aller à la porte et on vous rendra votre argent (i). » C'était pure plaisanterie de la part du roi. Mais un contemporain note ainsi l'opinion courante à Paris : « La reine, dit-il, remplissait assez gauchement les rôles qu'elle adoptait. Elle ne pouvait guère l'ignorer, par le peu de plaisir que faisait sa manière de jouer. Quelqu'un osa même dire, assez haut, un jour qu'elle se donnait en spectacle : « Il faut convenir que c'est royalement mal joué. » Cette leçon fut perdue pour elle, parce que jamais elle ne sacrifiait à l'opinion d'autrui rien de ce qu'elle croyait indifférent en soi-même et devoir lui être permis... Quand des personnes sages lui dirent que, tant par la trop grande modestie de ses vêtements que par le genre de ses divertissements et son aversion pour l'éclat qui doit toujours accompagner une reine, elle se donnait une apparence de légèreté qu'une partie du public interprétait mal, elle répondait comme Mme de Maintenon : « Je suis sur le théâtre, il faut bien qu'on me siffle ou qu'on m'applaudisse (2). » Mercy, qui avait mis un si grand zèle à faire exclure des représentations tous les personnages de la Cour, assista dans une loge grillée, pour éviter les jalousies, aux opéras-comiques Rose ei Colas et le Devin du Village. « Cela s'exécuta en effet, à l'heure marquée, dit-il, M. le comte d'Artois, le duc de Guiches, le comte d'Adhémar, la duchesse de Polignac et la duchesse de Guiches jouaient dans la première pièce. La reine exécutait le rôle de Colette dans la seconde, le comte de Vaudreuil chantait le rôle du Devin et le comte d'Artois celui de Colin. La reine a une voix très agréable et fort juste ; sa manière de jouer est noble et remplie de grâce. Au total ce spectacle a été aussi bien rendu que peut l'être un spectacle de société.
(1) Mémoires secrets, 20 septembre 1780.
(2) Galart de Monjoie. Histoire de Marie-Antoinette, 1797, p. 103.
J'observai que la roi s'en occupait avec une attention et un plaisir qui se manifestaient dans toute sa contenance; pendant les entractes, il montait sur le théâtre et allait à la toilette de la reine. Il n'y avait d'autres spectateurs dans la salle que Monsieur, la comtesse d'Artois, Mme Elisabeth. Les toges et les balcons étaient occupés par des gens de service en sous-ordre sans qu'il y eût une seule personne de la Cour (i). » Quelques semaines plus tard, la mort de Marie-Thérèse interrompit les représentations royales. Elles n'avaient pas repris lorsque, pendant l'été de 1781, Joseph II se rendit à Versailles. Gluck était alors le principal organisateur des plaisirs de Trianon. La Correspondance secrète note les ovations que la reine et l'empereur reçurent à chacune de leurs courses à Paris. « Toutes les fois, dit-elle, que la reine a paru en public, en compagnie de son auguste frère, sa toilette fut d'une grande simplicité. Mardi, lorsque Leurs Majestés allèrent, l'un avec l'autre, de Versailles à Trianon, elles étaient dans une berline-coupé traînée par quatre chevaux, sans pages, sans gardes, sans suite. La reine était habillée d'une lévite en mousseline avec une ceinture bleue, ses cheveux relevés avec un simple ruban, sans rouge et sans diamants (2). »
A son départ, Joseph II, comme jadis Gustave III, voulut obtenir un plan entier des jardins du Petit Trianon et du Palais. Il chargea Mercy de le faire exécuter par quelque architecte. Le 17 août, l'ambassadeur écrivait à son souverain : « Il a été impossible de prendre des mesures pour la levée des plans du jardin et du château du Petit Trianon, sans que la reine en fût instruite, et, dès ce moment, elle m'a signifié qu'elle voulait, elle-même, envoyer ces plans à Votre Majesté. J'ai cependant obtenu permission de veiller à ce que cet ouvrage s'exécute le plus promptement
(1) Correspondance secrète de Mercy, III, p. 478.
(2) Lescure. Correspondance secrète, I, p. 410.
et avec le plus d'exactitude possible (i). » Néanmoins, trois mois après, Joseph II attendait toujours, car Mercy lui écrivait : « Le garde noble est chargé des plans du Petit Trianon que la reine envoie à Votre Majesté (2). »
L'année suivante, Louis XVI et Marie-Antoinette reçurent la visite des grands-ducs de Russie. Le comte du Nord, — c'était le nom sous lequel voyageait le fils de la tzarine, — se mit aussitôt sur le pied de l'amitié et de la confiance. « Dans une occasion où les illustres voyageurs avaient passé la journée à Trianon seuls avec la reine, racontait Mercy dans une lettre à Joseph II, l'intimité se trouva si bien établie que le grand-duc fit à la reine des confidences dont certains points causèrent à Sa Majesté quelque embarras. Ce prince lui parla, avec quelque amertume, de la gêne et des contrariétés, même des noirceurs qu'il était dans le cas d'éprouver à Saint-Pétersbourg. Sans jamais nommer l'impératrice sa mère, les phrases portaient sur les articles bien délicats de la manière d'être de cette souveraine... Le prince, se croyant autorisé à demander confidence pour confidence, pria la reine de lui dire comment, du vivant de Louis XV, elle s'était comportée vis-à-vis de la comtesse du Barry. Sa Majesté se prêta à le lui expliquer, lui indiquant que la base de sa conduite dans cette conjoncture avait été d'éviter de choquer le défunt monarque et d'omettre envers ta favorite toute marque d'approbation (3). »
Pendant ses séjours à Trianon, au cours de cette année 1782, la reine prit l'habitude des longues promenades à travers la campagne. Un jour que le peintre Bore était dans une auberge à Rocquencourt, il aperçut la reine qui venait y prendre une tasse de tait. Elle abaissa son voile et mit un doigt sur ses lèvres pour lui défendre de la recon-
(1) Correspondance de Mercy avec Joseph II, II, p. 57 et 58.
(2) D'Arneth. Mercy und Joseph II, I, p. 76.
(3) D'Arneth. Mercy und Joseph II, I, p. 110.
Marie-Antoinette, en gaulle.
Portrait sans attribution d'auteur. (Bibliothèque [Nationale. Estampes.)
naître (i). Elle aimait maintenant autant la simplicité qu'elle avait jadis goûté les parures. Cette année-là, une flotte de cent voiles, échappant aux croiseurs anglais, avait débarqué sur nos côtes des créoles réfugiées de Saint-Domingue, qui portaient des gaulles, c'est-à-dire des robes blanches flottantes et sans aucun ornement. La reine trouva cet habillement commode pour l'été et l'adopta (2). Vainement, le
(1) Capefigue. La Duchesse de Polignac, p. 1G0.
(2) Comte de Yaublanc. Mémoires, p. 118.
public estima-t-il indécent que la reine s'habillât comme une femme de chambre. Marie-Antoinette n'était pas d'humeur à céder, elle jugeait que la gaulle lui seyait à merveille, et l'année suivante, elle se fit peindre par Mme Lebrun, vêtue d'une gaulle de mousseline blanche. De mauvais plaisants dirent : « Voilà la dame en chemise » et d'autres : « La France, sous les traits de l'Autriche, réduite à se couvrir d'une panne. » Dans la pièce : Momus au Salon, deux villageois, Claudine et Thibault, se disaient leurs impressions :
CLAUDINE
Voyez ce vêtement simple et d'un léger voile.